Roza Otounbaïeva, Commandeur de la Légion d’Honneur


Voici une retranscription du discours de l’ex-présidente de la République kirghize lors de la réception organisée par l’ambassade de France au Kirghizstan. Ce discours est publié sur www.francekoul.com grâce à l’accord de Mme R. Otounbaeva et de S.E. l’Ambassadeur de France au Kirghizstan.

Permettez-moi de féliciter tout le monde à l’occasion de la fête nationale française – le jour de la prise de la Bastille, la Journée de la Révolution ! Dans les années 1960, j’ai fait mes études dans la ville de Naryn, proche de la frontière chinoise ; à l’école mes camarades et moi étudiions le français comme langue étrangère. A cette époque, je ne pouvais pas imaginer que 50 ans plus tard notre pays deviendrait indépendant et subirait de tels changements politiques et économiques, puis ferait face à des événements graves, dont dépendra le  destin du jeune Etat Kirghiz. Mais nous avons survécu à ces épreuves difficiles. Le Gouvernement français, en estimant mon « activité courageuse et forte dans la gestion de l’Etat kirghiz au cours de la période de transition, qui était pleine d’obstacles et de tragédies », par le décret du Président de la République française, m’a accordé sa plus haute distinction – la Légion d’Honneur.

Je considère cette décoration comme un signe de respect et de reconnaissance envers tous nos concitoyens dans notre aspiration effrénée à la réalisation et à l’application des droits et des libertés démocratiques, comme un soutien à la première république démocratique parlementaire en Asie Centrale.
Dans les premiers mois du gouvernement provisoire (après la révolution puis la chute du régime de Bakiev en 2010) le Ministre des affaires étrangères français Bernard Kouchner m’a écrit des lettres d’appui, à la fin du mois de mai 2010. Il m’a informé de l’ouverture de l’ambassade de France au Kirghizstan, et en Août 2010, l’Ambassadeur Thibault Fourrière m’a remis ses lettres de créance.

Le premier Ambassadeur français au Kirghizstan, Pierre Morel, a apporté un soutien inestimable lors de sa mission en tant qu’ambassadeur spécial de l’Union Européenne en Asie Centrale.

Je n’oublierai jamais la sympathie et le soutien ferme du président Nicolas Sarkozy au cours de ces jours difficiles et des mois de crise : il y avait beaucoup de doutes, et nous ne savions pas s’il convenait d’organiser un référendum après les événements de juin 2010 (troubles ethniques meurtriers dans le Sud du pays). Chaque fois quand il était nécessaire de prendre des décisions difficiles avant les élections parlementaires et présidentielles en 2011, dans mes oreilles résonnaient les phrases de sa lettre : «Vos efforts pour rétablir la loi et l’ordre, la mise en place d’institutions démocratiques en réponse aux demandes de la population sont très importants. La France se tient fermement à vos côtés pour vous aider à atteindre ces objectifs. »

La France a proclamé sa fougueuse devise « Liberté, Egalité, Fraternité » il y a 223 ans et elle suit depuis plus de 200 ans sa Déclaration des Droits de l’Homme, qui est devenue la source et le fondement de tous les systèmes modernes de droits et libertés politiques dans le monde entier.
Les 8 années de mes études à l’Université d’Etat de Moscou et les 6 ans en tant de professeur d’histoire de la philosophie à l’Université d’État du Kirghizstan ont été marquées par les Lumières françaises. Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, ils ont été les Lumières de l’Europe mais aussi de l’Eurasie toute entière.
La Grande Révolution française a ouvert la voie aux temps modernes, à une nouvelle ère. En d’autres mots elle a mis fin à la monarchie et à l’autoritarisme, commençant ainsi l’ère de la démocratie moderne.

Aujourd’hui le 14 Juillet est un jour de fête, lumineux, insouciant. Cependant, l’histoire de la France – l’une des plus riches par son contenu – est aussi pleine d’événements dramatiques. Il y a quelques jours les journalistes mongols m’ont torturé par leurs remarques :  » Dans votre pays le 24 Mars 2005 et le 7 Avril 2010 sont deux jours de révolutions, très proches. Avez-vous réussi à surmonter cela ?  » Il m’a fallu citer l’histoire de la France au 18ème siècle, quand la Révolution française, qui a commencé le 14 Juillet 1789 par la prise de la Bastille, a continué jusqu’au 26 juin 1794. Ou lorsqu’a eu lieu la Révolution thermidorienne (l’exécution de Robespierre), qui a abouti le 9 novembre 1799 avec le Coup d’Etat de Brumaire, et l’arrivée de Napoléon Bonaparte.

Ce sont là les grandes étapes de la Révolution française…

La France a été spirituellement proche de nous, parmi tous nos partenaires européens, et ce grâce à la proximité historique de la Russie et de la France. Ce n’est pas un hasard si c’est un Français, Louis Aragon, qui a fait découvrir au monde Chyngyz Aïtmatov.

L’intérêt pour la culture, la littérature, l’histoire de la France ne s’est pas tarie pendant les années de l’indépendance du Kirghizstan. Cette année, nous célébrons le 20ème anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre la France et le Kirghizstan. Je me souviens bien de la première visite officielle du Kirghizstan en France, de la rencontre avec le Président Mitterrand.

Depuis les années de l’indépendance, plus de trois cents élèves ont été formés dans les universités françaises.

Des centaines de touristes kirghiz vont à Paris, qu’il faut «voir puis mourir», comme le dit la chanson.

Des milliers de touristes français viennent au Kirghizstan sur la Route de la Soie, ils traversent de long en large notre pays, ils apprennent son histoire comme votre universitaire Rémi Dor. Ils écrivent des livres, ils recueillent et aident à sauver la race des chevaux kirghiz comme Jacqueline Ripart.

Dans ma ville d’enfance Naryn, malheureusement, il n’y a pas encore d’Alliance Française. Des milliers d’enfants de Batken, de Kyzyl-Kiya, de Karakol jusqu’à Jalalabad, Nookat, Talas, Tokmok et Osh voudraient commencer à apprendre le français, voir des films et des photos, lire vos livres, et peut-être un jour ils iront faire leurs études en France, peut-être même dans une Grande Ecole, pour améliorer la situation du Kirghizstan et en faire un Etat fort, amical et prospère.

Permettez-moi encore une fois de remercier sincèrement le Gouvernement français pour cette haute distinction. Elle rassemble nos peuples.

Je suis emplie de joie, et en tant que Commandeur de la Légion d’Honneur, en ce jour de la Révolution, je veux citer quelque mots de « La Marseillaise » :
«Amour sacré de la
Patrie Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie Combats avec tes défenseurs !
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire !»

Bichkek, le 13/07/2012
Roza Otounbaïeva
traduit du russe par Cristina Martinsh

 

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