RAP View : le « rap conscient » kirghiz

Les rappeurs de « Rap View» s'invitent dans le débat public au Kirghizstan. Leurs textes acerbes et peu conventionnels passent au crible la vie politique et culturelle du pays.

Fin juin 2015, le festival international de street-art Basicolors s'est déroulé à Bichkek pour la septième année consécutive. Cette édition est sans doute celle qui a suscitée le plus de réactions au sein de la société kirghize. A côté des activités habituellement proposées par le festival, quinze artistes ont réalisé un graffiti dans les gorges de Boom, au nord de Bichkek. Cette fresque a suscité de nombreuses critiques parmi les Kirghizs. Tandis que certains ont apprécié le résultat, d'autres y voient une moquerie lancée au peuple.

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Des artistes « officiels » et des activistes ont notamment reproché la représentation dans la peinture de balbalov (des statues antiques datant de la période turque, ndrl) habillés à la mode occidentale. Ces statues sont censées incarner les ancêtres et protéger leurs descendants. Pour ne rien à arranger, l'un des balbalovs représenté sur la fresque représente un manastchi kirghiz (conteur de l'épopée de Manas, ndlr) renommé dans le pays. L'oeuvre a été finalement recouverte de peinture. D’aucuns ont dénoncé la disparition d'un nouveau monument au Kirghizstan.

Profitant de la polémique, deux rappeurs kirghizes, Mederbek Ypsaliev et Ermek Myrzabekov, ont décidé de se lancer dans un projet original. Le 2 août dernier, leur première vidéo, soutenue par l'école de journalisme du journal kirghiz Kloop, est apparue sur Internet.

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Posted by RAP VIEW – Обзоры в речитативе on Tuesday, September 22, 2015

Dans cette vidéo, les deux rappeurs dénoncent la censure. Aujourd'hui, selon eux, un artiste ne peut plus créer en suivant son propre processus créatif. Ce qui est créé avec une foi sincère dans l'Art, d'après les rappeurs, est récupéré par des interprétations intéressées. Une pique à l'adresse des contempteurs de la fresque de Boom. Le groupe tourne également en dérision les critiques dénonçant une atteinte à la fierté nationale.

 

« L'art sur les murs, c'est ce que l'on nomme des graffiti

Et l'atteinte à l'honneur du pays, c'est ton QI »

 

Sur un beat du célèbre rappeur Eminem, les deux amis soulignent que le motif de l'humiliation du peuple est rarement évoqué quand il le faudrait.  Pour les rappeurs, les «champions des intérêts du peuple» multiplient les efforts pour passer sous silence les tragédies de la révolution de 2010. Le street-art, lui, pourtant, n'a rien oublié.

« Ne parlez pas d'honneur bafoué,

Si quand j'arrive sur la grand' place, ces choses là ont cessé d'exister»

 

Cette première vidéo des «activistes rappeurs», appréciée sur les réseaux sociaux, a été l'amorce d'un projet musical. Les deux rappeurs ont compris qu'ils étaient sur la bonne voie. Fin septembre, ils ont crée leur page sur Facebook qui comporte à l’heure actuelle sept vidéos. La quatrième était consacrée aux élections parlementaires d'octobre :

Rap View – Ак Шакалы

Выборы – 2015. Вы знаете что 92 депутата снова пытаются просочиться в парламент? Коротко о достижениях всех старых политиков в нашем видео. Трек: "Ак-Шакалы"

Posted by RAP VIEW – Обзоры в речитативе on Thursday, September 24, 2015

Le titre de la vidéo, baptisée «Ak-Shakali», est un jeu de mot amer entre «chacal» et «Aksakal», le nom donné aux sages chargés de prodiguer leurs conseils aux habitants des villages kirghiz. Dans le contexte des élections, les rappeurs font référence aux vieux politiciens incapables de se renouveler. Le 4 octobre, tous les membres du Parlement ont tenté de conserver leur siège.

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Avec pour fond les images de la révolution de 2010, les deux rappeurs s’interrogent sur le bilan des 24 années d’indépendance du Kirghizstan. Les choses ont-elles vraiment changé ? Deux révolutions ont eu lieu dans le pays avec pour crédo de libérer le peuple des politiciens véreux. A chaque fois, pour les rappeurs, les promesses de changement se sont révélées être des mots en l’air tandis que dans les faits la corruption, le vol et le pillage continuaient.

 

« Clans et régions divisent notre pays

C'est l'ordre soutenu par nos Ak-Shakali

Personne n'a envie de régler ce qui cloche

Les diables au pouvoir ne font que se remplir les poches. »

 

Les rappeurs dénoncent le peu d'influence du peuple dans une société qui semble, malgré les grandes promesses d'ouverture, de plus en plus fermée.

 

« Les riches hommes d'affaire sont tous fonctionnaires

Où est donc passé le contrôle social ? Dans notre derrière ! »

 

Mederbek Yrsaliev affirme que l'idée lui est venue il y a deux ans lorsqu'il a découvert une vidéo des rappeurs russes Dino MC 47 et ST diffusée par l'agence de presse RIA Novosti. « Je cherchais un partenaire, mais finalement ça ne s'est pas fait pour différentes raisons. Ermek travaillait alors à l'étranger et ne pouvait pas participer. J'ai réussi à le convaincre après le scandale de la fresque de Boom en juillet », explique Merderbek.

Initialement, ils prévoyaient de faire la revue des informations de toute la semaine, comme un journal télévisé. Mais il s'est avéré compliqué de trouver suffisamment de thèmes différents. « On n’a surtout été amené à parler de politique et de faits divers ».

Les rappeurs n'ont pas d'éducation musicale, ni l'objectif de devenir célèbre ou de gagner leur vie avec leur loisir préféré. «Bien sûr, ce ne serait pas mal. Mais notre propriété, c'est de dire la vérité. Sinon, autant ne rien dire», lâche Mederbek. Malgré quelques difficultés, les idées de sujet sont décidées conjointement. « On a parfois du mal à s'entendre sur ce que l'on va écrire. Le plus souvent, j'arrive à m'imposer. Je m'intéresse habituellement aux contradictions, aux incohérences ou simplement à des thèmes amusants. J'aime mettre l'accent sur quelque chose, définir une tendance pour que les choses changent dans la société», explique Mederbek. Né à Naryn, au centre du pays, il cite comme modèles Woo Fam, Method Man, les premiers Kanye West, Eminem, Rakim ou encore 2Pac. Parmi les artistes russes, Kasta est le groupe qui a exercé le plus d’influence sur lui. C’est à travers ce collectif qu’il a découvert et commence à pratiquer le rap en langue russe.

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RAP View mêle des sujets sociaux, politiques et essaye également d'introduire de l'économie, même si cela s'avère plus difficile. Mederbek, qui a étudié à l'Académie de l'OSCE, ne soutient aucun parti au pouvoir ni dans l'opposition. « Je pense que la société dans laquelle nous vivons est responsable de ce qui nous arrive », affirme-t-il. Mederbek se définit comme un centriste de gauche avec une préférence pour le système libéral. Étant donné qu'un tel parti n'existe pas au Kirghizstan, il n'a voté pour personne.

Son comparse, Ermek Myrzabekov, aka Roll'X, est né à Djalal Abad. Cela fait près de 9 ans qu'il s'exerce à la musique rap. Il apprécie les rappeurs russes Krec, Oxxxymiron et Mr. Hyde. Il est plus concerné par les questions sociales. « Avec Ermek, le fait d'avoir des intérêts communs nous préserve des disputes sérieuses», explique Mederbek. «Chacun écrit sa partie du flow puis on se « censure» l'un et l'autre. Sans Ermek, le résultat serait plus incisif, plus violent. Il arrondit les angles». Pour Ermek, il est nécessaire de montrer au pouvoir les problèmes du peuple pour le pousser à mieux faire. Les deux musiciens sont ouverts à la critique, à condition que celle-ci soit positive et argumentée.

Dans leur projet, ils sont également aidés par Adil qui s'occupe de l'enregistrement et du montage de la vidéo. Il dit vouloir promouvoir le rap au Kirghizstan tout en aidant ses amis. C'est également un moyen pour lui de faire la promotion son studio d'enregistrement, Red Point Rec.

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Malgré leurs relations parfois complexes, le manque de sommeil et le stress, Rap View fait plaisir à toute l'équipe. « C'est comme faire du vélo dans les montagnes. Au début, c'est difficile, on transpire… Puis quand tu arrives au bout tu ressens l'euphorie du devoir accompli ». Les trois jeunes hommes souhaitent à présent essayer de nouveaux formats et de nouvelles thématiques. Il est prévu de réaliser des vidéos en kirghiz. Des débats entre rappeurs sont également envisagés, sans plus de détails pour l'instant. Pour ce qui de l'avenir et des rêves, la réponse Mederbek est sans appel : « Nous ne voulons pas partir pour trouver une meilleure vie à l'étranger. Nous rêvons de construire notre vie ici, dans notre terre natale ».

Daria Gavrilenkova

Traduit du russe par Romain Colas

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Commentaires
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    23 janvier 2017

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