Place Ala-Too Centre Bichkek Kirghizstan

Quel Kirghizstan après le départ d’Atambaïev ?

Partager avec

À une semaine de l’élection présidentielle au Kirghizstan, la situation du pays est en demi-teinte. Bichkek a certes réussi à surmonter une certaine instabilité caractéristique du pays depuis l’indépendance. Mais certains signaux laissent à penser que le Kirghizstan basculerait progressivement vers l’autoritarisme. Analyse.

Novastan reprend ici un article initialement paru sur Central Asian Analytical Network.

L’index des pays instables, Fragile States Index, de l’institut non-gouvernemental nord-américain Fund for Peace a récemment classé le Kirghizstan à la 65ème place parmi 178 gouvernements du monde entier. La première place en termes d’instabilité est occupée par le Sud-Soudan, la dernière par la Finlande. Parmi les autres pays d’Asie centrale, c’est le Tadjikistan qui est considéré comme le plus instable, à la 61ème place, suivi par l’Ouzbékistan, à la 63ème place. Le Turkménistan et le Kazakhstan figurent respectivement à la 86ème et à la 113ème places.

Des problèmes structurels qui persistent

Cet index évalue l’instabilité globale d’un gouvernement à travers 4 catégories de critères : cohésion, indicateurs économiques, indicateurs politiques et indicateurs sociaux. Certes, le Kirghizstan descend peu à peu dans ce classement (dans le bon sens) depuis 2011. Il avait alors été qualifié de 31ème État le plus instable au monde. Malgré tout, il y quelques indicateurs qui s’avèrent pire en 2016 : l’indicateur politique évaluant la situation des droits de l’Homme, l’économique sur l’émigration et la fuite des cerveaux.

Sooronbaï Jeenbekov Premier Ministre Candidat Election Président

Par ailleurs, le Kirghizstan continue de souffrir des divisions entre différents groupes selon une logique sociale ou politique. En conséquence, ces groupes ont un accès différencié aux ressources nationales et sont inégalement inclus dans le processus politique.

En avril 2017, l’organisation de défense des droits de l’Homme Freedom House avait placé le Kirghizstan dans le groupe des pays au « régime autoritaire consolidé », dont elle l’avait pourtant retiré en 2011. Il s’agit là de signaux inquiétants à partir desquels on peut pronostiquer que le pays continuera de s’écarter de la voie démocratique.

Lire aussi sur Novastan : Le Kirghizstan devient « totalitaire » selon Rita Karasartova, candidate à la présidentielle

En marche vers l’autoritarisme ?

Et cela n’est pas étonnant. Durant l’année précédant l’expiration de son mandat, le président Almazbek Atambaïev a changé la Constitution du pays par référendum et a envoyé en prison tous ses opposants principaux, y compris plusieurs candidats à l’élection présidentielle. Et, tout cela, dans le contexte d’une pression délétère exercée sur les médias de masse et la société civile au moyen de procédures arbitrales réclamant d’importantes sommes d’argent, ainsi que de nombreuses actions entreprises hors de tout cadre juridique.

Lire aussi sur Novastan : Référendum au Kirghizstan : « Atambaïev a modifié le système pour son propre intérêt »Le principal opposant kirghiz Omurbek Tekebayev arrêté à Bichkek

Dans le cadre de sa « stratégie de survie », Almazbek Atambaïev s’ingénie à construire un gouvernement faible au sens propre du terme. De fait, un chef d’Etat qui souhaite un pouvoir personnel sans limites et craint l’apparition de concurrents et de figures alternatives n’essaie pas de renforcer le gouvernement et ses institutions. Au contraire, il les affaiblit car elles pourraient permettre son renversement.

Omourbek Babanov Candidats Election Présidentielle Octobre

En particulier, des médias de masse relativement indépendants représentent une réelle menace pour le président. La population kirghize, habituée à une information variée, peut se mobiliser afin de changer de régime si elle est convaincue de l’incompétence et de la corruption de ses autorités.

Lire aussi sur Novastan : Pourquoi Almazbek Atambaïev va-t-il rester en politique ?

Sous prétexte d’une telle menace et dans le contexte d’une République encore parlementaire, le président utilise au maximum les institutions sous son contrôle pour consolider son pouvoir, attaquant la liberté d’expression et de la presse, minant le principe du contrôle de la société sur le gouvernement et le principe de responsabilité du gouvernement devant le peuple : il s’agit là de 2 instruments essentiels de la construction d’un gouvernement effectif, stable et démocratique.

De l’argent qui circule

Mais, peu importent l’affaiblissement des institutions et la consolidation de son pouvoir par l’élimination de tous les opposants et politiques d’envergure qui pourraient potentiellement le menacer, Almazbek Atambaïev a besoin du soutien de la bureaucratie. Ce soutien est entretenu par la rotation des cadres pour s’assurer du développement d’un sentiment de loyauté dans des institutions potentiellement puissantes, par la nomination à des postes en contrepartie d’une soumission au pouvoir, par la création de doublons bureaucratiques et par des efforts constants pour dresser les institutions les unes contre les autres. Le plus important, du reste, s’avère le soutien d’un cercle proche, la « coalition » à l’égard de laquelle s’exerce la tactique du « compromis » et au sein de laquelle divers privilèges sont échangés.

Temir Sariev Ministre Kirghizstan Candidat Fonction

Ce n’est pas un hasard si le fonds de développement russo-kirghize, créé pour l’adaptation de l’économie de la République kirghize dans le cadre de l’Union économique eurasiatique, a accordé un crédit d’un montant de 17 millions de dollars (14 millions d’euros) à la femme d’Omourbek Babanov, actuellement candidat à l’élection présidentielle, pour la construction d’un nouveau centre commercial.

Lire aussi sur Novastan : Comment le Kirghizstan s’approprie l’Union économique eurasiatique

Un autre politique connu, l’ancien Premier ministre Temir Sariev, mis à la retraite en 2016 à cause d’un scandale de corruption autour de la construction d’une route d’un montant de 7,8 milliards de som (97 millions d’euros), et actuellement candidat à la présidence, a pu échapper à une poursuite pénale en l’échange d’une loyauté publique et d’une réserve envers le président.

Lire aussi sur Novastan : Kirghizstan : l’ex-Premier ministre candidat aux prochaines élections présidentielles

Il va sans dire que dans une telle situation, en l’absence totale d’un système d’équilibre des pouvoirs, de concurrence politique, d’un contrôle de la société sur ses institutions gouvernementales et son administration, la croissance de la corruption, les conflits d’intérêts, la violation de la légalité à tous les niveaux amènent au final à une dégradation des structures de gouvernement et à l’érosion du potentiel de résolution des problèmes socio-économiques du pays dans le futur.

Daniel Kadyrbekov

Traduit du russe par Adrien Sauvan

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à nous suivre sur TwitterFacebookTelegramLinkedin ou Instagram ! Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir notre newsletter hebdomadaire.

La place Ala-Too dans le centre de Bichkek au Kirghizstan
Jérémy Lonjon
Sooronbaï Jeenbekov, ancien Premier ministre, est candidat à l’élection présidentielle et soutenu par l’actuel président.
Jérémy Lonjon
Omourbek Babanov, l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle du 5 octobre
Jérémy Lonjon
Temir Sariev, ancien Premier ministre du Kirghizstan, est aussi candidat à la fonction suprême.
Jérémy Lonjon
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *