Sur fond de réforme constitutionnelle, la reconfiguration du paysage politique kirghiz

Les Kirghiz sont appelés ce dimanche 11 décembre aux urnes pour se prononcer sur un référendum constitutionnel. Le projet, controversé, est porté par le président Almazbek Atambaïev. Le débat sur ce sujet a conduit à une véritable reconfiguration de la scène politique, ouvrant la voie aux élections présidentielles prévues en novembre 2017.

Si la campagne portant le référendum constitutionnel du 11 décembre a été extrêmement discrète sur le terrain, éclipsée par les élections locales qui se tenaient le même jour, le projet de réforme a en revanche été au cœur de la vie politique kirghize des derniers mois. Impliquant très peu les citoyens kirghiz, cette clé de voûte du mandat du président Almazbek Atambaïev a entraîné une véritable reconfiguration du paysage politique.

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Une crise gouvernementale

La lutte contre la réforme constitutionnelle, presque absente de la rue, a ainsi pris le Jogorkhu Kenesh, le Parlement kirghiz, comme arène.  Première victime des débats, la coalition au pouvoir depuis octobre 2015, formée par les partis Kyrgyzstan, Ata-Meken (socialiste) et Onuguu-Progress autour du parti dominant SDPK (social-démocrate).

Celle-ci a en effet commencé à fléchir dès l’annonce de la réforme à la fin du mois d’août, Ata-Meken et Onuguu-Progress s’opposant dès le début au projet. Les tensions se sont par la suite accrues au point de provoquer un éclatement du gouvernement le 24 octobre. Le SDPK, en décidant de se retirer de la coalition, a ouvert la voie à une reconfiguration parlementaire qui a vu les deux anciens alliés du SDPK entrer dans l’opposition, remplacés au gouvernement par le parti Bir Bol.

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A la suite de cette reconfiguration, le parti Kyrgyzstan a connu ses propres remous internes. Son leader Kanatbek Isaïev s’opposait également à la réforme alors que la majorité du parti souhaitait rester dans la coalition. C’est la deuxième voie qui l’a emporté, entraînant la démission d’Isaïev au profit d’Almazbek Baatirbekov.

Omurbek Babanov, potentiel successeur d’Almazbek Atambaïev ?

A l’approche du référendum, les deux partis d’opposition Ata-Jurt et Butun-Kirghizstan ont fait un pas supplémentaire dans leur contestation du SDPK en annonçant leur fusion en un bloc parlementaire. Les deux formations devraient présenter un candidat unique aux élections présidentielles de 2017, lequel serait désigné au cours d’un futur congrès commun des partis.

Une fusion qui n’a que peu d’impact au regard de la séparation de Respublika et d’Ata Jurt, unis depuis les élections de 2015. Les leaders des deux partis, respectivement Omurbek Babanov, ancien Premier ministre, et Kamtchibek Tachiev, ont prononcé le divorce de leurs deux formations afin de défendre chacun leurs intérêts. Aux origines de cette décision, la rumeur très répandue selon laquelle Almazbek Atambaïev et le SDPK allaient soutenir Babanov pour les élections présidentielles de novembre 2017.

Un accord que Tachiev ne pouvait pas accepter, d’où sa décision de redonner son indépendance à Ata-Jurt pour partir sous ses propres couleurs. A noter qu’Atambaïev et Babanov sont assez proches du point de vue de leur mentalité, les deux appartenant aux milieux d’affaires citadins du nord du Kirghizstan, plus russifié. Tachiev, quant à lui, est un Kirghiz du sud influencé par la mentalité ouzbèke très ancrée dans cette partie du pays.

Le président du Kirghizstan a déjà déclaré à de nombreuses reprises qu’il ne se présenterait pas à sa propre succession, bien que des opposants à la réforme constitutionnelle affirment que l’un des objectifs de celle-ci est de lui permettre de se présenter pour un second mandat, ce qui est pour le moment impossible.

Renouveau des tensions entre Tekebaïev (Ata-Meken) et Atambaïev

Dans le contexte de la réforme constitutionnelle, les tensions entre Omurbel Tekebaïev, le leader du parti Ata-Meken entré dans l’opposition à la suite de l’effondrement de la coalition parlementaire, et le président de la République Almazbek Atambaïev, ont pris des proportions très importantes.

L’animosité entre les deux hommes n’est pas fait nouveau : les deux hommes siègent au Parlement depuis une vingtaine d’années, période au cours de laquelle ils ont navigué entre alliances de circonstance et opposition plus ou moins frontale depuis l’éclatement d’Ata-Meken (socialisme traditionnel) et du SDPK (social-démocrate) dès 1992.

L’opposition sur le texte suprême n’est qu’un nouvel épisode dans les relations tendues qu’entretiennent les deux hommes politiques, mais n’en est pas moins un sujet extrêmement sensible. Tekebaïev était en effet le rédacteur de la constitution de 2010 qu’il tient absolument à préserver, alors qu’Atambaïev voit dans le texte actuel une armature législative inaboutie, qui subordonne tout le pouvoir exécutif au Parlement et qui marginalise les fonctions de président et de Premier ministre, source de blocage des décisions pour le pays.

Pour Tekebaïev, au contraire, le référendum d’aujourd’hui conduirait à nouveau le Kirghizstan sur la voie de l’autoritarisme, par une subordination totale du législatif à l’exécutif. D’autant plus que le texte du référendum, très technique et abscons pour la plupart des citoyens, est dilué dans l’emballage de mesures « populistes » attendues par la population (déchéance de citoyenneté pour les terroristes, primauté des décisions nationales sur les accords internationaux, interdiction du mariage homosexuel…)

Vers une procédure d’impeachment ?

Tekebaïev est ainsi allé jusqu’à proposer de lancer une procédure d’impeachment contre Atambaïev. L’annonce a été faite le 22 novembre lors d’une conférence de presse, et le député espère que la procédure sera lancée en mars. Derrière cette menace, la dénonciation d’une pratique inconstitutionnelle du pouvoir par le président, qui nomme effectivement lui-même les directeurs d’administrations alors que la constitution ne l’y autorise pas, cette prérogative étant celle du Premier ministre. Selon Tekebaïev, plusieurs décrets présidentiels des dernières années vont à l’encontre du texte fondamental.

Le président a ainsi mis en place un « Etat SDPK », où les liens avec le parti sont devenus essentiels pour progresser dans l’administration. Cela se reflète aussi dans la composition du gouvernement, dans lequel 15 des 18 ministres sont issus du SDPK, alors que le parti ne possède que 38 des 120 sièges du Jogorkhu Kenesh, le Parlement kirghiz. Les trois ministres restants sont en outre issus de forces politiques marginales, Kyrgyzstan et Bir Bol, qui ne peuvent pas contester son pouvoir.

Un recours à l’impeachment serait inédit dans l’histoire du Kirghizstan. Pour qu’une telle procédure aboutisse, il faudrait que se forme une coalition de partis de circonstance. Il suffit de 40 députés sur les 120 du Parlement pour voter la résolution, ce qui ne semble pas irréaliste. Atambaïev n’accorde cependant que peu de crédit à cette menace. Lors de la conférence de presse du 2 décembre, il a simplement répondu à cette annonce en déclarant que « cela aurait été drôle si ce n’était pas triste ».

Dans les faits, il est peu probable que d’autres partis suivent Ata-Meken sur cette voie, car une destitution du président risquerait de déstabiliser le pays. Le reste de l’opposition préfère ainsi attendre les prochaines élections, prévues en novembre 2017, pour mettre en avant ses propres candidats.

David GAÜZERE,
Président du Centre d’Observation des Sociétés d’Asie centrale (COSAC)
Membre associé au Centre Montesquieu de Recherche Politique (Université de Bordeaux)

Bertrand GOUARNE
Rédacteur en chef adjoint de Novastan.org

La « Maison Blanche », qui accueille le gouvernement et le président kirghiz.
Ian Brown
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