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Migrants kirghiz au Kazakhstan : une situation difficile et souvent dangereuse

Des milliers de Kirghiz migrent vers la Russie ou le Kazakhstan chaque année à la recherche d’une vie meilleure. Pour beaucoup en situation irrégulière, ils sont souvent victimes de conditions de vie précaires et difficiles. Novastan a interviewé Aïna Chormanbaïeva, présidente de l’ONG International Legal Initiative Foundation, en lien avec un rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme.

« Invisibles et exploités au Kazakhstan » : c’est le titre du rapport de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) sur la vie des migrants kirghiz dans le pays voisin. Publié en juin dernier, il dresse un portrait sombre de la situation des travailleurs kirghiz au Kazakhstan, soumis à la corruption, aux menaces, à l’exploitation et au trafic humain.

« J’ai trouvé un travail au Kazakhstan via plusieurs intermédiaires », témoigne un migrant. « Ils m’ont promis un travail en tant qu’ouvrier non-qualifié pour 25 000 soms (314 euros, ndlr) par mois. Ce devait être un travail officiel, j’aurais été enregistré auprès des autorités et aurait été logé et nourri gratuitement. Cinq autres personnes sont parties avec moi », décrit-il. « On a franchi la frontière dans un van. Quand nous avons rempli les cartes d’immigration, on nous a dit d’écrire qu’on venait au Kazakhstan pour du tourisme. Arrivés sur place, on nous a conduit dans des wagons séparés du reste du monde par un barbelé, on nous a interdit d’aller dehors… Après trois mois, on ne recevait plus nos salaires » ajoute-t-il.

Travailler à l’étranger, unique solution pour de nombreux Kirghiz

L’organisation internationale pour la migration (OIM) estime qu’entre 12% et 17% de la population kirghize vit à l’étranger. Dans une famille sur quatre, au moins une personne travaille en dehors du pays, le plus souvent en Russie ou au Kazakhstan. Selon l’UNICEF, 11 % des enfants kirghiz ont au moins l’un de leurs parents à l’étranger.

L’année dernière, entre 100 000 et 150 000 travailleurs kirghiz étaient enregistrés au Kazakhstan, mais ce chiffre est bien loin de la réalité. Selon des sources officieuses, on compte des centaines de milliers de travailleurs en situation illégale.

Cette situation s’explique par le fait que les Kirghiz peuvent se rendre au Kazakhstan sans visa ni permis de travail, leur permettant de facilement traverser la frontière. Mais au-delà de 30 jours, ils doivent s’enregistrer auprès du gouvernement kazakh, une procédure coûteuse et difficile, qui requiert notamment une attestation de logement que peu de migrants peuvent obtenir. Ils sont donc nombreux à travailler dans l’ombre.

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« Environ 60 % de la population kirghize est sans emploi, 22 % à 23 % vit en dessous du seuil de pauvreté. Il y a peu d’offres de travail au Kirghizstan, donc les Kirghiz cherchent quelque chose à l’étranger », explique à « Novastan » Aïna Chormanbaïeva, présidente de l’ONG International Legal Initiative Foundation au Kazakhstan et une des auteures du rapport. Le salaire moyen au Kirghizstan, de 14 847 soms (186 euros) en 2016, est souvent trop bas pour faire vivre sa famille, d’autant qu’il est bien plus maigre pour les ouvriers et dans le sud du pays. Les Kirghiz sont donc nombreux à quitter le pays pour travailler dans la construction ou l’agriculture pendant plusieurs mois et envoyer de l’argent à leur famille.

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« Mais la plupart du temps, les Kirghiz ne savent pas à quoi s’attendre et ils ne se rendent compte des conditions difficiles de travail qu’après avoir commencé. Ils ne peuvent pas rentrer chez eux sans argent, donc ils acceptent », continue Aïna Chormanbaïeva.

Situations irrégulières et exploitation

De l’autre côté de la frontière, la réalité est souvent bien différente des promesses faites au recrutement : déçus, les migrants se retrouvent exploités et sans possibilité de sortie. Sans enregistrement, ils peuvent être arrêtés, recevoir une amende, déportés et interdits de séjour au Kazakhstan pendant cinq ans, les privant ainsi de tout gagne-pain. Ils n’ont aussi aucun pouvoir de recours contre leurs employeurs, qui peuvent donc tout se permettre sans craindre les réprimandes.

Le rapport de la FIDH fait état de conditions de travail pénibles et dangereuses, de journées s’étendant du lever au coucher de soleil sans pause ni weekend, de logements malsains, d’interdictions de sortie et de privations de salaire. Certains migrants rentrent au Kirghizstan après plusieurs mois de difficile labeur sans argent. Nombreux reviennent malades, étant donné les dures conditions de vie, notamment avec la tuberculose.

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« Tout était illégal », décrit un migrant dans le rapport. « Nous n’avions ni enregistrement ni contrat, même si le propriétaire du site de construction nous les avait promis. En plus, ils nous ont confisqué nos passeports quand on a commencé à travailler. On vivait dans des remorques. Il y avait des jours où on ne mangeait rien, parce qu’on n’était pas payés. Après trois mois de travail on avait presque fini, et on a commencé à réclamer les 12 000 dollars (10 267 euros) qui nous avaient été promis. Le propriétaire ne nous a même pas parlé. Des bandits avec des pistolets sont venus sur le site, nous ont menacés, chassés, et nous sommes rentrés chez nous au Kirghizstan les mains vides. A la frontière les gardes nous ont fait payer 12 000 tengués (30 euros, ndlr) chacun parce qu’on était en situation illégale ».

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« Les migrants en situation irrégulière au Kazakhstan travaillent dans de très mauvaises conditions, n’ont pas accès à de l’aide médicale, n’ont pas droit à un procès partial et leurs droits sont violés tous les jours » s’inquiète Aïna Chormanbaïeva. Pour elle, cela est d’autant plus grave que les autorités kazakhes participent souvent à l’exploitation des migrants, acceptant des pots-de-vin de la part des employeurs et des travailleurs. Le rapport cite ainsi un migrant qui raconte que, lorsque lui et se collègues ont réclamé leur salaire à leur employeur, celui-ci a payé la police pour qu’elle vienne faire un raid sur le site et déporter tous les ouvriers sans papier.

Des travailleurs vulnérables, parfois victimes de trafic humain

Forcés dans l’illégalité, les migrants kirghiz se retrouvent dans des situations de grande vulnérabilité, livré au bon gré de leurs employeurs et des autorités. Certains deviennent victimes de trafic humain, transportés au Kazakhstan illégalement, vendu et revendus à des employeurs qui leur confisquent leurs passeports.

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La FIDH dénonce ici aussi l’implication des autorités, comme l’écrit Aïna Chormanbaïeva, « de nombreuses victimes nous ont dit que ce sont des policiers qui les ont vendus en esclavage ». Selon le rapport, il reste beaucoup à faire dans les deux pays pour protéger les migrants en situation irrégulière, appâtés par des promesses de richesses qu’ils ne toucheront pourtant que rarement.

Marion Biremon
Rédactrice pour Novastan à Bichkek

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Les migrants kirghiz rencontrent une situation particulièrement compliquée au Kazakhstan voisin.
FIDH
Le marché d’Och à Bichkek, la capitale kirghize, offre de nombreux emplois à l’étranger, notamment au Kazakhstan.
FIDH
Dortoir de travailleurs kirghiz dans un site de construction à Chymkent, dans le sud du Kazakhstan.
FIDH
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