Excellence Monsieur Michael Roux Ambassadeur France Kirghizstan

Semaine de la Francophonie 2018 : interview de l’ambassadeur de France à Bichkek

À l’occasion de l’ouverture de la Semaine de la Francophonie (du 12 au 17 mars) à Bichkek, Novastan a rencontré Michaël Roux, ambassadeur de France au Kirghizstan depuis septembre 2016.

Novastan : Quel regard global portez-vous sur le pays ? Quel bilan tirez-vous des actions de l’ambassade depuis votre arrivée ?

Michaël Roux : Je suis à Bichkek depuis un an et demi. Cela reste un temps court pour qualifier le Kirghizstan. Mais je dirais que c’est un pays attachant, un pays que j’aime beaucoup et qui gagne à être connu. Une partie de mon travail consiste par ailleurs à le faire connaître. C’est un pays qui a des atouts, la force des ses paysages, de ses traditions, des atouts économiques aussi. Mais c’est un pays qui a aussi des handicaps comme la taille de son économie et un enclavement qui pose des problèmes pour son développement. Ce qui me plaît, c’est que le Kirghizstan est un pays qui cherche des solutions pour dépasser ces problèmes avec des accords commerciaux, de meilleures connectivités pour lutter contre l’enclavement. C’est surtout un pays très agréable à vivre, très beau, qui a cette douceur, cette force de caractère qu’on retrouve partout, jusque dans la lumière du ciel.

Je fais un bilan positif de la relation entre la France et le Kirghizstan. Nous avons deux pays qui sont lointains, qui n’ont pas de liens historiques particuliers, mais nous avons une relation qui est saine, claire, amicale et confiante. Au niveau politique, nous avons eu des visites importantes et le président Sooronbaï Jeenbekov est invité en France. Nous avons aussi de très bonnes coopérations dans le domaine de la sécurité, et notamment dans la lutte contre le terrorisme. Le Kirghizstan est un pays d’opportunités économiques et j’ai passé beaucoup de temps à le faire valoir auprès des entreprises. De grands investissements sont en cours. Des entreprises françaises ont remporté d’importants marchés.

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Sur le plan culturel, je dois dire que la situation du français me serre un peu le cœur car le français est moins enseigné qu’auparavant dans les écoles. Nous avons toutefois une présence avec l’Alliance Française, avec l’IFEAC (Institut Français d’Études sur l’Asie centrale), avec des coopérations interuniversitaires qui sont dans une bonne dynamique. Et puis, nous organisons de grands événements comme la Semaine de la Francophonie qui nous permettent de faire vivre le français ici.

Enfin, il y a beaucoup d’ONG, d’acteurs de la société civile, les horseballeurs par exemple, des associations de femmes, des entrepreneurs qui créent des liens entre la France et le Kirghizstan et ce, indépendamment du canal de l’État.

En octobre dernier, Sooronbaï Jeenbekov est devenu le nouveau président de la République kirghize. Est-ce que vous avez le sentiment que cette élection a pu apporter de la stabilité au pays ? Comment interprétez-vous la victoire du parti social-démocrate (SDPK) lors de ces nouvelles élections ?

Pour la stabilité, l’avenir nous le dira. En revanche, le droit a été appliqué. Rappelons que ce pays a vécu deux révolutions en 2005 et 2010. Aujourd’hui, la Constitution de 2010 a été consolidée, le président sortant est parti au terme de son mandat et il y a eu un transfert de pouvoir pacifique entre les deux présidents, ce qui est une première en Asie centrale. La stabilité, je la vois ici. Car la vraie source de la stabilité, en général, c’est l’État de droit !

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Contrairement à ce que l’on recherche en Europe, et chez les Français en particulier, c’est-à-dire le changement à chaque élection, au Kirghizstan, les gens ne cherchent pas nécessairement le changement. Ils se satisfont plus ou moins de ce qu’ils ont et il y a une préférence pour la stabilité et la continuité. C’est le sentiment que je retiens de ces élections.

Comment peut-on représenter la France dans un territoire où des puissances comme la Russie, la Chine ou la Turquie sont bien plus présentes et influentes ?

Effectivement, ces pays sont des partenaires historiques du Kirghizstan et la relation avec la France, à tous points de vue, est moindre. C’est un fait historique et géographique. Mais cela dit, la France et l’Union européenne ne sont pas au Kirghizstan dans une logique de lutte d’influence ou de compétition…

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L’Europe a besoin d’un monde en paix et en prospérité. Elle promeut cela ici via des programmes de coopération européens. La France dispose d’une très bonne image au Kirghizstan. Pour la représenter, il suffit donc d’être soi-même et d’organiser des évènements comme la Semaine de la Francophonie.

Le manque de financements, notamment culturels, est-il une entrave aux activités de la France au Kirghizstan ?

La France a établi des relations diplomatiques avec le Kirghizstan en 1992 et a longtemps été représentée ici par un bureau de coopération et d’action culturelle. En 2010, l’ambassade a été ouverte. Le monde a changé, les relations se sont développées davantage sur les questions de sécurité et sur les liens économiques qui sont les leviers du développement. Le secteur culturel ne bénéficie plus des mêmes financements, mais nous avons l’Alliance française et l’IFEAC.

Pavillon Français EXPO

Enviez-vous vos collègues de l’ambassade de France au Kazakhstan qui ont un plus gros réseau et bien plus de moyens ?

Non. J’ai travaillé dans des grosses ambassades en qualité de numéro deux. Les très grosses ambassades sont lourdes à gérer. On fait plus de choses avec plus de moyens, c’est une évidence, mais avoir un petit format, comme ici, permet de faire des choses intéressantes, et rapidement, tout en donnant une bonne image de la France.

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La Semaine de la Francophonie commence le 12 mars prochain, c’est un des évènements majeurs de la France à l’international. Quel est le rôle de l’ambassade de France dans le cadre de cet événement ?

L’ambassade, en partenariat avec l’Alliance française, a un rôle moteur dans l’organisation de la Semaine de la Francophonie. Le travail consiste à rassembler, fédérer et coordonner des initiatives. Il y a beaucoup d’actions qui se font en dehors du champ de l’ambassade et nous en sommes touchés. La Semaine de la Francophonie est devenue un évènement connu, attendu, apprécié par les habitants de Bichkek. Nous avons à chaque fois entre trois et quatre mille personnes qui y participent, réparties sur une vingtaine d’activités en l’espace de six jours. C’est très intense. Nous faisons tous les efforts possibles pour continuer à l’organiser.

Est-ce que, pour les autorités locales, coopérer avec une petite ambassade n’est pas une incitation à l’indifférence ?

Non, car une ambassade est une courroie de transmission entre deux pays : ce n’est pas une agence de développement. Il y a un principe de réalité. Le Kirghizstan recherche des partenariats et des soutiens pour financer son développement. Les pays qui arrivent avec de gros moyens sont mécaniquement des interlocuteurs privilégiés pour la mise en œuvre de la stratégie nationale de développement. Ce que la France fait, mais au travers de l’Union européenne. À côté de cela, la France est un grand acteur sur la scène internationale avec des éléments de puissance dans bien des domaines. Cela reste donc très intéressant pour le Kirghizstan d’entretenir un dialogue avec la France.

C’est la deuxième Semaine de la Francophonie à laquelle vous participez. Quelle différence faites-vous avec celle de l’an dernier ?

Elle a gagné en épaisseur, en taille, en nombre d’activités et se fait avec plus de pays organisateurs. L’Union européenne nous a rejoint comme partenaire cette année et nous nous en félicitons, de même que le Canada qui présente un film. La Belgique et la Suisse sont aussi présentes. J’ai insisté sur la place de l’éducation au cours de cette semaine. Il est important de présenter aux jeunes Kirghiz les possibilités d’études en France et les perspectives qu’offre l’étude du français. L’université, en France, est presque gratuite, par exemple, pour un niveau digne des meilleurs standards européens. C’est un atout en qui est sans doute ici méconnu.

Comment propager efficacement la francophonie au Kirghizstan ?

Le Kirghizstan est loin de tout pays francophone, ce qui rend la tâche un peu plus compliquée… Et la Semaine de la Francophonie n’a pas pour objectif de développer le français dans une démarche compétitive. Disons que c’est plutôt une façon de célébrer la diversité culturelle, de maintenir des langues qui ne sont pas les langues dominantes de ce pays. Nous voulons que cette semaine soit une fenêtre ouverte sur le monde.

Les évènements organisés par Lacoste, L’Occitane en Provence, Chapoutier ont forcément un aspect commercial et pour objectif de faire parler des entreprises françaises à l’étranger. Selon vous, la Semaine de la Francophonie ne cible-t-elle pas d’abord les classes aisées du Kirghizstan ?

Les entreprises françaises au Kirghizstan fournissent essentiellement des produits de haute qualité ou des produits de luxe, ce qui induit un certain public. Comme nous sollicitons les opérateurs français, les entreprises qui participent à la Semaine de la Francophonie appartiennent à cette catégorie-là. En revanche, la Semaine de la Francophonie n’est pas élitiste au sens où elle propose toute une gamme d’activités gratuites et ouvertes au grand public. Les films diffusés, par exemple, dans les cinémas de Bichkek ou à l’Académie de Tourisme, sont gratuits et à portée du grand public. Il en est de même pour la pétanque ou les conférences sur l’éducation…

Il existe au Kirghizstan un véritable engouement de la part des élèves pour l’apprentissage du français. Comment cela s’explique t-il ?

La France, en général, a une bonne image, en partie celle d’un pays romantique, un pays agréable à découvrir, respecté dans le monde. Chez ces jeunes que je vois apprendre le français, il y a un attrait un peu différent, en phase avec des réalités actuelles. La France est un pays de grande production culturelle, un pays de liberté qui, je pense, attire la jeunesse.

chanson francophone Bichkek

Je m’aventure un peu en disant cela, mais le monde d’aujourd’hui a un côté plus romain que grec, au sens antique. La volonté de puissance, la concurrence, l’accumulation de richesse occupent une place énorme dans la façon dont le monde tourne… Et cela induit des pressions excessives, continuelles sur la jeunesse comme sur la planète. La France n’est peut être pas tout à fait subordonnée à cette logique matérialiste, je le crois, car c’est un pays où on trouve encore un grand attachement aux idées, à la liberté, à la création artistique. Il y a aussi un attachement, en Europe globalement, à la justice sociale. J’ose croire que ces deux choses trouvent un écho dans une jeunesse qui subit de grandes pressions sociales et économiques. Même si de grandes inégalités existent en Europe, nous devons nous féliciter d’avoir des mécanismes pour en limiter les effets, notamment un système de protection sociale universel.

Est-ce que la France vous manque ?

Cela arrive, mais pas trop. Pour l’instant, je suis très bien au Kirghizstan. La France peut manquer, car une des difficultés de la vie de diplomate est de vivre loin de sa famille, de ses proches. J’ai eu cette année deux petits enfants que je vais voir deux semaines par an avant qu’ils ne soient grands. Nous avons aussi des parents qui vieillissent et nous ne sommes pas auprès d’eux comme il le faudrait. Évidemment, « l’électricité » de la vie parisienne finira sans doute aussi par me manquer, mais pas pour le moment !

Propos recueillis par Jérémy Lonjon, Augustin Forissier et Grégoire Domenach

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Son Excellence, Monsieur Michael Roux, ambassadeur de France au Kirghizstan
Augustin Forissier
Le pavillon français lors de l’EXPO 2017 à Astana (Kazakhstan).
Aima Tinaliyeva
Une participante au concours de la chanson francophone à Bichkek le 4 avril 2014.
Adilet Batalgaziev
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