Kyrgyz used to live in this region of Afghanistan Wakhan

Rahman Koul, le dernier des héros Kirghiz

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«Rahman Koul, lui aussi seigneur de la guerre, les dépasse (ces autres héros), car il a su gérer la paix. Négociant au mieux sa survie et celles des Kirghiz du Pamir afghan, il a fait preuve de la grande force des nomades : savoir s’adapter instantanément aux rigueurs changeantes d’un milieu hostile (…) C’est à mes yeux le dernier des guerriers héroïques qu’enfantèrent les confins centrasiatiques. » Rémy Dor, Rahman Koul, ultime Khan du toit du monde

Dans un petit livre d’une centaine de pages, Rémy Dor, professeur à l’INALCO et spécialiste des mondes turques et de la langue kirghize, retrace sa rencontre avec Rahman Koul, dernier Khan (roi) des « Kirghiz du toit du monde », c’est à dire le petit Pamir de l’Afghanistan actuel.

Ce récit de voyage, basé sur les souvenirs d’un linguiste et ethnographe, entraine le lecteur sur les pistes aventureuses du Pamir au temps du roi afghan, en 1973. C’est à plus de 4 000 mètres d’altitude que Rémi Dor rencontre pour la première fois le Khan Rahman, à « éboulis-croûlant » (tergen gorum), son campement d’été. Celui-ci se situe dans le corridor du Wakhan entre la Chine, le Tadjikistan (alors membre de l’URSS) et l’Afghanistan.

Un territoire dont personne ne voulait, peuplé de bandits et en proie à la rudesse du climat et de l’altitude.  Depuis le XVIIIème siècle, seuls les Kirghiz y retournaient chaque année. Peuple fier, ils ne se sont jamais soumis à une autorité autre que celle du roi d’Afghanistan, Mohammad Zaher, qui leur laissait la gestion des frontières et à qui ils ne payaient pas de taxes.

Le Pamir, au cœur du « Grand jeu »

Rémy Dor, en arrivant à quelques encablures du campement de Rahman Koul, resitue ce petit confetti de terrain montagneux dans le Grand Jeu du XIXème siècle qui a dessiné les acteurs et les frontières actuelles de la région.

«Je songe à la scène qui s’est déroulée ici-même il y a quatre-vingt ans à la fin du mois de juin 1890. Le lieutenant Younghusband, bras armé du puissant Empire Britannique des Indes, est réveillé en sursaut par un bruit de galop, un cliquètement de sabres, des ordres qui claquent. Younghusband enfile un manteau sur son pyjama, se précipite hors de sa tente pour tomber nez à nez avec le colonel Yonoff à la tête d’une sotnia (un escadron d’une centaine d’hommes, ndlr) de Cosaques !

Par ordre du Tsar, lui dit l’officier russe, vous devez à l’aube quitter Baza’i-Goumbaz et le Pamir et vous en retourner d’où vous êtes venu, au Turkestan chinois, sous peine d’arrestation immédiate. Vous êtes en territoire russe ! »

Mensonge éhonté, bien sûr, mais qui va avoir des conséquences diplomatique importantes. Suite à cette altercation, le Foreign Office de Londres va tenter de pousser les Chinois à faire valoir leurs droits historiques sur le Pamir. Peine perdue : l’Empereur de Chine a d’autres chats à fouetter que de risquer un conflit avec le tsar pour des montagnes arides et désolées.

Les Anglais se tournent alors vers l’émir de Kaboul. Abd-ou-Rahman répond, avec une totale absence d’empressement, qu’il n’a aucune envie de prendre faits et cause pour une poignée de bandits kirghiz, qui de plus n’ont aucun lien avec le noble peuple pachtoun.

Mais lorsque l’Angleterre lui propose de mettre la main sur le Kafiristan (actuelle province du Nouristan), il change d’avis. C’est alors que le Pamir afghan est constitué : « Voilà l’origine du «doigt de gant» afghan qui pointe toujours vers la Chine. » explique Rémy Dor dans son ouvrage.

Le livre se concentre ensuite sur la question de l’exode et de la survie de ces quelques milliers de Kirghiz, menés par le charisme et la vigueur de leur chef. A la fin des années 1970, avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement pro-soviétique à Kaboul, le Khan kirghiz du Pamir est activement recherché. Les Soviétiques n’ont pas oublié les escarmouches sanglantes qui les opposèrent à Rahman Koul dans les années 1940.

Kyrgyz herder in Wakhan region of Afghanistan

Rahman Koul décide de fuir avec son peuple vers le Pakistan voisin, malgré une route extrêmement dangereuse. Sur le chemin, le bétail, principale richesse du peuple kirghiz, périt en grande partie. S’ajoute à cela l’hostilité des habitants de Gilgit, au Pakistan. Sur leur nouvelle terre, les Kirghiz de Rahman Koul souffrent de la pauvreté, de l’exclusion et des maladies dès leur arrivée en 1978.

« Nul jamais ne vous nomme khan, mais tous un jour vous reconnaissent comme tel » 

En partant pour la Pakistan, Rahman Koul laisse derrière lui un clan de Kirghiz nommé Kesek, avec lequel il était en conflit depuis longtemps. Ce sont les membres de ce clan que l’on retrouve aujourd’hui encore dans le petit Pamir afghan. Les Keseks seront rejoint en 1979 par une centaine d’hommes qui ont préféré retourner dans le petit Pamir plutôt que de subir une lente agonie au Pakistan.

Rahman Koul était non seulement un érudit sachant lire, écrire, ayant fait le pèlerinage à la Mecque (Hadji), mais aussi un homme politique à jour sur l’actualité et avec de nombreux contacts à l’étranger. Alors que son peuple lutte pour survivre au Pakistan, il réussit à trouver deux portes de secours, dont l’une pour le moins originale : l’Alaska. En effet, les Américains, par l’intermédiaire d’un spécialiste de la région présent sur place, lui proposent de s’installer à Fairbanks. Mais la piste tombe à l’eau rapidement,  les Américains s’étant finalement ravisés de financer le voyage des Kirghiz.

La migration turque

La deuxième option, plus raisonnable et plus logique, est celle de la Turquie. La Turquie du Général Kenan Evren offraient à ce moment l’asile aux réfugiés centre-asiatiques : Turkmènes, Ouzbeks et Kirghiz.

Les Kirghiz du Pamir entreprennent donc une dernière migration vers leurs lointains cousins turcs, qui leur proposent de construire un village en pays kurde dans les montagnes Gürpinar, près de la ville de Van. Ils arrivent là-bas à la fin de l‘année 1982, grâce aux fonds débloqué par le ministère des finances. Si tout n’est pas rose, les conditions sont remarquablement meilleurs que celles de vie dans la Pamir.

Rémi Dor regrette néanmoins la disparition de la culture des Kirghiz du Pamir, empreinte de chamanisme.  La cuisine kirghize s’étiole et la langue kirghize, si chèrement défendue par l’auteur, disparait au profit du turc enseigné à l’école et diffusée à la télévision.

Si la culture kirghize est contrainte de s’adapter, l’œuvre de Rahman Koul, elle, perdure. En revenant dans la région de Van en 2010, vingt ans après la mort du Khan, Rémy Dor rencontre ses fils qui lui transmettent des nouvelles de l’un des villages où les Kirghiz avaient trouvé refuge en Turquie : « Il ne reste plus à Ulupamir que des personnes âgées, les jeunes sont partis à Istanbul, Izmir ou Adana. Demain ils seront à Paris, Londres ou New-York. Cette insertion réussie, c’est l’œuvre de Rahman Koul et je crois entendre sa voix me murmurer le proverbe kirghiz : (…) il ne faut pas regretter les jours passés, il ne faut pas gaspiller les jours à venir. »

Romain Colas

Rémy Dor, « Rahman Koul ; ultime khan du toit du monde », éditions Michel de Maule, collection Je Me Souviens, 112 pages, 2015. Prix : 9€. Plus d’informations.

 

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