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Mariées à 15 ans : des Kirghizes témoignent

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Au Kirghizstan, malgré un âge légal de 18 ans, un grand nombre de mariages sont célébrés avec des épouses mineures. A l’occasion de la journée internationale des filles, le média kighiz Kaktus a réuni des témoignages de jeunes épouses. 

Novastan reprend et traduit l’article, paru initialement par Kaktus.media

Le 11 octobre dernier, la journée internationale des filles était célébrée un peu partout dans le monde. Cette journée a été mise en place afin de sensibiliser aux inégalités et aux problèmes sociaux subis par les petites filles sur toute la planète et liés directement à l’attitude de la société envers les femmes. Les sujets visés : l’accès à l’éducation, à une bonne alimentation, à une assistance médicale, aux droits sociaux, et à une protection contre les discriminations, les violences et le mariage infantile forcé.

Au Kirghizstan, le mariage précoce est un fléau. La chercheuse Rimma Sultanova a pris part à des études sociologiques sur la perception du genre dans la société. Elle a partagé avec la rédaction de Kaktus des détails sur les cas auxquels elle s’est heurtée.

Alina, mariée après l’orphelinat

La première histoire décrite par Kaktus raconte la sortie d’une jeune fille d’un orphelinat, que le média appelle Alina. Pourquoi a-t-elle quitté l’orphelinat ? Elle ne le sait pas. Mais elle ne se souvient pas de ses parents, et tous ses souvenirs sont liés à l’orphelinat. A l’âge de 14-15 ans, elle pense à son avenir et ce qu’il adviendra d’elle lorsque viendra le temps de quitter l’orphelinat. C’est alors qu’Alina décide que la meilleure solution à ses problèmes est le mariage et qu’il lui est permis de trouver non seulement une famille normale, mais aussi un toit sur sa tête.

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Très vite, à 15 ans, Alina rencontre un homme de 28 ans qui après leur deuxième entrevue la demande en mariage. Adilet (le  nom a été changé) estime, que pour les futurs époux, dans les coutumes musulmanes, il ne convient pas de se voir plus de trois fois.

2 enfants à moins de 17 ans

Pleine d’espoirs et de rêves, Alina accepte et part vivre chez lui dans son village. A 16 ans, elle donne naissance à son premier enfant et tombe d’emblée enceinte de nouveau.

Aujourd’hui, la jeune fille a compris qu’elle ne pouvait pas résoudre ses problèmes. Elle n’a pas trouvé de vraie famille. Pire encore, son mari la bat et sa belle-mère contrôle intégralement sa vie au point même de décider ce qu’Alina doit manger.

Trouver son épouse en orphelinat, un moyen « commode »

Adilet lui-même ne cache pas qu’il a épousé Alina parce qu’elle était orpheline. « C’est très commode de prendre pour épouse une jeune fille d’un orphelinat. Elles n’ont pas de parents qui pourraient leur apporter leur soutien. Pas besoin de verser une somme d’argent à qui que ce soit. Elles sont peu instruites. Il est plus simple de les diriger » dit-il aux représentants de l’ONU, qui conduisaient l’étude avec la chercheuse Rimma Sultanova.

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Alina aurait voulu s’enfuir loin de son mari. Mais où ? Son deuxième enfant est né rapidement. Avec cela, elle n’a ni l’éducation, ni les armes pour vivre dans ce monde.

Altinaï ne voulait pas passer pour une enfant 

« Quand nous avons commencés à nous voir avec Aziz, j’étais en seconde et il avait déjà terminé l’école », raconte Altinaï (le nom a été modifié) à Rimma Sultanova. « Dans notre village, toutes les filles étaient amoureuses de lui. Il est grand, il  joue de la guitare, ses parents sont riches. Mais il a porté son attention sur moi. Je ne sais pas pourquoi ».

« Je redoutais tout le temps de ressembler à une « gamine », c’est pourquoi j’ai fait tout ce qu’Aziz voulait. Quand je suis tombée enceinte, il a dit qu’il voulait m’épouser. Mais après il m’a annoncé qu’il s’en allait pour Bichkek, afin de trouver du travail. Il a commencé à m’appeler de moins en moins souvent. Puis, il m’a dit que j’avais ma vie, et lui la sienne. 

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Mes parents voulaient que j’avorte, mais selon le médecin il était trop tard. C’est pourquoi nous sommes partis chez des parents dans un aoul éloigné (village fortifié en Asie centrale et dans le Caucase), où je vis et où ma fille est née. Aujourd’hui elle a 12 ans. Elle pense que je suis sa sœur. Mes parents l’ont déclarée comme leur fille. A 25 ans, je me suis mariée avec un veuf qui avait trois enfants. Et c’est bien qu’il m’ait épousée. Nous avons encore eu deux enfants. » 

Acelia, enceinte à 16 ans

Acelia a trouvé son fiancé à 15 ans. Tout a commencé avec un jeune homme de 27 ans qui n’arrivait pas à trouver une compagne. Ses parents sollicitent l’aide de leur belle-fille plus âgée Aïnoura (le prénom a été changé), qui prend sa mission à bras le corps. Elle se rend à Bichkek et trouve une voisine d’une de ses connaissances dans un immeuble neuf de la capitale kirghize.

La jeune fille faisait la plonge dans un café de Bichkek. Ses parents ont pris la décision de la marier, expliquant qu’ils s’inquiétaient quand elle rentrait tard le soir à cause de son travail. Il était préférable qu’une autre famille la prenne sous sa responsabilité et subvienne à ses besoins. A 16 ans, elle était déjà enceinte. Tout son entourage trouvait cela normal.

La belle-mère d’Acelia estime qu’il est commode de prendre une belle-fille d’un si jeune âge : « Elle est petite et docile. On peut l’élever comme on en a envie », décrit-elle. Seul le frère cadet du mari, Ataï, 22 ans, estimait que prendre une épouse mineure n’était pas correct.

Des chiffres officiels largement en dessous de la réalité

Au Kirghizstan, l’âge minimal requis pour se marier est 18 ans. Dans des cas particulier, les autorités locales peuvent autoriser le mariage de jeunes gens ayant tout de même plus de 16 ans. Cependant, 12% des femmes kirghizes se marient sans avoir atteint leur majorité.

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Ce ne sont que les chiffres officiels. En réalité, le nombre des femmes mariées mineures est encore plus important au Kirghizstan, étant donné que souvent de telles « familles » ne déclarent pas leur situation aux autorités.

Cela concerne en particulier de nombreuses femmes dans des villages et régions reculées. Qui plus est, les parents encouragent leurs filles à accepter le mariage, pour l’essentiel, encore dans l’âge de l’enfance, en espérant que cela leur apporte un bénéfice financier et social, et en même temps que cela diminue la charge sur la famille.

Pauvreté et traditions

Une des causes de l’augmentation du nombre de femmes mineures mariées est la pauvreté des populations. D’un autre côté, les traditions jouent aussi leur rôle. Le mariage des femmes aussi jeunes était un trait distinctif du passé kirghiz au XIXème siècle. Ainsi, selon les données recensées en 1897, 35% des femmes étaient mariées entre 15 et 16 ans et pour le groupe des femmes de 20 à 24 ans, elles l’étaient presque toutes.

La lutte contre les mariages précoces débute avec l’URSS, quand la majorité des jeunes femmes commence à travailler dans le système d’instruction publique. Cependant, avec la chute de l’Union soviétique et un appauvrissement, le mariage précoce s’est de nouveau imposé comme un phénomène caractéristique du Kirghizstan, relève Kaktus.

Traduit du russe par Adrien Balland Delrieu

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Le Kirghizstan est particulièrement touché par des mariages de mineures.
GeorgeDement via Visual hunt
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