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Roza Otounbaïeva : une femme d’exception

Roza Otounbaïeva, présidente du Kirghizstan de 2010 à 2011, était l’invitée en mars dernier de la London School of Economics and Political Science (LSE). Devant un public venu nombreux, l’ancienne diplomate a évoqué son parcours politique et son engagement fort en faveur de la place des femmes dans la politique kirghize. Portrait de la seule présidente d'Asie centrale.

C’est sous les applaudissements que Roza Otounbaïeva fait son entrée dans la bibliothèque Shaw. Alors que des livres et des portraits sont disposés le long des parois du vénérable édifice,  la lumière, tamisée, révèle une salle noire de monde. Le petit bout de femme kirghize s’approche de la tribune. De prime abord, elle tient à rappeler haut et fort la raison de sa présence à Londres : Roza Otoubaïeva répond à l’invitation d’“Above the Parapet“, un programme de recherches de l’Institut des affaires publiques de la LSE. Ce progamme se compose de femmes qui ont été amenées, ou seront amenées, à exercer une influence notable dans la vie publique. Roza Otounbaïeva, à n’en pas douter, fait partie de cette catégorie. Au cours de cette soirée, elle revient sur son parcours politique et s’étend sur la place des femmes dans la politique kirghize.

De l’amphithéâtre à la scène politique

Rien ne laissait présager que Roza Otounbaïeva, née en 1950, se lancerait un jour en politique. Après des études de philosophie et un poste de maître de conférence à l’Université d’Etat du Kirghizstan, sa carrière politique ne commence qu’en 1981 au sein du parti communiste de Bichkek, ville connue à l’époque sous le nom de Frounze.

Quand elle raconte ses années de formation, l’anglais de Roza Otounbaïeva se fait hésitant. Celle qui, pour expliquer ces lacunes, affirme n’avoir commencé à apprendre la langue de Shakespeare qu’à partir de ses quarante ans – alors qu’elle était ambassadrice au Canada et aux États-Unis – prononce même quelques mots de français et d‘allemand pour évoquer ses années parisiennes au sein de la délégation soviétique de l’UNESCO. Nous étions alors à la fin des années 80.

En tant que ministre des Affaires étrangères de la République socialiste soviétique (RSS) kirghize, l’influence de Roza Otounbaïeva était des plus limitées. A l’époque, le destin de son pays reposait entièrement dans les mains de Moscou. Ce n’est qu’a la fin de l’URSS que la jeune diplomate a pu commencer à promouvoir le Kirghizstan sur la scène internationale. En ces temps là, Roza Otounbaïeva renvoyait sans doutes au monde une image fidèle de son pays : petit par la taille, patriotique, plein d’énergie, mais également naïf et peu sûr de lui.

La révolution d’avril 2010 l'a portée à l’un des sommets de sa carrière. Non sans fierté, elle explique comment la chute du président Askar Akaiev, en 2005, et celle de son successeur, Kourmanbek Bakiev, cinq ans plus tard, ont marqué un coup dur pour la corruption et l’autocratie. Présidente par intérim à partir d‘avril 2010, son passage à la tête de l’État kirghize aboutit à la première transition pacifique en Asie centrale post-soviétique avec l’élection en décembre 2011 de son successeur Almazbek Atambaïev. Aujourd’hui encore, Roza Otounbaïeva ne cesse de souligner l’importance de la démocratie parlementaire pour le Kirghizstan.

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« Nous n’avions que les chars pour nous imposer »

Otounbaïeva ne peut s’empêcher de montrer à l’auditoire un petit film promotionnel sur le tourisme au Kirghizstan. Sans se laisser distraire, quelques étudiants, plus critiques, soulèvent la question du rôle tenu par l’ancienne présidente pendant les affrontements ethniques de juin 2010. Le conflit, qui avait commencé par des heurts entre bandes de jeunes, s’était terminé par des affrontements meurtriers entre membres des ethnies ouzbeks et kirghizes dans et autours de Och, la principale ville du sud du pays. Ces violences, selon Human Rights Watch, avaient coûté la vie à plus de 400 personnes.

A la suite de ces évènements, le régime d’Otounbaïeva s’était vu reproché la très violente réaction de la police kirghize contre les Ouzbeks et l’irrégularité des poursuites judiciaires engagées contre ces derniers. Le rôle de la police a notamment été pointé du doigt dans le rapport d’une commission d’enquête indépendante. Après la parution de ce rapport, son auteur, le Finlandais Kimmo Kiljunen, avait été déclaré persona non grata par le Parlement kirghiz.

Outounbaieva justifie ses décisions par la démission des principaux responsables des structures étatiques du pays, en plein délitement, et l’instabilité politique qui régnait alors à Bichkek. En outre, selon l’ex-présidente, l’usage de bombes lacrymogènes et de canons à eaux s’était révélé insuffisant pour mettre hors d’état de nuire les manifestants. « Nous n’avions plus que les chars pour nous imposer », conclut-elle, obstinée.

 

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Augmentation du nombre de femmes politiques

L’Union soviétique, au regard de Roza Otounbaieva, offrait aux femmes de bonnes opportunités de formation et un meilleur encadrement. « Aujourd’hui, de telles opportunités sont beaucoup plus rares au Kirghizstan », dénonce-t-elle. Celle qui rêve d’une participation plus active des femmes dans la vie politique défend farouchement le quota des 30% de femmes adopté par le Parlement kirghiz en 2007.

Roza Otounbaieva est catégorique : « Les femmes ne doivent pas être résumées à leur fonction reproductrice ». Pourtant, elle reconnaît qu'il est toujours difficile pour une femme kirghize de faire son chemin en politique. Les moyens financiers manquent bien souvent pour s’engager dans de coûteuses élections où les dépenses en personnel, communication et autres évènements promotionnels représentent des sommes très importantes.

Cela dit, le nombre de femmes occupant des postes de direction au sein de l’appareil étatique kirghiz est en pleine progression. De plus en plus de ministères sont dirigés par des représentantes de la gent féminine. Aida Salianova, l’ancienne procureure générale, compte ainsi parmi les femmes les plus influentes du pays. Entre son arrivée en 2011 et sa démission en janvier 2015, son travail lui a valu une réputation de décideuse éclairée connue pour son intransigeance dans la lutte contre la corruption. Aida Salianova dirige à présent le parti nouvellement créé « Kutschtuu Kirghizstan » (Le Kirghizstan fort) qui prend part aux élections législatives du 4 octobre en coalition avec le parti socialiste Ata-Meken.

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Comme le laisse penser Roza Otounbaïeva, les femmes, en Asie centrale, sont généralement mieux éduquées que les hommes. Près de 90% des 12 000 ONG kirghizes sont ainsi dirigées par des femmes. A travers la fondation qui porte son nom, l’ancienne chef d’État souhaite offrir aux femmes kirghizes le soutien nécessaire pour occuper des postes à responsabilité dans l’espace public.

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Les associations de femmes kirghizes ne se limitent pas à la lutte pour l’égalité entre les sexes. En effet, les ONG s’avèrent bien souvent un tremplin vers la politique. C’est le cas notamment d’Ainuru Altibaïeva qui travaillait dans une ONG pour la défense des droits des femmes avant que les élections de 2005 ne lui permettent d’être élue au Parlement en compagnie de 50 autres femmes. Députée depuis 2010, elle dirige le comité chargé des questions éthiques.

Les femmes dans l’avenir de la politique kirghize

De quoi a besoin une femme pour s’imposer dans un monde politique dominé pour les hommes ? « En général, les femmes ont des qualités importantes telles que la patience ou l’aptitude à écouter l’autre », assure Roza Otounbaïeva. L’ancienne et pour l’instant unique présidente de l’Asie centrale post-soviétique a également montré qu’une femme politique devait elle aussi avoir à prendre des décisions controversées, et devoir en payer les conséquences. Son optimisme et ses espoirs pour l’avenir du Kirghizstan reposent sur sa propre force et son volontarisme sans faille.

Même avec le soutien de la famille, des proches et des ONG, la société kirghize reste emplie d’obstacles difficiles à surmonter pour une femme. L’ancienne présidente évoque ainsi l’augmentation des cas de violences conjugales dans le pays qui, selon des statistiques effarantes, toucheraient près de 80% des ménages.

Par ailleurs, les attentes familiales envers les jeunes femmes diffèrent fortement de celles qui reposent sur leurs équivalents masculins. Les femmes se doivent avant tout de prendre soin de leur famille. Mais une carrière politique demande du temps et des moyens. Pour réussir leur entrée en politique, l’équilibre entre éducation, expériences professionnelles et maintien de bonnes relations familiales s’avère beaucoup plus difficile à mettre en place pour les femmes que pour leurs concurrents masculins.

Parmi les 203 partis que compte le Kirghizstan, à peine plus d’une trentaine est dirigée par des femmes. Les partis les plus puissants du pays comptent néanmoins des politiciennes de premier plan telles que Shirin Aitmatova (Ata Meken) ou le ministre de l’Éducation Elvira Sarijeva (Parti social démocrate). Roza Outounbaïeva et Aida Saljanova font figure d’exemples pour les femmes qui veulent faire preuve d’honnêteté et d’efficacité dans le combat contre la corruption et la violation des droits des femmes et des enfants.

Après une carrière considérable, Roza Otoubaïeva soutient aujourd’hui que son pays doit miser sur l’influence positive que peuvent apporter les femmes politiques. Les élections législatives du 4 octobre vont être un nouveau test pour la place des femmes kirghizes et permettre de savoir si certaines d’entre elles, à la manière de Roza Otoubaïeva, peuvent être amenées à jouer un rôle de premier plan dans l’avenir politique du Kirghizstan.

Ainaz Sulaimanova

Julika Peschau

Rédactrices pour Novastan.org

Traduit de l'allemand par Romain Colas

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