VIH Kirghizstan

Séropositif et sans emploi

Alors que le nombre de personnes contaminées par le Sida grimpe au Kirghizstan, l’attitude de la société envers la maladie ne fait que se dégrader. Reportage dans un centre d’accueil et de réhabilitation à Bichkek, parmi des personnes infectées par la maladie.

Tablier sur le cou et couteau dans les mains, Vladimir prépare une salade à base de concombres. Impossible de ne pas remarquer ses yeux incroyablement bleus et son regard doux et profond. Il cuisine côte à côte avec son épouse. Au premier regard, un couple ordinaire, qui vous accueille dans l’un des quartiers les plus prestigieux de la capitale, Bichkek. Ils rient, ils s’amusent et se chamaillent à coups de louche. Ce matin, Vladimir fait ce qu’il préfère : cuisiner. Jusqu’à récemment, c’est ainsi qu’il gagnait sa vie, nourrissant chaque jour des centaines de personnes, envoyant les commandes par bus jusqu’à Alma-Aty. Puis le diagnostic est tombé : une tuberculose et, surtout, le Sida.

Ils sont des centaines comme lui à Bichkek. Comme lui ? Séropositif, et sans emploi. Partout, un résultat positif au test pour le VIH est un coup dur. Ici, c’est un arrêt de mort (sociale) sans préavis.

« J’avais peur d’un coup de ne plus réussir, d’être interdit. Le don de cuisiner, c’est quelque chose qui vient de Dieu. Je pensais que c’était pour moi une punition, le Sida, raconte Vladimir, le regard perdu dans ses souvenirs. Mais Dieu m’a épargné, tout va bien. Je reçois un traitement, et je peux continuer à faire ce que j’aime. »

Un pied-à-terre simple, discret, qui pourtant ne perd rien de son originalité parmi les autres constructions de son quartier, ni de l’extérieur, ni derrière la porte. Ce centre, « Matrix », est une maison, une famille et un soutien pour les personnes souffrant du Sida à Bichkek, à propos duquel l’ordre est de se taire, comme si le problème n’était qu’un mythe. C’est à ce titre que Vladimir est arrivé ici, il y a quelques mois, lorsque le diagnostic lui a été révélé. Grâce auquel il sort victorieux, d’abord contre la toxicomanie (cause de son VIH), puis contre la tuberculose (conséquence de son VIH) et, enfin, et contre toute attente, dans sa lutte contre le Sida.

Au moins 5000 cas de VIH au Kirghizstan

Dans ce petit îlot, loin de la neige et des mots qui blessent, confort, famille et communauté se côtoient. L’emploi du temps est strict et sans merci : il faut conserver l’ordre et la motivation. Sur les murs sont accrochés posters et images d’encouragement. La cuisine quotidienne, les tâches ménagères, les enfants qui courent à droite à gauche et un chien qui aboie sans repos dans la cour : ici, on vit comme partout ailleurs. Outre l’examen médical, la prise de médicaments et la consultation psychologique, routiniers et obligatoires.

Le centre peut accueillir jusqu’à 12 personnes, qui reçoivent traitements, soins et soutien. Mais seulement si nécessaire. Ce n’est ni un hôtel, ni un restaurant. L'accueil n'est que temporaire. Après quelques temps, le directeur aide ses visiteurs à retrouver un emploi et une vie normale, malgré le Sida qui reste à leurs côtés.

Selon les données du Centre national du SIDA au Kirghizstan, près de 5000 personnes seraient infectées par la maladie – ou, du moins, enregistrées. Chaque jour, ils doivent surmonter plusieurs obstacles, de leur faiblesse physique à la pression psychologique de la société, de la famille et même parfois de leurs médecins. Mais la plus grande difficulté reste de trouver un travail dans la capitale.

Dans son secteur d’activité, Vladimir ne trouve rien. Partout, on exige le carnet de santé. Et avec les lettres « Sida » clairement imprimées dessus, on le rejette aussitôt. Il ne cuisinait plus que dans un cercle restreint, parmi ses amis et sa famille. Jusqu’à ce qu’il trouve le centre « Matrix » et recouvre peu à peu sa vie d’avant. Son épouse, c’est ici qu’il l’a rencontrée. Elle aussi est atteinte du Sida, mais cela ne fait que les rapprocher davantage. Derrière eux, ils trainent chacun un grand bagage. Pourtant, Vladimir se considère comme chanceux.

Trouver un emploi : une mission quasi impossible

Marat, 36 ans, est un autre patient du centre. Il a pris connaissance du diagnostic il y a un an. Comme Vladimir, son regard est perçant, mais ses yeux sont encore plus sombres. Il loue une petite chambre à quelques pas du centre, avec Ruslan, aussi infecté par le virus. Marat vit seul sa crise, tout en aidant son ami. Il a été contaminé par sa première femme ; sa deuxième, sur l’annonce de la nouvelle, l’a quitté et ses amis proches l’ont repoussé. En un clin d’œil, sa vie était d’un bout à l’autre bouleversée.

Ruslan, lui, a attrapé le virus par des seringues. Un jeune homme à succès, restaurateur. Il gagnait entre 1000 et 1500 dollars par mois, louait un appartement pour lui-même, sa sœur et l’enfant celle-ci.  Puis, il perd trois de ses proches : un bon ami, son père et ce même neveu. Tombé dans la dépression, il l’est aussi dans l’alcool, les drogues et la promiscuité. En juillet, quand la sentence est tombée, lui aussi s'est trouvé rejeté.

VIH Kirghizstan

Leur journée commence avec un petit déjeuner léger et la prise de médicaments. L’argent part vite, avec ce traitement coûteux. Si les médicaments sont pris en charge par le centre, les consultations, elles, restent chères. Marat, comme Vladimir, travaillait dans la restauration. En décembre, son diagnostic a fait motif de licenciement, malgré quatre ans d’expérience. « Le propriétaire de la boutique a même proposé « allez, je t’aide financièrement. Pour que tu prennes le meilleur traitement ». Je lui réponds que tout va bien, je n’ai mal nulle part. Mais il me dit qu’il a peur, qu’il ne peut pas se permettre de perdre certains de ses employés, à cause d’un seul homme. »

Depuis, Marat cherche sans fin un travail, et ne trouve que des petits boulots par-ci par-là. Il a un fils à nourrir. De profession, Marat est tailleur, mais il accepte n’importe quel job qui lui passe sous la main. Il guette de près la prochaine annonce. En 9 mois, il en a lu des milliers. Et il ne perd jamais espoir. Il note l’adresse, s’y rend aussitôt et dépose son CV, non sans le sourire.

Rejetés par la société, ils le sont aussi par leurs proches

Pendant ce temps, Vladimir prépare un mélange de ciment, pour placer un carrelage. Il a besoin de survivre, et il est devenu un « monsieur-bon-à-tout ».  Il travaille au noir pour ses amis et pour des commandes privées. Aujourd’hui, il fait des travaux dans un sauna. Ses clients lui font confiance. Mais ça n’a pas toujours était le cas.

« Toute l’année j’ai été malade, se souvient Vladimir. Toute l’année j’ai travaillé et sué, courant comme un fou d’un point à l’autre. Je mourrais d’envie de tout dire, de hurler mon secret. Malgré tout, j’ai continué pour mes idées et mes principes, pour le fait que je puisse sortir, me tenir droit et retourner sans honte parmi la société. Tout ça ne dépend que de votre personne, poursuit-il, confiant. En plus des problèmes, la maladie m’a apporté beaucoup de choses. Quelque part, on perd, et, autre part, on gagne. »

VIH Kirghizstan

Le rêve de Vladimir est de faire connaissance avec ses petits-enfants. Sa fille unique s'en est éloignée, fuyant par là-même sa maldie. Dans le travail comme dans la famille, Vladimir persévère. Pour lui, le Sida n’est pas une catastrophe. Bien loin de là, la maladie lui a donné une bonne claque et coup de pouce.

« La recherche d’emploi n’a pas de sens, soupire Marat. Je vais dans une compagnie, demande s’il y a un poste de libre, et ils me tournent tous le dos, sans raison. Tous ont peur. Ils parlent entre eux, et ça me met mal à l’aise. »

Pour ces hommes, comme pour toutes les personnes séropositives au Kirghizstan, difficile de faire comprendre à leurs proches et à leurs employeurs que le VIH ne se transmet pas comme une grippe. Malades, ils deviennent aussi invisibles, le sujet restant avant tout un tabou dans la société.

Beghimai Sataeva

Traduit du russe et relu par Marion Biremon

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