Peinture Vasily Vereshchagin Asie centrale Russie Révolte

Pourquoi les anciennes républiques soviétiques détestent tout ce qui est russe

En Asie centrale, la Russie est depuis l’indépendance « le grand-frère » que l’on souhaiterait ne plus avoir. Sergueï Volkov, docteur en histoire, explique pourquoi les voisins et alliés de la Russie continuent à construire leurs idéologies nationales sur une rhétorique russophobe.

Novastan reprend et traduit ici un article publié initialement sur Lenta.ru.

Le 26 octobre dernier, Almazbek Atambaïev, alors président du Kirghizstan et depuis remplacé par Sooronbaï Jeenbekov, a signé un décret remplaçant le Jour de la révolution d’Octobre par le Jour de l’histoire et du souvenir des ancêtres. Désormais, le 7 et le 8 novembre, la République kirghize célébrera la révolte du Turkestan de 1916, lorsque les possessions centrasiatiques de l’Empire russe s’opposèrent à la réquisition d’hommes pour les bataillons de travail.

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Le décret parle d’ailleurs de « l’aspiration du peuple à la liberté » comme d’une force motrice de ces événements. Dans la République voisine du Kazakhstan, cette révolte est là aussi considérée comme un élément caractéristique du mouvement de libération nationale. Le média russe Lenta.ru a interrogé Sergueï Volkov, docteur en histoire, pour tenter de comprendre pourquoi les voisins et alliés de la Russie continuent à construire leurs idéologies nationales sur une rhétorique russophobe.

Lenta.ru : Pourquoi des Républiques souveraines formées après la chute de l’URSS conservent-elles cette partie du récit soviétique de leur histoire officielle ?

Sergueï Volkov : Tout simplement parce que tous ces jeunes États limitrophes fondent leur existence sur un rejet de la Russie. C’est la seule façon dont ils peuvent justifier leur existence et expliquer leurs origines. Ils ont donc évidemment besoin d’autant de faits et d’événements possibles pour incriminer l’ancienne métropole. Il est d’ailleurs étonnant que, du point de vue de la propagande russe officielle, les gouvernements de ces pays soient considérés comme « pro-russes » (tout comme l’étaient Leonid Koutchma et Viktor Ianoukovitch en Ukraine et comme l’est aujourd’hui Alexandre Loukachenko au Bélarus, qui menaient pourtant la même politique). Au Belarus d’Alexandre Loukachenko, il est d’ailleurs de bon ton d’établir une parenté nationale avec le Grand-duché de Lituanie et de célébrer la bataille d’Orcha comme une victoire contre l’envahisseur russe.

Comment cela se manifeste-t-il ?

En fait, la Fédération de Russie est le successeur, de façon aussi bien formelle qu’effective, non pas de l’Empire russe, mais de son antipode, l’URSS, durant laquelle toute lutte contre l’empire et le « tsarisme » – social ou national – était acclamée et encensée. Officiellement, cette opinion n’a jamais changé. Bien sûr, cela permet aussi à la Russie de se dédouaner lorsque ses voisins l’attaquent et de réagir avec calme face aux revendications envers la Russie historique : « nous ne défendons pas l’empire, nous sommes vos frères soviétiques ». C’est d’ailleurs pourquoi l’abandon de l’héritage impérial ou la répression de la langue et de la culture russe ne provoquent aucune protestation officielle.

Asie centrale plaines 1902 Empire russe Kirghizstan

Si l’on garde à l’esprit le cadre juridique soviétique, la Russie n’a rien à leur dicter : sous l’URSS, ils étaient considérés comme des « États » indépendants et, aujourd’hui plus encore, ils ont le droit d’agir comme bon leur semble. Néanmoins, lorsque les anciennes Républiques s’affranchissent de l’héritage soviétique, s’ensuit une réaction immédiate et violente, qui frise l’hystérie. Par conséquent, si cela se produit dans les zones limitrophes et plus ou moins dépendantes de la Russie sur le plan économique, alors c’est calmement, sans trop de bruit, avec l’héritage de la Russie historique, et les « Russes » n’ont pas de soucis à se faire.

Les termes « russe » et « soviétique » ne sont-ils pas synonymes dans ces Républiques ?

Non. Pour preuve, dans les pays baltes, l’élimination des restes de l’héritage pré-révolutionnaire, la discrimination flagrante des « non-citoyens », l’éradication de la langue russe et d’autres événements n’ont pas provoqué un dixième de la réaction qui a suivi le déplacement (on ne parle même pas de destruction) d’un monument soviétique.

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Ainsi, on peut tranquillement supprimer le cyrillique au Kazakhstan, rebaptiser de grandes villes russes ou démolir à Almaty des bâtiments historiques de l’époque impériale, mais essayez donc de démonter le mémorial de la division de Panfilov lui aussi à Almaty, et on criera immédiatement au crime ! Les autorités de ces pays sont loin d’être stupides, elles sont pragmatiques et savent très bien que la Russie ne leur dira rien : nous sommes les héritiers de l’Empire russe et, si vous souhaitez nous montrer de l’hostilité, nous en prendrons note et reverrons l’état de nos relations.

Comment la révolte des libérateurs nationalistes de 1916 au Turkestan est-elle perçue au Kazakhstan et au Kirghizstan ?

Aucune nation à proprement parler n’existait alors en Asie centrale, le Kazakhstan n’était pas encore un État, même selon les critères soviétiques. La région a été découpée en nations et territoires pendant l’époque soviétique. Le Kazakhstan comme le Kirghizstan, des Républiques autonomes au sein de la RSFS de Russie, deviennent des « États » en tant que tels d’un trait de plume stalinienne à la veille de l’adoption de la Constitution de 1936. La révolte était liée à l’absence d’obligations envers l’État (en particulier concernant la conscription militaire) pour la population autochtone du Turkestan russe et de l’Orenbourg. Ainsi, en 1916, en essayant d’enrôler des autochtones dans les bataillons de travail, les autorités semèrent le trouble et provoquèrent l’embrasement de la propagande islamiste et pan-turque, ainsi que l’activité des agents turcs.

Populations Orenbourg Turkestan Empire Russe Archive histoire

La glorification des participants de la révolte de 1916 fonctionne seulement dans une logique d’« irresponsabilité » du point de vue de la Russie puisqu’il s’agissait objectivement d’une forme de génocide, ou comme on dit désormais, d’un « nettoyage ethnique ». Les insurgés ont en effet principalement massacré des paysans russes pacifiques installés dans la région en faisant preuve d’une grande cruauté. Pendant la période soviétique, les informations sur la révolte (qui était alors acclamée) étaient publiées sous la forme de coupures ordinaires : « la description des atrocités commises est passée sous silence ». Néanmoins, ces informations ont été entièrement conservées dans les archives. À côté de ces insurgés, le fameux État islamique ressemble à une organisation tout à fait civilisée. Si l’État russe décidait de s’associer d’une façon ou d’une autre à l’ancienne Russie, il devrait alors en parler. Les partisans d’une glorification de la révolte savent très bien que ce n’est pas le cas.

Ainsi, aucun autre point de vue ne devrait être attendu de la part des cercles officiels concernant les événements de 1916 ?

Non, en effet. Personne ne tient à dresser un tableau concret de ces événements : ni ces États nouvellement formés, ni la Russie. Il serait tout à fait ridicule de blâmer et de critiquer ces États centrasiatiques puisqu’ils ne changeront pas d’avis. Les autorités russes elles-mêmes n’observent pas cette situation selon les intérêts de l’État russe traditionnel, mais y portent un regard caractéristique des héritiers du régime soviétique communiste (l’héritage de l’idéologie soviétique suppose l’apologie et le soutien à tout mouvement de « libération nationale »). Elles craignent par-dessus tout d’être accusées de « se placer en superpuissance » et de « faire preuve d’impérialisme » et préfèrent ainsi garder le silence.

Le rejet de la Russie ferait donc naturellement partie de l’histoire officielle des pays post-soviétiques ?

Exactement. Si, par exemple, l’oblast d’Arkhangelsk s’était lui aussi séparé de la Russie, on lirait aujourd’hui des livres expliquant que les Pomors ne sont pas du tout russes et que Moscou les a opprimé… Dans un tel contexte, n’importe quelle région, même historiquement russe (comme celles de Novgorod, Tver et Riazan, entre autres, proches de Moscou), construirait son propre « État souverain » en opposition à Moscou, en l’exagérant et l’en élevant au rang de confrontation « passée et héroïque » avec la principauté de Moscou aux XIVème et XVème siècles. Je le répète : ces États se comportent tout à fait normalement, c’est plutôt la réaction de la Russie qui soulève des questions.

Boukhara Ouzbékistan Empire russe 1902 Ark

Des centaines de milliers de ces citoyens limitrophes viennent travailler en Russie (avant tout originaires du Kirghizstan), alors même qu’ils sont bercés d’une idéologie russophobe. Leurs dirigeants ont une logique sans failles : nous avons souffert et, si vous ne l’avez pas vous-même reconnu, vous ne l’avez pas non plus nié, ce qui signifie que vous nous êtes redevables. Et personne ne leur répondra : vous faites preuve d’animosité envers notre histoire commune, nous allons donc modifier notre politique. Même pas une allusion. Pourquoi nos voisins ont-ils changé de rhétorique ? Parce qu’ils ont besoin de rassembler leur population autour d’une base commune, en opposition à quelque chose. Et cela fonctionne.

La rhétorique russophobe quant aux événements de 1916 résonne dans des Républiques qui s’étaient volontairement rattachées à la Russie. N’est-ce pas contradictoire ?

Cette contradiction leur est peut-être interne. Il serait naïf d’attendre une reconnaissance politique de ce qu’il s’est passé il y a un siècle. En politique, tout n’est pas défini par la morale ou par une bonne mémoire, mais plutôt par des réflexions pragmatiques. Certes, l’Asie centrale a été conquise, mais aucun des khanats ravagés par la Russie ne peut faire figure d’« État national » du peuple ouzbek ou tadjik.

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Les jüz kazakhs et les Kirghiz du Nord avaient eux-mêmes fait appel à la protection de la Russie. Néanmoins, ils adoptent le même comportement puisqu’ils considèrent tous favorablement l’éradication de l’influence russe et le rassemblement de la population autour d’une base commune nationale. Cette politique compte également sur un autre bénéfice : les subventions de la part d’autres pays du monde, hostiles à la Russie.

Ainsi, l’opinion officielle sur ces événements historiques n’est pas prête d’évoluer ?

Non, elle n’évoluera pas. Comment la faire évoluer et, surtout, pourquoi, compte tenu de la position adoptée par les autorités russes en ce qui concerne la succession de la Russie historique ? La thèse favorisée selon laquelle la Fédération de Russie serait aussi bien l’héritière de l’Empire russe que de l’URSS est tout à fait ridicule puisque ces deux entités sont de parfaits antipodes idéologiques : l’URSS n’a pas seulement refusé l’héritage de l’empire, mais aussi fondé son existence en opposition et par haine envers lui.

En pratique, nous voyons que l’héritage de la Fédération de Russie vient entièrement de l’URSS, de sorte que la politique russe envers ses voisins méridionaux n’en est qu’une preuve supplémentaire. Ainsi, la propagande de la Fédération de Russie destinée à sa propre population présente ces États voisins comme des pays assurément amicaux (il faut bien que la Russie se trouve quelques amis). C’est pourquoi Moscou garde le silence et que, de leur côté, les États centrasiatiques font ce qu’ils jugent nécessaire à leur propre bien.

Robert Bernovski
Traduit du russe par Camille Calandre

Edité par Clara Marchaud

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Une peinture de Vasily Vereshchagin évoquant la révolte des centrasiatiques contre l’empire russe en 1916.
Lenta.ru
Des plaines de l’Altaï kirghiz dessinées en 1902.
Internet Archive Book Images via Visual Hunt
Sur cette image, des habitants des région d’Orenbourg et du Turkestan, accusés de n’avoir pas rempli leurs devoirs envers l’empire.
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L’entrée principale de la forteresse de Boukhara, dans l’ouest de l’Ouzbékistan, en 1902.
Internet Archive Book Images via Visual Hunt
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Commentaires
  • Bonjour,
    Article contenant des rappels très intéressants. Merci!
    Toutefois, même si les pays d’Asie Centrale tentent de se reconstruire en nation, je n’accroche pas vraiment avec le titre.
    Je n’ai pas spécialement constaté de détestation de tout ce qui était russe en Asie Centrale. Le russe y est la langue la plus parlée. On y écoute les radios russes. On y regarde la télévision russe. On y regrette souvent la « prospérité » soviétique.
    J’ai constaté, de la part des personnes instruites de ces pays, une adhésion assez complète au discours du Kremlin. Sans même parler de personnes plus simples qui sont fières d’avoir fait leur service militaire dans l’armée soviétique (y compris Afghanistan), et d’y avoir vu du pays.
    Il me semble que la détestation mutuelle des Ouzbeks et des Khirgiz est plus forte que celle qu’ils ont à l’égard des Russes. De même, les Tadjiks ne sont guère enthousiastes à l’égard des Ouzbeks, et vice-versa.
    Finalement, comme le dit l’auteur, le plus intéressant est observer l’attitude de Moscou qui ne s’offusque pas du rideau tiré sur l’acquis russe mais ne tolère aucune atteinte au symboles soviétique.
    Bien cordialement

    26 janvier 2018
  • Je partage totalement l’avis de Bernard Grua, et je suis moi aussi très sceptique sur cet article. Je pense qu’il faut simplement distinguer les élites politiques de ces pays d’Asie Centrale (je parle de ce que je connais : Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizstan), qui cherchent effectivement à s’émanciper de la tutelle de l’ex puissance dominante pour accroître leur pouvoir réel, et les populations de ces pays d’autre part, qui, pour une bonne partie, tiennent à conserver d’étroit les liens économiques, culturels et sociaux avec le grand frère russe.

    6 février 2018

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