TÉMOIGNAGE : Regard d’une centenaire sur un siècle mouvementé

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Cet article de Diana Rachmanova, initialement paru sur le portail d'information kirghiz Kloop.kg, est repris ici avec l'aimable autorisation de la rédaction.

Sur son passeport, Anna Sokolova est née en 1911, mais quelques questions suffisent à révéler que sa véritable année de naissance est 1909. Elle raconte ici son histoire, avec ses propres mots, seul l’ordre de ses déclarations a été modifié pour leur donner un ordre chronologique.

« Ma famille et moi vivions dans un grand village entre Veliki, Novgorod et Staraïa Roussa. J’avais trois frères et sœurs. Quelle enfance…  En 1914, mon Dieu, la guerre a éclaté…

Je me rappelle que nous nous asseyions affamés près du four russe. Il n’y avait rien à manger. Mon père était parti à la guerre et ma mère nous nourrissait avec des baies et des champignons. On n’en pouvait plus de ces champignons et de ces baies. Des pommes de terre et quelques légumes poussaient sur un petit carré de terre près de notre hutte. À l’époque, nous n’avions même pas le droit d’exploiter la terre. Pour l'une ou l'autre raison, elle appartenait encore à quelqu’un depuis l’époque des tsars.

Je me rappelle bien de la gare durant l’année 1914. Les gens de toute la région y venaient pour faire leurs adieux à ceux qui partaient pour le front. Encore aujourd’hui, je peux me rappeler comment on harnachait les chevaux aux chariots. C’étaient de bons chariots, de ceux que les gens utilisaient avant. Je n’ai vu aucun combat, aucune bataille ; de telles choses n’arrivaient pas près de chez nous. Mais il y avait des razzias dans les villages, lorsque des bandits passaient.

Je me rappelle encore très bien : on était couché sur le four, et trois hommes gigantesques sont entrés. Il y avait un coin avec des images de papa. Tout le mur était rempli de photos. Et parmi ces souvenirs, il y avait encore un portrait du tsar. Vous comprenez ? L'un des hommes s’est approché et a frappé le portrait du poing, et tout a dégringolé. Les hommes ont ouvert les rideaux mais ils n'ont vu que les manteaux sous lesquels nous étions cachés, et ils sont repartis. C’était ce genre de choses qui arrivait à l'époque. 

Après la révolution

Après la guerre, mon père est rentré vivant, mais gravement blessé. Il fabriquait des poêles à bois et était tailleur pour hommes. Il s’était fait une bonne clientèle, et on parlait de lui jusqu’à Novgorod. Il construisait aussi des poêles pour les administrations et les bureaux de Staraïa Roussa.

La reconstruction a débuté immédiatement après la Révolution de 1917 et la chute du tsar. Tout le monde s’est mis à reconstruire Staraïa Roussa. A cette époque, on divisait la terre de façon égalitaire entre les enfants ; nous, on a reçu la plus mauvaise parcelle. Tout le monde avait un bon bout de terre, mais pour nous, il ne restait que la portion congrue.

Tout le village a planté ses pommes de terre sur une seule parcelle, et à l’automne, on a tout rassemblé à un seul endroit. Quand les pluies sont arrivées, nous sommes allés avec nos sacs ramasser les pommes de terre restantes. La récolte d’automne avait été plutôt mauvaise. La pluie permettait de laver la récolte – parfois les pommes de terre était toutes blanches, parfois roses. On a ensuite fait des réserves pour l’hiver.

La révolution avait déjà commencé, et je grandissais doucement. Ils ont commencé à nous envoyer dans les forêts de Neviansk : des ordres sont arrivés, des notices sont passées de main en main, et les jeunes du village sont partis comme ça. Dans la forêt, on coupait et rassemblait le bois avant de garder les plus grosses branches. La neige tombait dru, à l’époque. Je me souviens avoir  attrapé une pneumonie. J’avais de bonnes bottes pour marcher dans la neige et la boue, qui montaient jusqu’à hauteur de genou. Nos collants étaient complètement trempés… On ne portait pas de pantalons à l’époque.

Rencontre avec le futur mari

En 1929, ma sœur me voulait auprès d’elle, et j’ai donc déménagé à Leningrad (Aujourd'hui Saint-Petersbourg, NDLR). On habitait près de la cathédrale Isaac. Là-bas, il y avait des foyers (Obchejiitiya) pour les épouses de soldats. Le mari de ma sœur était pilote.

En 1930, j’ai commencé à travailler à l’usine textile « Bolchevitchka » tout en prenant des cours du soir en couture. J’ai arrêté les cours au quatrième niveau de qualification, et après encore un an à l'usine, j’ai eu le cinquième niveau. À l’usine, j’ai rencontré un matelot né en 1908. J’étais de 1909.

On a appris à se connaître quand il revenait de Kronstadt (Base de la Flotte de la Baltique au large de Leningrad, NDLR) pour quelques heures. J’étais une fille calme et plutôt silencieuse, c’est ce qui l’attirait. Je lui disais « si tu viens me voir uniquement pour coucher avec moi, oublie ! Ca n’arrivera jamais ! ». Mes parents m’avaient appris qu’une jeune fille devait rester vierge jusqu’au mariage. Les marins ont besoin de bien manger, et il avait besoin d’une femme, alors je lui disais : « Ne me touche pas ! ».

En 1934, il aurait dû être démobilisé après cinq ans de service. Mais le 1er décembre, Sergueï Mironovitch Kirov (homme politique soviétique, dont l'assassinat marqua le début des Grandes Purges staliniennes, NDLR) a été assassiné à Smolny. Il devait donc rester pour encore 20 ans sous les drapeaux, alors il a fini l’école du Parti lors de son service. C’était un communiste tellement passionné ! 

On se connaissait depuis trois ans quand il a été muté en Extrême-Orient. C'était le 15 juillet 1935. Son régiment a été envoyé là-bas pour faire des essais de torpilles et de navires. Il était commandant de la VIIème division de torpilleurs. 

L’Extrême-Orient

Un jour, ma tante m’a dit qu’un paquet de valeur était arrivé pour moi, et que je devais venir avec mon passeport. Je savais déjà de quoi il s’agissait. On s’était promis qu’il m’enverrait un paquet, et tout était déjà arrangé avec son commandement. C’était une demande de regroupement familial avec un billet gratuit. Je suis partie le retrouver et nous nous sommes mariés. J’ai ensuite trouvé du travail au magasin des officiers.

Notre premier enfant est mort à deux ans et neuf mois de la rougeole. Il avait contracté une double pneumonie après avoir pris très froid sur la route vers Nachodka. Les hivers étaient très rudes à l’époque.

Dans les journaux, on pouvait lire que quelque chose s’était mal passé entre notre gouvernement et le Japon. Les Japonais préparaient quelque chose, et le gouvernement a commencé à armer l’Extrême-Orient. Les frontières ont été renforcées.

Un jour, alors que je voulais voir mon mari, on m’a dit que son bateau avait été pris par les Japonais, et qu’il était mort. Et le soir, un autre bateau est rentré au port, il était encore vivant. On enterrait encore des gens par erreur à cette époque.

Photo de Ana Sokolova en 1942

Mon mari a ensuite été envoyé près de l’Alaska pour s’emparer de navires. Le 3 juillet 1941, Staline a expliqué au peuple que le pays était en danger, que le Japon pouvait attaquer notre Union sur un deuxième front. Staline a annoncé que l’Extrême-Orient devait se préparer à une attaque. Ils ont commencé à évacuer les enfants et les vieillards.

J’ai été évacuée vers Och, chez ma belle-mère. J’ai retrouvé mon mari à Vladivostok plus tard. À la fin de la guerre, j’avais déjà trois enfants. En 1953, mon père est mort. Nous avons vécu à Vladivostok jusqu’en 1955.

En 1955, Krouchtchev a réduit le nombre de troupes, et mon mari a été démobilisé. Il a été nommé lieutenant-colonel, et on lui a décerné l’ordre de Lénine pour son long service. Il est devenu réserviste.

En 1956, nous avons déménagé en Kirghizie (Kirghizstan actuel, NDLR) .

La hutte d’Ala-Artcha

Après la réduction du nombre de troupes, les soldats ont déménagé au Kirghizstan, à Frunze (aujourd’hui Bichkek, capitale du Kirghizstan, NDLR). Là-bas il faisait chaud, et il y avait des fruits. Le climat était clément en Kirghizie, ça a attiré beaucoup de monde. Nous avons emménagé chez des parents à Frunze. Nous ne sommes pas restés longtemps là-bas, et nous avons déménagé à Ala-Artcha (au sud de Bichkek, NDLR).

À ce moment-là, nous avions trois enfants et pas d’appartement. Nous avons seulement pu acheter une petite cabane en terre glaise. Nous n’avions pas assez d’argent pour une grande maison. La cabane était vieille, en argile, et avait l’air d’avoir cent ans. À l’intérieur, il y avait à peine la place pour dormir. Il y avait deux pièces : une cuisine et une chambre. Un grand four russe occupait presque toute la surface de la chambre.

On a donc passé notre première nuit là-bas. Nous n'avons pas réussi à allumer le poêle. De l’eau s’est mise à dégouliner des murs. Nous entendions des bruits étranges, une sorte de ronronnement. Nous sommes allés chez les voisins, qui nous ont dit : « Il y a des crapauds partout ici ! Regardez par terre, essayez de les chasser ! »

Dans la cuisine, il y avait un tuyau d’environ un mètre et demi qui partait du four jusqu’à la chambre. Il était plein de crapauds. Il y en avait tellement, entre les pierres du poêle ! On en a jeté environ trois seaux dans le lac. Et c’est comme ça qu’on a passé notre première nuit. Vous parlez d’un accueil lugubre…

Je me rappelle encore lorsque quand notre fils Gene avait 16 ans. La nuit, il dormait seul sur le four, et il a failli s’étouffer avec le monoxyde de carbone. La chambre sentait le fumier. Plus tard, en mai, le sol de la maison s’est écroulé. Les autorités ne nous ont pas du tout aidé. Le commissariat militaire dont dépendait mon mari n’avait pas de budget pour la construction. Nous nous sommes ensuite inscrits pour obtenir une chambre, mais on nous a dit que nous n’obtiendrions rien avant cinq ans.

Photo de la famille Sokolov en 1954

Deux ans après notre emménagement à Ala-Artcha, mon mari a attrapé la leucémie. Il est mort en 1958. Plus tard, en 2000, j’ai emménagé chez mes enfants à Bichkek. Depuis, j’habite ici. J’ai vécu avec mes enfants dans le quartier 8. Mon fils Gennadji est mort à 52 ans. Il avait les jambes paralysées. Il a été chauffeur de taxi pendant 18 ans à Bichkek.

Aujourd’hui, j’habite chez ma fille et mes petits-enfants. Mon second fils vit à Asanbaj (un quartier de Bichkek, NDLR). Ce qui se passe au Kirghizstan, je l’apprends principalement par la télé et la radio ».

Entretien mené par Diana Rachmanova
Rédactrice pour Kloop.kg

Traduit du russe par Pierre Falconetti

 

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