Georgiy Mamedov, Ecole de la Théorie et de l’Activisme à Bichkek

Marxiste à Bichkek, l’abécédaire

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Quand on entend le mot « marxiste », l’association qui nous vient dans l’esprit est celle d’un philosophe vieux et grogneur. Cependant, le marxiste en face de nous est différent. Il est jeune et s’habille comme un hipster. Après son séjour à Douchanbé où le climat est bien chaud, Bichkek lui a paru froid et gris, quand il est sorti pour la première fois de l'aéroport "Manas". C’était il y a deux ans. Et maintenant, Bichkek est devenue sa ville. Les sentiments qu’il éprouve envers cette capitale sont aussi forts qu’envers sa ville natale, Moscou, où tous ses proches sont restés.

Notre vis-à-vis s’appelle Georgiy Mamedov. A 30 ans, il est dirigeant artistique de l’Ecole de la Théorie et de l’Activisme à Bichkek (ETAB, ou STAB en anglais). G. Mamedov est également tuteur et critique artistique, l’auteur des textes sur l’art et la culture contemporains de l’Asie centrale. De 2007 à 2009, il était directeur du centre culturel « Baktria » à Douchanbé, la capitale du Tadjikistan. Il a supervisé le Pavillon de l’Asie centrale lors de la 54e Biennale de Venise, ainsi que le projet interdisciplinaire en Asie centrale « Artiste – Société » (2010-2011). Ses centres d’intérêt varient entre l’histoire et la théorie de la culture, la philosophie contemporaine et la politique culturelle.

Vous parlez souvent de conflits internes. Peuvent-ils être résolus ?

L’être humain proprement dit est constitué de conflits constants. L’existence dans les conditions de la réalité, dans laquelle nous nous retrouvons, ne permet pas d’autre existence à part celle dans les conflits. Je ne peux pas dire que j’ai un conflit interne qui s’est résolu. Toute mon existence est un conflit (il réfléchit un instant, nda), je dirais même une contradiction. Et la phase active de cette dernière, c’est le conflit.  

Comment est-ce lié avec votre perception du monde ?

Quand la position critique est une perception du monde, dans ce cas précis on entame indubitablement des relations conflictuelles avec la réalité qui nous entoure. Cela vient du fait qu’on voit comment cette réalité est contradictoire et répressive. Pour la perception gauchiste communiste, on existe dans un conflit perpétuel avec la réalité qui nous entoure. Ou bien, comme pour l’existence féministe, on se retrouve dans un conflit avec la réalité patriarcale. Donc, c’est un conflit inévitable, parce qu’on est opprimé par le système actuel. Je veux attirer une attention spécifique à cet espace propice pour tout type de spéculations. Ces gens-là considèrent que « ces féministes ou communistes ne parviennent pas à atteindre l’harmonie ». Mais à vrai dire, étant opprimé, nous nous retrouvons en conflit avec la réalité. Ce qui est important, c’est qu’en adoptant une position critique et en se politisant, on rend ce conflit évident, et on comprend que nous sommes dans un conflit, mais ne sommes pas à son origine. Nous sommes dedans. Voici, simplement dit, la théorie de l’idéologie de Marx (sourire, nda). Ainsi, mon existence est conflictuelle.

Les membres de l’ETAB montrent leur position active avec les T-shirt « Pratique la solidarité ».

Georgiy s’est confronté dès le début avec les artistes Bichkékois. Selon lui, l’art notamment en Asie centrale n’est pas intéressant et dépassé, autrement dit ne répond pas aux attentes contemporaines.

Selon vous, qu’est-ce qui pourrait répondre à ces attentes contemporaines ?

Comme la majorité des artistes contemporains, je ne prends pas l’art pour un métier. Se retrouver dans l’art veut dire avoir une position active, quelle qu’elle soit : civile, politique… Si on se nomme en tant qu’artiste contemporain, on s’oppose à l’art traditionnel et à tout ce qui a un rapport avec cet art : sa liaison avec l’Etat, avec la politique que mène l’Etat. Ainsi l’artiste contemporain est en quelque sorte un opposant. Pourtant, il me semble, que ce conflit s’est déjà épuisé il y bien longtemps. La génération des jeunes n’a pas un esprit critique assez développé afin de pouvoir mesurer sa propre participation dans le processus politico-économique, où ils sont des acteurs actifs. Ainsi, il nous semble tout à fait normal d’être ému par la naïveté d’un enfant. Cependant, il est assez étrange de le faire par rapport à une personne adulte. La naïveté des adultes n’éveille pas d’attendrissement, mais bien au contraire l’irritation et l’aliénation. Pour ma part, cette naïveté des adultes qui croient être des artistes sans même penser, ni réfléchir sur les conditions de leur existence dans le projet, qui est l’art, ne m’attendrit pas. 

Quelle sera votre réponse aux artistes dans le sens large du terme, qui justifient leur départ de leur pays d’origine par l’impossibilité de créer et d’avoir une position civile, ou par le fait d’être incompris ?

A quoi cela sert-il de dépenser mon temps et mon énergie aux échanges avec des gens qui affirment qu’il est impossible de créer et de prendre une position active, et qui pour cette raison s’en vont ? Je n’ai pas pour mission de les faire changer d’avis. Je n’ai pas pour mission d’être un agitateur idéologique et changer la conscience des gens. Cependant, essayer de changer la conscience publique, c’est autre chose. Ce n’est pas une tentative de changer la façon de penser des gens. Nous n’avons jamais persuadé des gens de changer leur foi. Moi, je n’ai jamais pratiqué cela. Cela ne m’intéresse pas, et je ne pense pas que ce moyen soit efficace.

Enseigner l’esprit critique est-il le plus important ?

Oui, mais uniquement à ceux qui viennent vers nous, et qui le veulent. Notre objectif, si on parle de l’ETAB (l’Ecole de la Théorie et de l’Activisme à Bichkek) c’est de créer la possibilité d’avoir une interaction critique avec la réalité sur des niveaux différents. Nous créons ces conditions pour nous-mêmes, étant des travailleurs culturels, pour avoir des réflexions critiques verbales ou non-verbales. En ce qui concerne les gens du domaine de l’éducation et de l’enseignement, nous essayons de créer les conditions d’une réalité critique et difficile.

Quel est le produit le plus important de l’ETAB ?

Le produit essentiel qui résume tout ce qu’on veut dire est l’almanach que nous avons publié sous le titre "Nous rendre l’avenir". Cet ouvrage volumineux traduit ce qu’on a fait pendant deux ans. Toutes nos déclarations, nos recherches critiques et nos tentatives de théorisation y sont présentes. Pour moi, c’est la plus grande réalisation de notre activité, mis à part la fondation de l’ETAB, bien évidemment. Quant à lui, il n’existait pas de prémices, c’est une institution créée pratiquement de rien.

Quelle est la mission première de votre organisation ?

La mission principale de l’Ecole de la Théorie et de l’Activisme à Bichkek est de créer des conditions nécessaires pour l’interaction critique avec la réalité.

Quel avis le plus absurde avez-vous jamais entendu sur votre institution ?

Aujourd’hui, les gens ont une réaction adéquate par rapport à l’ETAB, et à ce que nous faisons. Nous ne manquons pas d’auditoire, et nous ne croyons pas qu’il y ait des gens qui ne comprennent pas notre activité. Durant les deux dernières années de notre travail, le public voit dans l’ETAB une institution, qui propose un regard critique de la gauche. Dans ce sens-là, il n’y a plus aucune mécompréhension des missions de l’ETAB.

Certaines des oeuvres de ETAB.

Quand le public s’est rendu compte que vous collaboriez avec les organisations LGBT, y a-t-il eu une réaction négative ?

Probablement, il y a ceux qui pensent que « les gens normaux n’auraient jamais eu l’idée de se mêler avec les pédés », pourtant, nous n’avons jamais entendu cette remarque devant nous. Je n’ai jamais entendu qu’une personne avait montré son homophobie, parmi ceux avec qui nous menons l’affaire. Probablement, si on prenait en considération la réalité actuelle en tant qu’une forme, les gens auraient plus aimé l’ETAB, s’il ne traitait pas ce sujet.

Comment l’art contemporain peut-il lutter contre les attaques nationalistes et l’agression envers les LGBT ?

Lutter pour la bonne cause est possible dans n’importe quel domaine, que ce soit la science ou l’éducation. Dans n’importe quel domaine on peut occuper une position civile active. Toute activité peut être consciente et politique, et le journalisme en est un exemple flagrant. L’art n’a aucune différence dans ce sens. Un ou une artiste peut créer avec une pleine conscience, c’est-à-dire en réagissant sur ce qu’il se passe autour de lui. Cependant, l’art évidemment a sa spécificité et ses ressources. Si on prend l’exemple de l’ETAB, c’est une organisation qui est financée. A notre avis, c’est une condition obligatoire pour pouvoir mener cette activité. L’art détient un ensemble de ses propres acquis, ses propres sentiments, ses forces. Une telle suggestion lui donne la capacité d’influencer au-delà des limites du rationnel. Ainsi, l’art est une possibilité qui sort du cadre des formes. L’usage de cette force comme une arme ou un instrument est la meilleure façon de travailler, en essayant de mettre ces particularités de l’art aux services de la lutte politique que soutiennent les artistes.

En quoi consiste votre mission de tuteur dans la lutte contre la platitude ?

La platitude est invincible. A quoi ça sert de lutter contre elle ? (rires, nda). Je n’ai pas actuellement une mission en parallèle de l’institution avec laquelle je m’associe. Probablement, c’est un cas particulier, quand il n’y a pas de travail aliéné, et où ton individuel est le collectif. En ce sens précis, je ne peux me dissocier de l’ETAB en tant qu’une unité professionnelle. Mes objectifs et ma mission sont les mêmes que ceux de l’ETAB. C’est, comme je l’ai déjà mentionné, la création des conditions pour l’interaction critique avec la réalité. Je veux que mon travail donne aux personnes avec qui nous avons affaire une possibilité de vivre avec un esprit critique.

Enfin, selon vous, quels sont les trois ouvrages que l’artiste contemporain doit lire ?

Je driais, "Le Manifeste du Parti Communiste" de Karl Marx et Friedrich Engels, "L'Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique" de Walter Benjamin, et "Color Field Movement et Hard-Edge" de Clement Greenberg.

Djamilia Dandybaeva

Journaliste pour Novastan.org

Traduit et relu par Artem Ismaïlov

Fondateur de Novastan.org

Relu par Etienne Combier

Coordinateur éditorial

Georgiy Mamedov, Ecole de la Théorie et de l’Activisme à Bichkek
http://www.en.art-initiatives.org
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