Photo alpiniste Jost Kobusch

« Les Kirghiz m’ont pris pour un fou »

Entretien avec Jost Kobusch, l'alpiniste allemand de 21 ans qui voulait escalader le Mont Lénine (7134m) en solitaire durant l’hiver.

Photo Alpiniste Jost Kobusch

Depuis combien de temps fais-tu de l’alpinisme ?

J’ai commencé à l’âge de 11 ans, d’abord en salle, puis durant les randonnées en famille, et enfin en espaces libres. J’ai escaladé le Mont Kenya (5199m, le plus haut sommet kenyan, ndlr) à 18 ans, et un an plus tard le Mont Blanc en solitaire (4810m, le point le plus élevé des Alpes et de l’Europe, ndlr). Pour mon service militaire, j’ai intégré une division de montagne. J’ai fait d’une pierre trois coups : mon service, m’entraîner et gagner de l’argent !

Pourquoi as-tu décidé de venir au Kirghizstan?

Ici, les montagnes sont très hautes et particulièrement belles. Faire de l’alpinisme dans la région revient aussi beaucoup moins cher qu'en Chine par exemple. La participation à une expédition pour le Pic Lénine coûte 50$ alors qu' Chine, c’est de l’ordre de 2000$.

Comment t’es-tu préparé pour l’ascension du Pic Lénine ?

Je suis arrivé au Kirghizstan en octobre. En cinq jours, j’ai trouvé un véhicule et préparé mes 85kg d’équipement. Le taxi m’a amené au point de départ de l’ascension et devait me récupérer 21 jours plus tard. Pour les Kirghiz, mon idée d’escalader le Pic Lénine en solitaire pendant l’hiver était totalement folle.

Photo Alpiniste Jost Kobusch

À 4200m, j’ai construit mon premier camp de base, où devait être stocké mon équipement. A partir de là, j’ai transporté une partie de mes affaires vers le camp 1, à 4400m d’altitude. Après avoir effectué pendant une journée entière seulement un tiers du trajet prévu, sur un chemin couvert de neige, je me suis décidé à retourner au camp 1 et à passer la nuit là-bas.

Le lendemain matin, j'ai décidé de continuer. La neige avait l’air d‘être moins dense. Jusqu’à 5112m, je me suis surtout adapté à l’altitude. La véritable partie d’escalade a débuté avec l’étape finale, après onze jours passés dans la montagne. En été, pour aller du camp 1 au camp 2, on met normalement une journée. Je pensais que ça me prendrai plusieurs jours. Il faut être particulièrement prudent, tâter le chemin avec le bâton avant chaque pas pour éviter de tomber dans une crevasse.

Le dixième soir, j'ai planté ma tente à 4700m sur une corniche large de 5 mètres. Pendant la nuit, la tempête a éclaté avec le risque que ma tente tombe dans une crevasse. Je me suis précipité dehors encore en sous-vêtements, et j’ai agrippé la tente de toutes mes forces pour la retenir. Si je perdais ma tente, je perdais également une bonne partie de l’équipement qui se trouvait toujours à l'intérieur.

Je ne savais pas quoi faire. Je ne suis pas spécialement croyant, mais à ce moment-là, j’ai prié Dieu pour qu’Il me vienne en aide. Je ne sais pas si c’est Dieu ou le Hasard, mais le vent s’est arrêté pendant quelques secondes. J’en ai profité pour sauter avec tout mon équipement de ma tente dans une crevasse assez profonde pour me mettre à l’abri du vent. Après la manœuvre, une violente tempête s’est mise à souffler juste au-dessus de ma tête.

Photo alpiniste Jost Kobusch

Après 3 jours et 2 nuits, tous mes briquets étaient hors-service, et il ne me restait qu'un litre d’eau potable. Du camp 2 à 5500m jusqu’au sommet, il fallait compter 2 jours d’escalade. J’ai rempli les bouteilles avec de la neige, et je la faisais fondre avec la température de mon corps.

Malheureusement pour moi, la météo prévoyait encore de la tempête. J’ai quand même essayé d’avancer encore un peu avec un équipement allégé. Mais après 600 mètres, la tempête a repris. Un peu plus haut, le vent soufflait à 80km/h, la température était de moins 29 degrés. Je ne sentais plus mes jambes et je sentais mon corps se refroidir. Au sommet du Pic Razdelnaya à 6158m, comme le vent s'était encore intensifié, et je me suis résolu à redescendre. Parfois, il faut faire demi-tour pour pouvoir le raconter aux autres. Je n’étais pas déçu. J’avais tout essayé pour arriver au sommet.

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Qu’as-tu fait d’autre au Kirghizstan?

J’ai beaucoup grimpé. Je suis allé sur le Pic Pyramide à Batken. J’ai essayé d’atteindre d’autres sommets, mais pendant l’hiver kirghiz, c’est vraiment difficile. Il y a énormément de neige. J’ai aussi travaillé comme volontaire pour « CBT Kirghizstan » ; j’ai aussi établi le tracé de nouvelles pistes de ski de fond. Après ça, j’ai  été le premier à escalader un autre sommet kirghiz, et je lui ai donné le nom de ma petite amie.

Comment est-ce possible?

De donner un nom à une montagne ? Au Kirghizstan, on ne fête pas Noël en décembre, et je voulais faire quelque chose de spécial. Le 24, je suis partie en montagne pour arriver à temps au sommet. Ce n’était pas facile, surtout à cause de la neige, des rochers et de la glace. Le 24 décembre à 20h12, j’étais le premier à atteindre ce sommet de 4048 mètres d’altitude, et je lui ai donné le nom de « Pic Yoko ». Sur place, j'ai laissé une lettre dans une boîte d’aluminium avec les coordonnées et la date. Après la descente de nuit, je suis arrivé à la maison le lendemain matin à 4h30. CBT m'a remis le papier officiel comme preuve que j’étais bien le premier.

Et tu as d'autres projets?

Oui. J’aimerais bien rassembler toutes les informations sur les sites d’escalade du Kirghizstan, sur roche ou glacier, pour les mettre à disposition des grimpeurs. J’aimerais aussi escalader d’autres montagnes kirghizes. Cinq d’entre elles me tiennent particulièrement à cœur pour obtenir l’Ordre du Léopard des Neiges. C’est une décoration soviétique pour des alpinistes exceptionnels qui avaient réussi à escalader les cinq sommets soviétiques culminant à plus de 7000m : le Pic Ismail Samani (7495m, anciennement « Pic Communisme », ndlr) et le Pic Korchenevskoï à 7105m, tous deux au Tadjikistan, le Pic Lénine (7134m) à la frontière tadjiko-kirghize, le Jengish Chokusu (7439m, anciennement « Pic Pobiedy », ndlr) à la frontière sino-kirghize, et enfin le Khan Tengri à 7010m à la frontière entre le Kazakhstan et le Kirghizstan. Si je réussi toutes ces ascensions, je serai le plus jeune alpiniste à obtenir l’Ordre. Comme je l’ai dit, je n’avais pas prévu autant de neige ni qu'il était impossible d’atteindre le sommet en hiver. Sinon, en dehors de l’alpinisme, j’aimerais bien étudier la médecine pour pouvoir travailler comme médecin de montagne. Je pense que c’est un domaine très important pour les alpinistes. 

Nous te souhaitons de passer de bons moments au Kirghizstan, et d’y trouver des aventures sans trop de danger. Merci pour cet entretien.

À regarder la vidéo de l'ascension.

Et pour suivre les aventures de Jost, vous pouvez vous diriger ici.

Nadejda Volkova

Rédactrice pour Francekoul.com/Novastan.org

Traduit de l'allemand par Pierre Falconetti

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