Photo du lac gelé Son Kol

Pêcheur à 3000 mètres – Son Köl, Kirghizstan

Son Köl, joyau touristique centre-asiatique, est le théâtre chaque année, entre octobre et mai, de la Kirghizie moderne. Des hommes venus de différentes régions du Kirghizstan passent l’hiver près du plus grand lac d’altitude du pays pour pêcher illégalement dans des conditions extrêmes. Reportage de Francekoul.com sur ce lieu et ces hommes. 

À 3016 mètres d’altitude, pendant les mois d’hiver, où la température moyenne est à – 20°C,  avec des températures pouvant descendre à – 40°C, le lac gelé de Son Köl offre sa glace blanche et immaculée conservant en son sein de nombreux poissons, comme enfermés dans un paysage enchanté.

Photo du lac gelé

Ces poissons attirent des pêcheurs qui s’installent autour du lac après le mois d’octobre et le départ des touristes, dans des camions, des wagons ou des yourtes pour résister aux vents, aux tempêtes de neige et aux températures extrêmes. Ils se chauffent avec de vieux poils à charbon où ils brûlent le le précieux combustible provenant des mines alentours.

 Photo du lac

Seuls trois cols, tous à plus de 3200m d’altitude, permettent d’accéder au lac. Monter à Son Köl l’hiver, avec la neige et la glace sur les routes est une folie, une inconscience. Et pourtant, chaque semaine des voitures se faufilent, on ne sait comment, jusqu’à ces sommets. Grâce à des chauffeurs ayant certainement perdus la raison, au volant de leur Lada Niva (légère et résistante, ce qui en fait la voiture la plus adaptée pour monter en hiver), pour chercher le précieux poisson et le redescendre sur les marchés de Kochkor, de Balikchy et Bichkek.

Photo du lac

Le quotidien de ces pêcheurs est répétitif et soumis aux conditions climatiques très rapidement changeantes à cette altitude. Ils s’entassent dans de petites yourtes, afin de maximiser la chaleur et l’efficacité. Ils y passent presque dix mois d’affilés et le moindre petit espace est utilisé, très ordonné avec tout le nécessaire. Les trois quarts de la surface de la yourte sont surélevés sur des planches de bois à 20 cm du sol, afin d’échapper à l’humidité et au froid du sol. L’odeur du poisson est partout présente dans la yourte, car la nourriture y est fumée et séchée afin de la conserver plus longtemps (parfois le transport entre le lac et les marchés étant impossible pendant plusieurs semaines durant l’hiver). Le poisson constitue l’essentiel de leur nourriture.

2

Bien qu’il n’y ait que des hommes vivant pendant dix mois entre eux en complète autonomie et autosuffisance, l’intérieur de la yourte est extrêmement propre. On y est reçu et servi comme dans la plus respectable des maisons kirghizes. Dans la culture kirghize, la yourte, son entretien, et tout ce qui s’y passe est pourtant généralement le règne exclusif de la femme.

Le thé y est servi dans les règles de l’art kirghiz, la table dressée et fournie d’aliments éparpillés sur la table pour montrer l’abondance aux hôtes. Les délicieux poissons fraîchement pêchés sont préparés et offerts comme il est impossible d’en avoir à Bichkek – car ils y arrivent plusieurs semaines plus tard, souvent en étant congelés et décongelés plusieurs fois (du fait des températures naturelles de la région et du voyage).

Photo dans la yurt

La coutume veut que les pâturages, ou «Djailoo» comme les nomment les Kirghizes, soient très strictement réservés aux habitants des villages alentours, chaque rive de Son Köl étant l’apanage de certains villages ou région. Cependant, cela ne vaut que pour les mois d’été pour y faire paître les troupeaux de moutons, chevaux ou yacks. Les pêcheurs qui montent l’hiver au lac viennent de régions parfois bien éloignées comme Yssyk Koul, au nord est, ou même Bichkek. Cette activité leur permet de gagner de l’argent pour l’envoyer à leur famille, comme il est difficile d’en trouver dans les petits villages éloignés durant ces mois d’hiver. On compte également des travailleurs migrants, tout comme ceux qui partent dans la lointaine Russie pour envoyer quelques roubles et espérer des jours meilleurs.

Photo des pêcheurs sur le lac

La pêche se fait au filet, tendu entre deux trous de glace éloigné d’une bonne dizaine de mètres relevé toutes les heures. Chaque pêcheur tend environ trois filets en même temps. Le temps passe vite entre la pose des filets, les relever, enlever les poissons, réparer les filets, s’occuper de fumer ou sécher les poissons, et les journées sont courtes en hiver.

Photo de pêcheur

Les poissons y ont été introduits en 1959 par les Soviétiques et la pêche y a commencé en 1977 où étaient récoltés plus de 100 tonnes de poissons sur la période estivale uniquement. Cette introduction a détruit le plancton originel qui peuplait le lac, ainsi que toute la faune et flore du lac et de ses environs (des oiseaux notamment avec l’arrivée des mouettes suivant le poisson). Pourtant il est aujourd’hui interdit de pêcher à Son Köl – mesure environnementale – peu convaincante car tout le monde pêche et mange le poisson de Son Köl dans le pays. Un site officiel, naryninvest.kg, mentionne le «potentiel de pêche du lac Son Köl» et pousse à investir dans la région de Naryn. Au dire des pêcheurs, cette interdiction est juste une manière pour la police et l’administration locale de faire de l’argent (ou du poisson frais…) en arrêtant de temps à autres les pêcheurs où les voitures pleine de poissons qui circulent aux alentours du lac. L’Etat se sert de cette interdiction pour faire quelques coups médiatique mettant en avant leur lutte contre la pêche illégale et la destruction de l‘environnement réputé si préservé à Son Köl. Lors de l’hiver 2013, quinze personnes ont été arrêtées, et du matériel et du réquisitionnés, à grand renfort de photos et de communiqués de presse officiels.

3

Cette histoire présente bien le théâtre du Kirghizstan moderne, où les pêcheurs comme le peuple tentent de s’en sortir, entre un environnement difficile économiquement, une nature dure et un Etat et ses services qui les ponctionnent et tente d’être dans l’apparat le plus total sans tenir compte du bon sens.

Photo du lac enneigé

Le soleil froid à 3000 mètres d’altitude est pourtant brûlant par ses rayons et surtout la réflexion de la glace immaculée du lac. Les pêcheurs sont des hommes en noirs, encagoulés en ne laissant que leurs yeux échapper à la couverture du tissu protégeant leur peau de la brûlure. Et le lac ressemble à une immensité blanche parasitée de petits insectes noirs grouillant à se surface en le trouant pour en tirer sa sève.

Les mains gonflées par le froid, noircies par le soleil et la glace, l’engelure permanente d’avoir les mains malgré les gants, toujours plongées dans une eau à quelques degrés et en contact avec le poisson, très frais.

Au mois de Mai, le lac dégèle, la pêche est plus compliquée car il est impossible d’aller à pied sur la glace, et le bateau est trop dangereux avec les morceaux de glace flottants encore sur le lac. C’est la fin de la saison de pêche, mais c’est aussi le printemps qui revient et ses petits délices, comme les œufs de canards sauvages qui viennent égayer les repas bien mornes après presque 10 mois de régime au poisson. La chasse aux œufs remplace la pêche pour quelques semaines.

Photo devant la yurt

La yourte des pêcheurs, dans un paysage de dégel va maintenant laisser place aux yourtes pour touristes, bien plus éclatantes, propres et surtout sans odeurs de poissons. Les pêcheurs vont rentrer dans leur famille laissant la place aux troupeaux divers et variés de ceux de yacks à ceux de touristes, à l’image du Kirghizstan moderne.

Photo du lac

Texte et photos :

Aidai Erikova
Rédactrice en Chef de Francekoul.com Kirghizstan

Bibliographie :

Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *