Min Kush, ville fantôme ?

En Asie Centrale, plusieurs villages survivent, éloignés de tout. Ils sont si isolés que les atteindre revient à aller jusqu'à la Lune à vélo. La route n’est plus qu’une bande de terre étroite, dépourvue d’indications. Et si vous parvenez à passer ‘per aspera ad astra’, ces campagnes vous offriront bien des surprises…

Min Kush, première impression

Min Kush, ville kirghize de la province de Naryn, était un lieu stratégique à l'époque soviétique. La ville qui comptait 15 000 habitants entre 1930 et 1970, accueille toujours les rares visiteurs avec la beauté de ses paysages. La ville est reclue à six heures de route de Bichkek, dont deux passées en compagnie de troupeaux de moutons au travers d'une zone forestière, pleine d’arbres ramifiés avec des troncs crochus,  typiques des milieux aux conditions climatiques très défavorables : l’altitude est d’environ 3000 mètres.

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Min Kush est située dans une cuvette, encerclée par de hautes montagnes d’altitude variant entre 2000 et 3000 mètres. Ce qui lui confère un climat frais en été et doux en hiver : une petite aide de la nature aux 4000 villageois qui, depuis longtemps, ne sont plus chauffés par la centrale électrique locale. Il n’en reste plus qu‘une cheminée immense depuis que « tout l’équipement a été volé et vendu comme de la ferraille » se lamente une villageoise. Les ruines sont nombreuses : aux portes de la ville, on distingue que les restes de ce qu'étaient la mairie et l’hôpital.

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Avant c’était autre chose…

Min Kush ne ressemble pas à Kara BaltaKant ou Stepnogorsk, bien que toutes ces cités étaient d'égales importantes sous l'URSS. Le silence des rues de Min Kush et ses maisons abandonnées tranchent avec ces autres bourgades tranquiles et suggèrent un départ précipité des habitants.

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Entre 1950 et 1970, à Min Kush comme à Kadamjai et Mailou Sou, le gouvernement soviétique produisait de l’uranium.  Cette position a assuré à Min Kush « l’approvisionnement moscovite », soit tout ce dont la ville pouvait rêver – et qu’on ne trouvait même pas à l'époque à Frounze, l’ancienne capitale kirghize. On y trouvait des produits introuvables en URSS comme des jeans et des meubles européens.

La production d’uranium a permis de développer des infrastructures afin de faire face à l’augmentation de la population, composée d’émigrés venus des différentes régions du Kirghizstan et d’autres pays de l’URSS. Un réseau de  transports en commun desservait toutes les rues de la ville, on comptait trois écoles, un centre culturel, un cinéma, et plus important encore : « il y avait du travail pour tous… » rappelle un des anciens habitants.

Dans les années soixante-dix, la production d’uranium s’est arrêtée à cause de la nouvelle stratégie du Gouvernement Soviétique qui a trouvé ailleurs des zones où la production était plus rentable. Une usine de feutre vint prendre la place de l'industrie minière au centre de la vie économique de la ville. L'usine devint rapidement une des trois plus grosse usines de feutre dans toute l’URSS, et rivalisait avec celle des grands centres de Saint-Pétersbourg et de Minsk. Aujourd’hui, cela fait quatre ans que cette usine ne produit plus rien et n’existe plus que dans la mémoire des personnes âgées. Depuis 2009, le bâtiment et les ateliers, entièrement couverts de poussière, attendent les investisseurs.

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Habiter une ville qui n’existe presque pas…

Pas de transports en commun, pas de travail, pas de chirurgien à l’hôpital local, ni de chauffage ou d’eau chaude. En revanche, un niveau de radiation élevé empoisonne l’air de la ville située dans un emplacement peu accessible et soumise à des catastrophes naturelles régulières. Le terrain au pied des montagnes est dangereux : c’est un des problèmes de taille à Min Kush. Trente maisons habitées du village Tunuk Suu, à la lisière de Min Kush, sont menacées d’être détruites par les glissements de terrain et oubliées par les politiques.

À cause du niveau de radiation élevé, selon les mesures du Ministère de la Santé en 2005, les habitants ont reçu une offre de déménagement en acceptant un prêt sans intérêts de 200 000 soms ($4200). « Qu’est-ce qu’on peut faire avec cette somme? Une maison à Naryn en coûte $20 000 ! » se lamente A. Omuraliev, un de ceux qui aurait quitté Min Kush s’il avait su où partir.

Potentiel

La grande contradiction de Min Kush est que la ville reste entre deux réalités : une ville iradiée et abandonnée située sur un tas de ressources naturelles du charbon, à l'uranium en passant par l’or.

Les Minkushois rêvent de la renaissance de la production minière qui jadis garantissait du travail à tout le village. L’ancienne usine employait 3000 personnes. « Dans cet endroit riche en charbon et en autres ressources, on pourrait reconvertir l’usine abandonnée en entreprise de production de gypse et de chaux », raconte l’ancien directeur de l’usine. En réhabilitant la production, Min Kush pourrait faire revenir les habitants qui sont partis, et redevenir cette ville florissante, où même la jeunesse de la capitale passait acheter des denrées rares dans les années 1960.

Aujourd’hui trois mines privées de charbon fonctionnent à Min Kush. Ces entreprises assurent du travail et aident également à former le budget de l’Etat. Deux carrières sont actives et extraient 100 à 300 tonnes de charbon par an. Les ouvriers n’excluent pas la possibilité d’augmenter la capacité de production mais précisent que cela exige de sérieux investissements.

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L’emplacement de Min Kush avec tous ses paysages naturels ouvre l’horizon au tourisme. Les alpinistes peuvent y retrouver des pentes favorables et les amateurs de sport hippique y obtiennent de tout – des petites vallées comme des chevaux. En 2011 le revenu national destiné au tourisme au Kirghizstan est revenu à environ 5,2 milliard soms. Min Kush pourrait devenir notable en attirant les touristes par sa tranquillité. Mais pour développer Min Kush du côté touristique, l’Etat doit tout d’abord s’occuper des transports et renforcer l’infrastructure de la ville. Jusqu’à maintenant le gouvernement n’a pas encore fait de pas vers cette direction.

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Les enfants de Min Kush semblent plus concernés que le gouvernement par l’avenir de la ville. Ils n’ont pas assisté comme leurs parents à l’essor de Min Kush,  ils voudraient faire revivre le passé de la ville. « Si j’étais Président, je referais Min Kush comme avant ! » écrit Karlygatch, une élève en sixième année à l’école locale où 260 écoliers font leurs études. Erbol, qui chaque jour fait 10 kilomètres à pieds pour se rendre de son village voisin à l’école, voudrait « réparer les routes ». Madina construirait une usine et Djanylai s’occuperait du problème des déchets d’uranium, parce qu’ils sont dangereux pour les enfants.

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Malgré son potentiel immense Min Kush reste une ville fantôme perdue dans les montagnes. Les mines de charbon, l’hôpital, l’école, la mairie et les services collectifs restent les seules entreprises garantissant du travail aux minkushois. D’autres s’occupent d’élevage pour avoir de la viande et du lait, ce qui leur donne l’opportunité d’être indépendants en vendant ces produits. Les autres habitants qui ne travaillent pas subviennent à leurs besoins à l’aide de pensions de retraites misérables: la pension minimale est d’environ 1500 soms par mois (25€). La seule aide véritable qu'obtienne les habitants provient des propriétaires des carrières de charbon. Si le coût du charbon au Kirghizstan peut monter à 4000 soms ($85) par tonne, les habitants de Min Kush peuvent l’acheter pour 1000 soms ($21). Selon le remplaçant du directeur d’une des carrières, Dokturbek Abychev, chaque année, les défavorisés, les retraités et les familles nombreuses de Min Kush survivent grâce a ce charbon gratuit.

Les fonctions de l’Etat sont entièrement prises en charge par des initiatives particulières ou par des donateurs comme l’Union Européenne qui attribue 2,1 millions d’euros pour retravailler les déchets d’uranium et remplacer les conservations radioactives des villes iradiées comme Min Kush et Shekaftar.

A cause de péripéties politiques et financières l’Etat ne fait pas attention et n’opère aucune tentative pour développer Min Kush malgré son potentiel. Dans l'attente des investisseurs étrangers, il est toujours difficile de savoir s’ils viendront ou non. En ce qui concerne d’autres sources d’investissements de Min Kush, comme le tourisme, la question est toujours de savoir si les touristes sont prêts à venir dans une ville polluée et iradiée dont le circuit se ferme toujours sur l’uranium.

Aidai Erikova
Rédactrice en chef de Francekoul.com Bichkek

Relu par Amélie Charcosset, Pierre Ledys et Gladys Masse

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