Référendum au Kirghizstan : « Atambaïev a modifié le système pour son propre intérêt »

Le 11 décembre 2016, un référendum a été organisé au Kirghizstan pour réformer la constitution. Comme prévu, les électeurs ont appuyé l’initiative proposée par les autorités. Un peu moins de 80% se sont prononcés « pour » parmi ceux qui ont voté. Sur quel chemin le Kirghizstan s’engage-t-il avec cette nouvelle législation ? Quelles conséquences sont à prévoir pour le pays ?

La rédaction de Novastan, sur la base d’une interview d’Erica Marat parue sur Radio Azattyk et reprise par Kloop.kg, vous propose de comprendre les enjeux du vote du 11 décembre.

Erica Marat est professeure à l’Université de la Défense nationale à Washington et s’intéresse aux questions liées à la sécurité internationale. Elle revient sur le référendum constitutionnel organisé le 11 décembre au Kirghizstan et sur ses conséquences.

Au Kirghizstan, un référendum proposant un amendement à la constitution a eu lieu en même temps que l’élection des députés locaux. D’après les premiers résultats, 80% des électeurs ont soutenu la modification de la constitution. Qu’est-ce qui a influé sur ce résultat et qu’est-ce qui a poussé les électeurs à soutenir ces changements constitutionnels ?

Malheureusement, il faut noter que seulement 40% des électeurs ont voté. Les raisons sont diverses, comme par exemple la question de la biométrie. Elle n’était pas disponible pour tous et tous n’étaient pas d’accord pour donner leurs empreintes. Aussi, l’ambiance générale de la société n’a pas permis une prise de conscience collective sur ce qu’est le référendum, sur ce dont il s’agit réellement et sur l’importance du référendum en général.

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Le taux de participation est habituellement plus faible pendant les élections locales que pendant les élections nationales. Mais, dans ce cas précis, il me semble que les ressources administratives ont joué un rôle essentiel, puisque les fonctionnaires de différents niveaux étaient obligés de voter. On retrouve des pratiques déjà éprouvées sous les présidences de Kourmanbek Bakiev et d’Askar Akaïev, les deux premiers présidents kirghiz.

Les partis qui défendaient les amendements à la constitution disposaient d’ailleurs de la plus grande part des ressources administratives. Ils ont annoncé qu’ils payeraient les électeurs et sont parvenus à ce que ceux qui soutiennent le référendum viennent voter.

Nous savons que l’opposition était contre les amendements à la constitution et que l’élite politique du pays n’avait pas atteint un consensus sur le référendum. Quel poids aura le référendum dans l’histoire du Kirghizstan indépendant ?

Je vois les choses ainsi : après 2010, avec l’adoption de la nouvelle constitution, bien qu’elle ne soit pas parfaite, on voyait au moins quelque chose qui ressemblait à un processus politique avec des débats, avec des élections législatives qui étaient concurrentielles et imprévisibles.

Le Kirghizstan était devenu semblable à un pays qui commençait à être réellement démocratique. Depuis 6 mois ou un an, Almazbek Atambaïev, actuel président de la République kirghize, a pris l’initiative du référendum qui a été proposé malgré l’opposition, la résistance de la société civile et des juristes. Et il a effacé toutes les initiatives démocratiques des 5 dernières années. Une nouvelle fois, le Kirghizstan revient à une place où le futur est incertain, inconnu, notamment en ce qui concerne l’organisation du processus politique et le déroulement des élections.

Malheureusement, ce référendum restera dans l’histoire comme celui du retour aux ères Akaïev et Bakiev, lorsque les présidents essayaient de renforcer leur pouvoir et le pouvoir de leur parti.

Le président Almazbek Atambaïev et tous ceux qui soutiennent les amendements ont dit que ces changements n’apporteront au pays que des avantages. Certains changements renforcent les pouvoirs du Premier ministre, compliquent le processus de sortie de coalition de la majorité au Parlement, conservent les mandats de député du Premier ministre et du vice-Premier ministre et interdisent le mariage homosexuel au Kirghizstan. De même, les normes internationales n’ont plus l’importance qu’elles avaient auparavant. Que pensez-vous de ces modifications ? Auront-elles un impact sur la politique du Kirghizstan et sur le bien-être de la société dans le pays à l’avenir ?

Les amendements énumérés sont tellement différents, concernent divers aspects de la vie politique et sociale. Voter « pour » ou « contre » l’ensemble des amendements, c’est encore une fois la propagande du référendum, la vision politique d’un homme ou d’un homme avec son cabinet de serviteurs qui cherchent à prolonger leur autorité politique.

Et je tiens à dire que toutes ces petites choses, comme la question de savoir quel est le rôle du Premier ministre, comme la question du mariage homosexuel, comme le comportement futur du Kirghizstan sur la scène internationale… Tout ceci n’a en réalité plus aucune importance maintenant. Toutes ces questions ne figuraient pas dans les discours politiques et dans les débats politiques où nous pourrions peser et où le public pourrait comprendre l’importance de ces amendements.

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Cela signifie qu’à l’avenir n’importe quel amendement sera pris par voie référendaire et non par le biais d’un débat. Personne n’a eu l’occasion de discuter, de se prononcer et de comprendre, par exemple, ce qu’implique l’amendement selon lequel le Kirghizstan n’est désormais plus obligé d’écouter l’opinion des organisations internationales.

Personne n’a discuté et discuter maintenant de ces amendements n’a plus de sens parce qu’ils ne reflètent que les intérêts d’Almazbek Atambaïev et de son cabinet. Almazbek Atambaïev a modifié le système pour son propre intérêt.

Quoi qu’il en soit, ces amendements sont adoptés et les gens ont voté pour eux. Quel impact auront-ils sur la vie des Kirghiz ?

Bien sûr, cela donnera la possibilité à la police de persécuter la communauté LGBT au Kirghizstan. Les recommandations de l’ONU seront ignorées sur ce sujet comme sur d’autres.

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Mais, encore une fois, il y aura une incidence, non pas parce que ces amendements sont mauvais ou bons, mais parce qu’ils ont été décidés par une seule personne.

Ainsi, la vie politique et sociale au Kirghizstan est placée sous l’influence de ces grands amendements constitutionnels par la volonté d’un seul homme, et non par la volonté du Parlement ou des électeurs. En effet, il faut comprendre que ça n’a pas d’importance de savoir ce que sont ces amendements. Mais il est important de voir qu’ils ont été pris par un seul homme.

Peu importe le contenu de ces amendements, cela n’a pas d’importance parce qu’ils ont été imposés. Ce qui compte, c’est qu’à partir de décembre 2016, la vie sociale et politique du Kirghizstan est placée sous l’influence de la vision personnelle d’Almazbek Atambaïev. Voilà ce qui est le plus signifiant pour moi, bien davantage que les détails concernant le contenu des amendements adoptés. La vie au Kirghizstan sera dans l’ombre de la vision « atambaïevienne ».

Dans ce cas, quelles seront les conséquences d’une telle situation pour le pays ?

La seule conséquence que je vois, à y regarder de plus près, c’est que la tradition d’un homme seul au pouvoir se poursuivra. Et il pourra imposer ses choix politiques, notamment si personne ne remplace Almazbek Atambaïev après les élections présidentielles.

Atambaïev avait l’occasion d’entrer dans l’histoire du Kirghizstan comme le seul président qui n’a pas changé la constitution pendant son mandat pour la rendre conforme à sa vision. Mais il a manqué cette chance et le prochain président ou Premier ministre agira probablement de la même manière.

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Nous sommes coincés dans ce cycle sans logique. Peu importe qui est le chef de l’État, même élu démocratiquement comme Almazbek Atambaïev, ou même par fraude électorale. Ce système permet à la personne au pouvoir de modifier les choses selon sa volonté pour se maintenir au pouvoir si elle le souhaite. Almazbek Atambaïev n’a pas brisé ce cycle.

Traduit du russe par Mathieu Lemoine pour Novastan

 

Le Président kirghiz, Almazbek Atambaïev
Kremlin.ru
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