Témoignages : 5 ans après les armes, le silence

L’année 2015 marque les 5 ans d’un Kirghizstan révolutionné puis déchiré : ceux de la révolution d’avril 2010 qui a renversé, une fois de plus, le gouvernement en place, et ceux des violentes altercations interethniques qui éclatent deux mois plus tard au sud du pays. 5 ans après, qu’en pensent les habitants de Och ?

En juin 2010, le Kirghizstan écrit une nouvelle page de son histoire en lettres de sang et de larmes. Deux mois après la révolution dans la capitale Bichkek, déjà responsable de plus de 100 morts, des tensions interethniques ressurgissent au sud du pays, laissant derrière un lourd bilan : 470 morts, 80 000 réfugiés et un traumatisme toujours présent.

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Avec la révolution d’avril, le gouvernement autoritaire de Kourmanbek Bakiev est renversé, et le pays opte pour un régime parlementaire. Coupé de la capitale, Bichkek, et de ses nouvelles, le sud du pays s’apprête à vivre son propre bouleversement. Alors que l’Etat est occupé à rédiger la nouvelle constitution, des violences éclatent dans le sud du Kirghizstan, où se côtoient ethnies, langues et cultures.

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En 2010, c’est à Och, surtout, que les violences sont le plus intenses. Deuxième ville du pays, Och est habitée à 45% par des personnes d’origine ouzbèke. Cette division, qui nourrit déjà des tensions, va cristalliser le conflit du 11 au 14 juin 2010 dans la vallée du Ferghana, opposant les Kirghiz aux Ouzbeks locaux.

Le 11 juin, une rumeur court dans la ville et ses alentours : des Ouzbeks auraient violé des jeunes filles kirghizes dans une résidence universitaire. Amplifiée par le manque de journaux régionaux, la rumeur rend furieux certains Kirghiz, qui décident de partir pour Och « défendre leurs prochains ». C’est le départ de violences interethniques qui causent la mort de 470 à 2 000 personnes, essentiellement parmi la minorité ouzbèke.

Une « amnésie délibérée » ?

A Och, la vie a comme cessé pendant quelques mois, étouffée par les cendres qui tombaient à seaux. Tous restaient étranglés d’une peur devant l’avenir.

5 ans plus tard,  la peur est enterrée, et avec elle, souvent, les souvenirs des jours passés. Dans les rues de Och, peu sont ceux qui osent le discours, celui de la guerre, et celui de la paix. Devant notre micro, la réponse est souvent la même : le silence. L’Instute for War and Peace Reporting parle à ce titre d’ «amnésie délibérée».  Mais parler de paix est moins évident : c’est plutôt une atmosphère de trêve qui rythme la vie au sud du Kirghizstan…

Och au Kirghizstan

Rahima. « Je ne sais pas quelle était la vraie raison du conflit. Mais je pense qu’il a été autorisé, qu’on a tout simplement laissé faire, pendant que nos fonctionnaires se partageait le pouvoir. Peut-être était-ce l’œuvre d’un tiers, qui avait un intérêt quelconque à dresser un peuple contre l’autre. Pour parler de comment on a survécu – c’était effrayant. On avait peur pour l’avenir. Peur pour les jours qui suivraient. C’est honteux que le gouvernement ne soit pas immédiatement venu ici pour mettre fin au bain de sang des innocents. Les représentants de l’Etat ne sont arrivés que quelques jours plus tard. Mais quand les autorités de différentes régions de notre pays sont venues à Och pour partager notre douleur, pour aider les peuples à se réconcilier, c’était un vrai soulagement. C’était particulièrement difficile pour les mères. Nombreuses sont celles qui ont perdu leurs fils et leurs maris… Aujourd’hui, la vie à Och est tranquille et paisible. Personne ne veut se rappeler de ces jours. Mais parfois, on a l’impression d’avoir perdu confiance l’un dans l’autre. »

Och au Kirghizstan

Talant. « Tout a commencé avec un discours provocateur de certaines autorités ouzbèkes. Ils proposaient de créer une région autonome, et ça a mis l’huile sur le feu. Aujourd’hui, les relations entre Kirghiz et Ouzbeks se sont améliorées. Certains de mes amis sont d’origine ouzbèke. Nous continuons à nous parler, à nous aimer, malgré ce qui s’est passé. »

Och au Kirghizstan

Lioubov. « J’étais dans la ville pendant ces affrontements. Tout le monde sait que seul le gouvernement est coupable. Je ne veux pas penser à ces jours, personne ne le veut. Je m’inquiétais pour la ville, pour mes enfants, et même pour ma propre vie. C’est vraiment dommage que maintenant, on commence presque immédiatement à diviser selon les ethnies. La moindre querelle, aussi petite, aussi ridicule soit-elle, est attribuée aux critères ethniques. C’est dommage que le peuple ne comprenne pas que l’ethnie n’a aucune importance.  En regardant en arrière, je veux seulement souhaiter la paix aux habitants de la ville. Et leur dire de travailler sur l’amélioration des relations interethniques. Si chacun comprenait qu’il n’y a pas de mauvaise ethnie, mais que des mauvaises personnes, on pourrait enfin briser la glace de méfiance et d’incompréhension. Je souhaite pour le peuple de se pardonner sincèrement et se comprendre l’un l’autre, plutôt que de s’acharner à chercher un coupable. »

Retrouvez notre article sur Yntymak, média pour la paix, dans le numéro 4 de Gare de l’Est.

Gulbadam Madanbekova

Journaliste pour Novastan.org

Traduit par Camille Gauter

Correctrice pour Novastan.org

Relu par Marion Biremon

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