Un minibus à Bichkek, Kirghizstan

Taxis collectifs : un succès à double tranchant ?

Les taxis collectifs (ou marshrutkas) sont le principal transport en commun à Bichkek, devant les services gérés par le gouvernement. Ils représentent actuellement 70 % de la transportation en ville.

L’absence presque totale de moyens de transport municipaux et l’état ruineux de leurs infrastructures ont mené à la monopolisation du secteur par le transport privé. Souvent seul à pouvoir s’attaquer aux routes de la capitale et de ses banlieues, le minibus est aussi le seul à desservir certains quartiers éloignés du centre-ville et d’autres régions du pays. 

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Chaque jour, entre  2500 et 2700 taxis collectifs sillonnent les routes de la capitale, en faisant un élément indispensable de la vie urbaine quotidienne. Un chiffre conséquent pour une ville de près d’un million d’habitants ; pourtant le mécontentement ne cesse de croître chez les usagers comme chez les chauffeurs.

Les roues du minibus tournent et tournent…

La taille et le débit des minibus ne semblent plus suffire à répondre à la demande des habitants : l’intérieur est toujours plein à craquer. Il ne manquerait plus que de passer « Les Sardines » à la radio pour que le tour soit joué. « Nos chauffeurs ne se préoccupent que de l’argent. Ils ne s’inquiètent pas du confort de leurs passagers. Après le travail, nous sommes tous très fatigués, mais la journée n’est pas encore finie. La plupart des gens doivent prendre le bus pour rentrer, et on est obligés d’être debout durant toute la route parce que les places assises sont déjà prises», s’indigne Aisuluu Omorova en laissant passer un taxi collectif déjà trop plein. 

Pour les chauffeurs, il est simplement question de mettre du pain sur la table. Marat Ryskoulov, 40 ans, est chauffeur de minibus à Bichkek depuis déjà 15 ans. Venu à la capitale à 22 ans pour, comme beaucoup, y faire sa vie et ses rêves, il peine encore aujourd’hui à arrondir ses fins de mois.  « Notre métier est vraiment difficile, fatiguant et stressant. Chaque matin je me réveille à 5 h 30 pour me mettre au travail à 6 h précises et ça dure jusqu’à 23 h le soir, » soupire-t-il, les yeux cernés de noir. Marat est né dans la région d’Issyk- Kul. Après ses études, il est parti à Bichkek à la recherche d’un travail et d’un avenir assuré.

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Après des petits boulots et des mois de claques et d’espoir, il décide finalement de devenir chauffeur, n’ayant pas trouvé de travail avec un salaire plus convenable. Avant de se lancer dans la carrière, un premier obstacle le ralentit : avoir au minimum trois ans de conduite derrière soi. Avant de trébucher sur de nombreux autres : «  Ce qui ajoute encore des difficultés à notre métier, ce sont les embouteillages sur les routes. Sans oublier que la majorité des conducteurs ont simplement acheté leurs permis de conduire, sans connaître les pédales ni les lois. Ça, c’est un problème assez sérieux ». Avec des bus surchargés, la question de la sécurité se fait de plus en plus entendre.

Selon les plans urbains d’origine, les rues de la capitale étaient destinées à accueillir quotidiennement de 40 000 à 50 000 voitures. Mais les statistiques de l’année 2013 montrent que le chiffre s’approche plutôt des 300 000 automobiles.

Dans ce même document, le chef de service de la patrouille routière de Bichkek déclare que « le nombre des accidents de la circulation avait augmenté de 60% en comparaison avec l’année 2012 ». Des chiffres affolants, qui soulignent l’urgence de repenser l’infrastructure dépassée par la croissance de la ville.

Une récente loi du gouvernement est venue s’ajouter à ces conditions de travail pénibles et peu rentables. L’été dernier, le parlement a adopté une loi interdisant de prendre des passagers debout. Bien qu’il en va de la sécurité de la population, cette loi apparaît absurde devant les bus noirs de monde aux heures de pointe. A moins de tripler les services proposés, l’appliquer est un jeu perdu d’avance.

En plus de fortement limiter le nombre de passagers, et donc de rentrées d’argent, l’amende pour l'infraction à cette loi devait s’élever à 3000 som (environ 45 euros).

L’annonce de cette loi a provoqué une grève générale des conducteurs de taxis collectifs, le 28 juillet 2014, un événement assez rare dans la société kirghize. Ce jour-là, aucun minibus ne circulait dans la ville. Les arrêts de bus étaient pris d’assaut, mais les autobus et les trolleybus ne pouvaient pas contenir tout le monde. Nombreux sont ceux qui n’ont pas réussi à atteindre leur lieu de travail ou leur école. D’autres se sont vus obligés de prendre un taxi.

Pendant ce temps, les chauffeurs discutaient de cette nouvelle loi, indignés par ce qu’ils considéraient être « une réelle injustice ». Mais là n’était pas la seule cause de leur protestation. L’augmentation du prix du pétrole cassait les déjà faibles bénéfices qu'ils faisaient. « Je pense que la promulgation de cette loi n’était pas bien réfléchie », ajoute Marat Ryskoulov. « Si nous autorisons seulement les places assises, nous travaillerons à perte. Notre République a le prix pour un voyage  (10 som – ou 15 centimes d'euro) le plus bas de tous les pays d’Asie Centrale. Mais si on augmentait le prix, les habitants protesteraient car eux aussi ont des salaires extrêmement bas. »

Impossible, donc, de limiter le nombre d’usagers : le métier serait finalement plus coûteux qu’il ne rapporterait. « Nous savons que les citoyens ne sont pas contents d’être compressés à l’intérieur du bus. Ils pensent que nous sommes simplement avides. Mais pour garder notre emploi, nous devons payer d’énormes taxes, » continue Marat. Il ne touche aucun salaire fixe : c’est au nombre de clients qu’il est payé, 10 soms par tête, desquels on déduit des frais et des taxes réguliers. « Si on a la chance de gagner 4000 soms par jour, la moitié sera versée au propriétaire du minibus. Et ce n’est pas tous les jours qu’on gagne un tel montant. D’habitude, c’est beaucoup plus bas. Ca dépend aussi de l’itinéraire du minibus. Si ton itinéraire passe par les rues centrales de la ville,  dans ce cas tu as beaucoup de passagers et donc tu gagnes plus d’argent, mais ton bail pour le minibus est aussi plus haut.  Avec le prix de l’essence qui augmente de jour en jour, les réparations, tout ça demande de l’argent. Il ne nous reste finalement qu’une somme mince pour assurer les repas de la famille, c’est tout ! Nous sommes loin d’être les rois du monde comme on le pense parfois…»

Si la loi a été annulée, rien n’a changé pour les bus, toujours aussi côtoyés et décriés, et les problèmes du salaire, du confort et de la sécurité restent à ce jour irrésolus.

Nastya Starikova

Relu par Marion Biremon

 

Un minibus à Bichkek, Kirghizstan
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