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Quelles conditions pour un miracle économique en Asie centrale ?

Lorsque l'on parle des perspectives d'avenir de leur économie, les États d’Asie centrale regardent de plus en plus vers l’Est. À l'aube de leur « miracle économique », les Tigres d’Asie orientale (Hong-Kong, Singapour, Taïwan et la Malaisie) se caractérisaient par des conditions similaires à celles qui prévalent aujourd’hui en Asie centrale.

Observer le développement du Kazakhstan et du Kirghizstan permet de montrer quels obstacles les deux voisins ont encore à franchir pour espérer atteindre une croissance économique stable et durable. Dans cette optique, Singapour fournit un modèle de lutte efficace contre la corruption. La présence économique et culturelle grandissante de la Chine pourrait également faciliter l'installation d' une croissance pérenne.

Photo Astana futuriste et luxurieuse

Les défis de l’indépendance

Depuis les années 1920, un fort développement économique est observé dans une Asie centrale longtemps habitée par des peuples nomades. La région était devenue, au temps de l’Union soviétique, un fournisseur de matières premières. Les Soviétiques y ont fortement promu l’exploitation aurifère et d’uranium, ainsi que le développement de l’agriculture. Dans les autres secteurs industriels, restés en marge de ce développement, une forte relation de dépendance s'est installée vis-à-vis de Moscou.

Dans ce contexte, la fin de l’Union soviétique a représenté une profonde rupture économique pour toutes les anciennes républiques soviétiques. En raison de leur imbrication dans le système économique de l’URSS, ces changements radicaux ont durement touché les Républiques centre-asiatiques jusqu'alors abondamment subventionnées. L’instabilité économique, couplée à une inflation à trois chiffres et un chômage croissant, a poussé nombre de citoyens d’origine russe et allemande à émigrer. À partir du milieu des années 1990, la crise a également provoqué l'émigration économique des « locaux » vers la Russie.  .

Photo Bazar Astana

Dans les années 1990, le Kazakhstan et le Kirghizstan ont mis en place une transition vers l’économie de marché. Ce processus a été facilité au Kazakhstan par des conditions économiques favorables : un vaste territoire et la présence de pétrole et de gaz. L’augmentation des prix des hydrocarbures au tournant du millénaire a permis un essor économique du pays sans précédent.

Les événements de ces derniers mois ont cependant démontré que la situation économique kazakhe était loin d‘être stabilisée. La dévaluation de presque 20% du Tenge a provoqué l’inquiétude d’une partie de la population, même si cette opération s’est révélée quasiment indispensable après la perte de valeur du rouble (-5,4%).

Cette dévaluation a eu un impact fort sur la population. C’est la troisième perte de valeur monétaire que les Kazakhs doivent affronter en seulement deux décennies. Malgré les conditions strictes qui entourent les protestations publiques dans le pays, beaucoup ont exprimé leur mécontentement quant à la situation économique et sociale locale, dans la rue et sur internet.

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Ces manifestations de colère ne disparaissent pas facilement. La situation particulièrement tendue au Kazakhstan menace l’accord tacite entre les élites et le reste de la population qui prévaut depuis la fin de l’URSS : le renoncement à ce que l’Occident considère comme les droits de l’homme les plus fondamentaux en échange d'une stabilité économique et sociale.

Depuis l’indépendance en 1991, le président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, s’est imposé comme un personnage politique fort afin de favoriser une stabilité considérée comme nécessaire dans la difficile transition vers l’économie de marché. Avec des taux de croissance avoisinant les 10%, devant la Russie et l’Ukraine, le Kazakhstan est perçu comme une locomotive pour la région. En vérité, seuls quelques oligarques profitent de la manne pétrolière. 

Photo Ministère de la défense Astana

Le Kirghizstan : de la démocracie vers la croissance ?

Après la dissolution de l’Union soviétique, le Kirghizstan a choisi un autre chemin. Beaucoup plus pauvre en ressources et 13,5 fois plus petit que son voisin kazakh, le pays était déjà dépendant des subsides moscovites sous l’URSS. Les organisations occidentales ont surtout misé sur une rapide libéralisation politique et économique du pays. Le Kirghizstan serait ainsi un « îlot démocratique » dans une région centre-asiatique dominée par les régimes autoritaires. Cette particularité le rendrait suffisamment attractif aux yeux des investisseurs étrangers.

Pourtant, selon l’anthropologue Boris Pétric, ce processus n’aurait finalement pas abouti. Demeurant sous l’influence de différents États, organisations internationales ou ONG, le Kirghizstan serait devenu un « protectorat globalisé ». La croissance économique ne s’y est pas non plus installée de façon durable. Alors que les taux de croissance kirghiz au début des années 1990 étaient supérieurs à ceux de son voisin kazakh, la crise économique russe de 1998 les a fait chuter. Ils demeurent inconstants depuis lors.

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Le Kirghizstan demeure dépendant du soutien financier d’organisations internationales, des transferts monétaires des travailleurs émigrés (31% du PIB) et de la mine d’or Kumtor, propriété de la compagnie canadienne Centerra Gold. Les bonnes années, la mine peut contribuer à hauteur de 12% de la performance économique kirghize, 15% des impôts et jusqu’à 50% des exportations. Politiciens et habitants réclament toujours plus de parts dans Kumtor et un partage des profits toujours plus conséquent. Les nationalistes kirghiz exigent quant à eux une nationalisation de la mine. Une entente qui préserverait l'intérêt de potentiels investisseurs étrangers, alors que le manque de capital se fait cruellement sentir au Kirghizstan, demeure un objectif incertain.

Ainsi, que faire au regard de la stagnation de la croissance économique en Asie centrale?

Il n’existe pas de solution miracle pour un développement économique régional réussi, mais il existe des modèles à suivre. Ces derniers peuvent se trouver sur le même continent, mais dans une région différente. La situation actuelle de l’Asie centrale peut être comparée à celle des quatre Tigres d’Asie de l’Est dans les années 1960 à 1990, au moment de leur rapide industrialisation et modernisation.

Le défi : la corruption

À Singapour, par exemple, sous la domination britannique (jusqu’en 1963) la corruption constituait un handicap aussi problématique qu'aujourd'hui en Asie centrale. 

Avec un Code Pénal particulièrement sévère et des salaires plus élevés dans la fonction publique, Singapour a réussi à combattre efficacement la corruption. Le pays s’est hissé dans le haut de l’Index sur la Perception de la corruption de Transparency International, et fait aujourd'hui partie des cinq pays les moins corrompus au monde.

A contrario, le Kazakhstan et le Kirghizstan se trouvent respectivement à la 140ème  et  150ème place (sur 175). Les pertes imputées  à la corruption sont estimées à 40% du revenu de l’État kirghiz. Organisations indépendantes et commissions du Parlement kirghiz se sont attelées à la lutte contre l’économie souterraine, comme avec l’Anticorruption Business Council. Depuis quelques années, la création d’un e-gouvernement (une administration électronique) permettant une réduction de l’interaction entre citoyens et fonctionnaires est en discussion. Le paiement des impôts et l'obtention de certains types de documents par internet permettraient de déraciner la corruption. Une solution concrète et globale au problème n’est cependant pas encore en vue.

Les médecins, hauts fonctionnaires, professeurs, éducateurs et officiers de police bénéficient d’une bonne réputation en Occident en raison de leur contribution à la société, et font partie des catégories professionnelles les mieux payées. En Asie centrale, ces catégories bénéficient d’un revenu bien en-deçà de ce qui serait considéré comme correct en Occident. Les fonctionnaires sont ainsi forcés de se tourner vers le travail au noir ou d’appoint et vers des emplois alimentaires. Au Kirghizstan, la question de savoir comment financer des salaires plus élevés reste ouverte. Pour un professeur kirghiz, un salaire mensuel de 500 à 800 euros, soit 10 fois le salaire actuel, serait convenable.

Le coup de pouce économique de la Chine

Une poussée économique peut également provenir de l’extérieur. Depuis les années 1990, la Chine mène une politique à la fois constructive et pragmatique vis-à-vis des États d’Asie centrale. Ces dernières années, Pékin s'impose de plus en plus comme un partenaire régional majeur pour l’Asie centrale. Le déplacement en Asie centrale du Président chinois Xi Jinping en septembre 2013 témoigne d’un intérêt croissant de la Chine pour la région, en premier lieu pour les exportations gazières turkmènes. La CNPC (China National Petroleum Company), la société d'État pétrolière chinoise, a également acquis une part significative de l’industrie pétrolière kazakhe. Des investissements dans les infrastructures routières, ferroviaires et de transferts d’hydrocarbures (pipelines) consolident une présence économique et culturelle croissante de la Chine en Asie centrale.

Photo Ouvriers chinois au Kirghizstan

Jeffrey Mankov, directeur du Centre des études stratégiques et internationales à Washington, estime que les investissements actuels dans les infrastructures agiront positivement sur le développement économique régional à long terme. En 2011, le volume des échanges entre la Chine et les pays d’Asie centrale a atteint 39 milliards de dollars et se trouve être ainsi largement supérieur à la part de la Russie dans le commerce régional (16,5 milliards de dollars). Les produits chinois constituent la majorité des biens et services consommés sur les marchés kirghizes et kazakhs. 70% des investissements directs étrangers au Kirghizstan proviennent du Canada et de la Chine. Pékin est conscient que le bien-être et la stabilité de l’Asie centrale sont essentiels pour assurer la stabilité de sa propre région du Xinjiang, et compte-tenu du retrait des États-Unis et de l’OTAN d’Afghanistan en 2014.

L’influence croissante de la Chine  provoque scepticisme et inquiétudes, particulièrement au Kirghizstan. Les hommes politiques s’expriment de plus en plus négativement à l’égard des investisseurs et travailleurs chinois, comme ceux opérant sur les bazars de Madina ou Dordoï à Bichkek, sur le réseau routier et dans les centres commerciaux comme celui de Dzhunday. Selon le député Kourmanbek Dyikanbaïev, il y aurait 300 000 Chinois installés dans le pays dont beaucoup le seraient illégalement. Le politicien du parti Respoublika explique que « si ça continue ainsi, nous auront un Chinatown ici, et dans 20 ans, les Chinois  imposeront leurs règles dans notre pays ». L’inquiétude se ressent dans tout le pays, et pousse le Kirghizstan à rejoindre l’Union eurasienne, dans laquelle les économies russe, biélorusse et kazakhe collaborent d’ores et déjà. Vue de Moscou et d’Astana, l’expansion économique de la Chine est ambivalente et motive des tentatives de régulation de l’importation de produits chinois, généralement meilleur marché.

Les exemples et les modèles ne manquent pas pour assurer un développement stable et durable en Asie centrale. La vraie question est en fait de savoir si les actes peuvent suivre les paroles des élites politiques régionales, en particulier dans la lutte contre la corruption. La construction de partenariats forts s’avère bien entendu nécessaire, notamment avec la Chine et la Russie, dont les actions respectives permettent un développement positif de la situation. Mais les réformes doivent s'appuyer sur des initiatives locales, afin de s’assurer le soutien social le plus large possible. L’exemple kirghiz démontre que les États centre-asiatiques ne souhaitent plus être les objets d’une domination extérieure. C’est notamment pour cette raison que l’expérience des pays d’Asie orientale est pertinente pour leur propre situation. La façon dont la population kazakhe a réagi à la dévaluation monétaire en février dernier laisse à penser que la pression sur les gouvernements autoritaires de la région pourrait augmenter si ces derniers ne manifestent pas plus de volontarisme économique.

Photo bazar Dordoy

Mahabat Sadyrbek
Politologue et doctorant au BGSMCS
Rédactrice pour Novastan.org

Julika Peschau
Etudiante du double Master Sciences-Po Paris/LSE
Rédactrice pour Novastan.org

Traduit de l'allemand par Pierre Falconetti



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Antoine Barret
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