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Quand les bateaux restent à quai : comment se meurt la Compagnie de navigation du lac Issyk-Koul

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Après 90 ans d’existence, la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul, du lac éponyme au Kirghizstan, connaît sa 4ème faillite depuis 1998. Récit d’une lente descente aux enfers.

Novastan traduit et reprend ici un article initialement publié par Kloop.kg.

Quand un bateau est condamné à rester amarré à quai, il se meurt. Dans l’est du Kirghizstan, sur les rives du lac Issyk-Koul, cela fait près de trois ans que les navires de la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul ne sortent plus du port de Balyktchy. Plus personne ne veut faire affaire avec cette industrie au bord de la faillite.

Comme le rapporte le média kirghiz Kloop dans un reportage réalisé en décembre 2017, il y a dans le port deux ancres, arrivant à mi-hauteur d’homme, couvertes de peintures noires écaillées. Elles accueillent toute personne qui souhaite entrer dans les bureaux de l’entreprise publique « Compagnie de navigation d’Issyk-Koul ». Elle aussi fait pâle figure : à certains endroits, le plafond est affaissé, le plancher grince à chaque pas, et la lumière de l’unique ampoule ne suffit pas à éclair le vestibule.

« Personne ne veut travailler avec nous »

Les couloirs et les bureaux sont vides : presque tous les salariés de l’entreprise publique ont été placés il y a plusieurs années en congés sans solde. Ceux qui sont restés à Balyktchy survivent avec leurs retraites, tout comme les anciens travailleurs des quelques usines, elles aussi fermées suite à l’effondrement de l’URSS.

« Les affaires ne pourraient pas aller pire. Comme la société risque à nouveau d’être en faillite, plus personne ne veut travailler avec nous, et c’est pour ça que les bateaux ne transportent plus rien » explique Taalaï Moukachaïev, un homme entre deux âges, au visage rosi par les vents qui soufflent à Balyktchy.  Il est le directeur de la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul.

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Taalaï Moukachaïev serre la main d’un homme âgé, vêtu d’une tenue de la marine marchande, avec une moustache grisonnante et soignée. « Nous nous connaissons depuis longtemps avec Boris Vassilievitch et faisons des efforts ensemble pour le bien de l’entreprise » précise le directeur. Boris Vassilievitch Tchoumakov a travaillé pendant 50 ans dans cette batelerie et a monté les échelons jusqu’au poste de directeur adjoint de l’entreprise. Agé de 82 ans, il est parti à la retraite depuis longtemps, mais sa vie reste toutefois étroitement liée à la Compagnie– il y vient presque tous les jours.

Un passé prestigieux

De son temps, Boris Tchoumakov était responsable de la situation économique de l’entreprise et « négociait » pour elle auprès de la hiérarchie pour acquérir de nouveaux bateaux. Maintenant, la seule chose qu’il désire est que la Compagnie ne disparaisse pas et reste à flots.

Boris Tchumakov Issyk-Koul Compagnie de navigation Fret Kirghizstan Lac Faillite

La Compagnie de navigation d’Issyk-Koul existe depuis 1926. Pendant plus de 90 ans, l’entreprise publique a livré aux habitants des berges du lac des millions de tonnes de charbon, de blé et d’autres biens.

Encore dans les années 1980, la Compagnie transportait plus d’un demi-million de tonnes de fret. Il y avait encore près de 30 ports sur le lac. Les bateaux étaient guidés sur le lac par 8 phares. Aujourd’hui, à cause du manque de moyens financiers, la majorité de ces infrastructures sont inutilisables.

Une entreprise vendue pièce par pièce

A son apogée, près de 500 personnes travaillaient à la Compagnie de navigation, avec des journées de travail divisées entre plusieurs équipes. Boris Tchoumakov se souvient que les travailleurs de la Compagnie de navigation faisaient la compétition pour savoir qui transporterait le plus de fret sur le lac.

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« Avant, tout était en ébullition ici, quasiment l’ensemble de la ville était au travail. Tout le monde avait un emploi et l’argent des entreprises servait à construire des logements pour les salariés, des crèches, et même un centre de vacances à Bosteri (un village situé sur la rive nord du lac Issyk-Koul, ndlr). Aujourd’hui, il est aux mains d’un propriétaire privé » dit tristement le vieux marin en lissant sa moustache du bout de ses doigts. Maintenant, la majeure partie des bateaux, qu’il a lui-même baptisés comme on baptise des enfants, ont été vendus à des propriétaires privés pour éponger les dettes.

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L’atelier de réparation des bateaux a également été vendu, de même que les logements des gardes et les bâtiments de la gare maritime. Sur le quai du port de marchandises, ce sont des bateaux de passagers qui s’amarrent. A leur bord, les habitants du coin fêtent des mariages.

Deux ans sans mouvement

Du travail, il n’y en a pas. C’est ce qu’affirment partout les jeunes et les anciens. En tout et pour tout, seules quatre personnes travaillent actuellement à la Compagnie de navigation : le directeur, le grutier et deux vigiles.

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Durant le reportage de Kloop, cela faisait deux ans que les marchandises ne sont plus acheminées sur le lac Issyk-Koul par bateau. A l’heure actuelle, le port est toujours inactif. Et pour cause, l’entreprise s’est déclarée en faillite, avec une dette s’élevant à 4,5 millions de soms (541 000 euros). C’est la  quatrième fois que cela se produit. Pour autant, le directeur Taalaï Moukachaïev considère qu’il ne faut pas liquider la Compagnie de navigation : il soutient que si les créances sont abandonnées et que les moyens alloués à la Compagnie sont suffisants pour fonctionner correctement, il serait possible de sauver l’entreprise.

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« Transférer par péniches et barges, vers Karakol par exemple, reviendrait bien moins cher qu’en Kamaz (un type de poids-lourd très résistant de marque russe, ndlr) ». « Avant, nous travaillions comme ça, et tout se passait bien », ajoute-t-il.

Aucune aide supplémentaire du gouvernement kirghiz

Tout le matériel de la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul nécessite des rénovations permanentes. Pour autant, le gouvernement kirghiz n’attribue pas de fonds supplémentaires, au motif que la Compagnie de navigation est une entreprise publique avec un budget propre. Résultat : une des barges a tellement rouillée qu’elle coule à moitié.

Le gouvernement a aidé l’entreprise publique seulement une fois, en 2014, quand il a attribué 5 millions de soms (703 000 euros) pour la restauration des bateaux et d’autres matériels.

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Aujourd’hui, la Compagnie de navigation possède 2 ports, à Balyktchy et Karakol, respectivement dans le nord-ouest et le sud-est du lac, ainsi qu’un débarcadère dans le village de Kourmanta. Des moyens de transport maritime, il ne reste que deux bateaux à moteur, un pousseur, quatre barges et deux grues. Il y avait beaucoup plus de bateaux dans le passé mais l’entreprise publique a dû les vendre pour éviter la faillite.

« On survit tous grâce à nos retraites »

Au début des années 2000, la Compagnie de navigation a accumulé une grande quantité de dette, y compris envers le fonds de pension kirghiz. Suite à une décision judiciaire, quatre grands bateaux ont dû être vendus entre 2003 et 2010 (l’«Issyk-Koul », le « Général Panfilov », l’ « Albatros » et le « BIS »), ainsi que cinq barges de transport et d’autres équipements divers. Ces ventes, qui ont représenté cinq millions de soms (875 000 euros) ont alors permis de rembourser les créanciers et de sortir la Compagnie de navigation d’une situation de quasi-faillite.

Zaïrbek Kydyrchaïev est le seul grutier du port de Balyktchy, où il travaille depuis 40 ans. « Je suis le dernier des spécialistes encore sur place. Je suis arrivé à 22 ans et travaille sans interruption ici depuis. Maintenant j’ai 64 ans. S’il faut, je fais les réparations moi-même parfois. Je travaille quand je le peux, mais sinon on survit tous grâce à nos retraites », décrit-il.

Zaïrbek Kydyrchaïe Issyk-Koul Compagnie de navigation Fret Kirghizstan Lac Faillite Grue

Les gardiens de la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul rient souvent en disant que Zaïrbek Kydyrchaïev est leur nourricier, qui leur permet d’avoir leur salaire. Aujourd’hui, l’entreprise publique survit grâce au transbordement du charbon du train sur les camions. C’est justement le travail du grutier.

Pour une tonne de charbon transbordé, la Compagnie de navigation touche près de 60 soms (0,75 euro). Les maigres revenus de ces rares commandes permettent seulement de payer les faibles salaires du directeur, des gardiens et du grutier. Ces revenus ne permettent pas de sortir la Compagnie de navigation de l’ornière.

Sous la menace d’une mitraillette

Interrogé par la journaliste de Kloop, Zaïrbek Kydyrchaïev raconte comment a commencé la période la plus difficile pour la Compagnie de navigation, après la révolution d’avril 2010. A cette époque, le désordre a touché Balyktchy, tout comme Bichkek, la capitale.

La Compagnie de navigation conservait alors en stock le charbon d’une entreprise privée, « Brok Komour Service ». Des soupçons existaient sur le fait que ce charbon appartenait à des proches de Daniar Ousenov, le Premier ministre à l’époque. Le personnel de la Compagnie de navigation devait convoyer le charbon de « Brok Komour Service » par barge jusqu’à Karakol. Mais cela ne s’est pas passé ainsi.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : des activistes luttent contre la déforestation illégale à Issyk-Koul

« Des inconnus sont arrivés avec des mitraillettes, et malgré la protestation des travailleurs, ont récupéré tout le charbon. Ils disaient qu’ils le donneraient à la population, mais en fait ils ont juste tout gardé. Mais c’est quand même la Compagnie qui a dû supporter le poids des pertes, à savoir 4,5 millions de soms (732 000 euros) » se souvient Zaïrbek Kydyrchaïev.

Aujourd’hui, Daniar Ousenov est sous le coup d’un mandat d’arrêt et a été condamné par contumace à la prison à perpétuité. Selon les informations du ministère de la Justice, Daniar Ousenov ne détient officiellement aucun actif au Kirghizstan.

Une entreprise criblée de dettes

La Compagnie de navigation n’a pas la possibilité de réparer le préjudice de « Brok Komour Service », ce qui n’empêche pas cette dernière d’intenter régulièrement des actions en justice  pour demander le remboursement des sommes perdues. Alors même que contractuellement la Compagnie de navigation n’est pas responsable de l’intégrité des biens transportés, les tribunaux locaux et régionaux ont jugé que la Compagnie de navigation devait rembourser le préjudice subi par « Blok Komour Services ». La Cour Suprême a quant à elle cassé la décision et renvoyé l’affaire, qui revient ainsi entre les mains du juge local.

Selon les mots du directeur de la Compagnie de navigation d’Issyk-Koul, Taalaï Moukachaïev, ce casse-tête judiciaire dure déjà depuis 6 ans. Lui-même, à peine arrivé à la tête de l’entreprise publique en 2011, s’est retrouvé à courir de tribunal en tribunal pour défendre le droit à la survie de la Compagnie de navigation.

Boris Tchumakov Issyk-Koul Compagnie de navigation Fret Kirghizstan Lac Faillite Carte

Boris Tchoumakov accompagne également Taalaï Moukachaïev dans les tribunaux depuis des années, en vain. « On n’arrive pas à prouver que la Compagnie ne peut pas endosser la responsabilité pour les biens dont elle devait seulement assurer le transport, nous n’étions que des intermédiaires. Ce qui est dommage, c’est que le gouvernement n’en a rien à faire de sa propre entreprise. Ils ne veulent pas nous défendre » s’agace-t-il. Selon Boris Tchoumakov, cela a toujours été aux salariés de défendre la Compagnie de navigation.

Quadruple banqueroute

La Compagnie de navigation d’Issyk-Koul est devenue dès 1956 une entité à comptabilité propre. En 1998, elle est devenue une société par actions et a fait une première faillite seulement un an plus tard, en raison des créances auprès du fonds de pension kirghiz. Les employés disent qu’en raison de l’absence de commandes, il n’y avait pas d’argent dans les caisses pour payer les dettes. La société a ensuite été mise en liquidation judiciaire est restée inactive cinq années durant.

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En 2004, la Compagnie de navigation a été créée de nouveau et a tant bien que mal fonctionné jusqu’en 2009, quand elle s’est à nouveau retrouvée en faillite. Le travail de la Compagnie s’est toutefois poursuivi jusqu’en 2010, au moment où le charbon entreposé a été volé. La dette de l’entreprise s’élevait alors à 4,5 milliards de soms (732 millions d’euros).

Vidéo en russe

À la suite de cela, la Compagnie de navigation a de nouveau fait faillite, ce qui la condamnait à la fermeture. Les employés et les habitants de Balyktchy s’y sont cependant opposés et l’entreprise a été rattachée au ministère des Transports et des Communications. Mais en avril 2017, les avocats de « Brok Komour Service » ont de nouveau attaqué la Compagnie de navigation en justice, qui s’est alors retrouvée pour la quatrième fois au bord de la faillite. L’état financier de l’entreprise publique est d’autant plus dégradé que depuis deux ans les appels d’offres pour le transport de charbon vers Karakol sont remportés par des compagnies qui transportent celui-ci par camions.

Boris Tchoumakov reconnaît tristement qu’en cas d’énième faillite effective de la Compagnie de navigation, il y a de fortes chances que l’elle soit privatisée ou vendue par morceaux. Les interlocuteurs de l’entreprise au ministère des Transports affirment que le gouvernement s’est saisi du sujet de la Compagnie de navigation et qu’un projet de rattachement à la compagnie nationale ferroviaire « Kirghiz temir jolou » est à l’étude. Mais la décision n’est pas encore prise : la survie de l’anciennement prospère Compagnie de navigation, et de ses bateaux par la même occasion, ne tient qu’à un fil.

Alexandra Titova
Journaliste pour Kloop

Traduit du russe par Dimitri Rechov

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La Compagnie de navigation d’Issyk-Koul, fondée en 1926, est en grande difficulté depuis l’indépendance de l’URSS.
Tilek Beichenaliev / Kloop
Aujourd’hui, la seule utilisation des grues est pour le transport de charbon des trains aux camions.
Alexandra Titova / Kloop
Boris Tchumakov a dédié sa vie à la Compagnie de navigation.
Alexandra Titova / Kloop
Sous l’URSS, la Compagnie de navigation était florissante.
Photo des archives personnelles d'Alexandra Baïeva
La Compagnie de navigation d’Issyk-Koul comptait de nombreux navires et ports sous l’URSS.
Photo des archives personnelles d'Alexandra Baïeva
A son apogée, 500 personnes travaillaient pour la Compagnie de navigation.
Foto.kg
« Avant, tout était en ébullition ici, quasiment l’ensemble de la ville était au travail », explique Boris Tchoumakov.
Foto.kg
La Compagnie de navigation d’Issyk-Koul connaît sa 4ème faillite depuis 1998.
Tilek Beichenaliev / Kloop
Zaïrbek Kydyrchaïev est le seul grutier du port de Balyktchy
Alexandra Titova / Kloop
Boris Tchumakov est persuadé que la Compagnie de navigation peut redevenir une belle entreprise.
Alexandra Titova / Kloop
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