Chasseur des Marco Polos

Tuez un Marco Polo pour 250 000 soms !

La chasse a toujours été l’occupation traditionnelle des nomades kirghizes après leur transition vers un mode de vie plus sédentaire au Vème siècle. Dans chaque village on peut trouver un chasseur et une collection de trophées. Le trophée le plus respecté d’entre tous est les cornes du mouflon d’Asie, aussi connu sous le nom de Marco Polo, en l’honneur de l’explorateur vénitien. Selon les historiens, il aurait été le premier à décrire l’animal. Ce mouflon vit en haute montagne, entre 4000 et 5800 mètres d’altitude, ce qui, combiné à son poids compris entre 150 et 200 kilogrammes, rend sa chasse particulièrement difficile. Pareilles contraintes en font un gibier destiné aux plus expérimentés des chasseurs. Au Kirghizstan, tout chasseur doit être muni d’un permis de chasse.  À l’époque soviétique, la chasse du Marco Polo était enregistrée dans le Livre Rouge de la République, interdisant la chasse de cet animal en voie de disparition. Les temps ont changé, et des licences de chasse sont aujourd’hui délivrées aux chasseurs désireux de traquer le Marco Polo.

Le prix de cette licence est de 250 000 soms par tête, soit environ 4200 euros. Le revenu de chaque licence se répartit de la manière suivante : 30% va au budget d’état  20% au budget local, et les 50% restants sont destinés à l’agence nationale de protection de l’environnement et des forêts, instance en charge de l’émission des licences. Cette activité est ainsi devenue une source d’enrichissement, non seulement pour l’Etat et les localités, mais également pour les agences touristiques. Dans l’ensemble du pays, on compte 94 sociétés de chasse, dont 8 sont des entreprises d’Etat et environ 70 sont des entreprises privées. À chaque société correspond un terrain de chasse précis. Officiellement, l’agence délivre, selon les quotas, entre 60 et 70 licences par an. La période de chasse consiste en deux saisons : du 15 août au 15 décembre, et du 15 janvier au 1er mars. Interdite aux habitants du Kirghizstan, la chasse du Marco Polo n’est autorisée qu’aux étrangers, devenant ainsi un moyen d’attirer un certain genre de touristes.

Des touristes posant devant leur trophée. Crédit : Big Game HuntDes touristes posant devant leur trophée. Crédit : Big Game Hunt

Des sites touristiques proposent d’organiser de pareils séjours, comprenant préparation des visas, prise en charge du logement, des transports et démarches nécessaires à l’obtention des licences de chasse. Les prix varient, à partir de 14 000 euros pour les citoyens de la Communauté des Etats Indépendants (CEI), jusqu’à 17 000 euros pour les citoyens du reste du monde Ce quota destiné aux étrangers est selon les parlementaires un moyen de dynamiser le tourisme kirghiz tout en réduisant les risques de braconnage. Pourtant, selon des études menées par des biologistes dans les régions d’Issyk-Koul, de Naryn, d’Osh et de Batken montrent que la population de Marco Polo a diminué de près d’un tiers en quinze ans, passant de 18.000 à entre 12.000 et 14.000 mouflons aujourd’hui. Une preuve que le braconnage n’a pas été endigué par la mise en place de quotas.

Ceux qui ne sont pas prêts à payer les sommes proposées par les agences touristiques peuvent en effet se tourner vers les chasseurs locaux, que l’on trouve facilement dans chaque village situé à proximité d’un domaine de chasse. Personnalités bien connues des habitants,  elles conservent des relations privilégiées avec les gardes-chasse. Grâce à cela, les chasseurs locaux ont accès aux terrains de manière illimitée, afin de chasser ou d’accompagner les invités, étrangers ou locaux.

Ryspek, chasseur habitant un village du Djety-Oguz, dans la région d’Issyk-Koul, explique comment se déroule l’organisation de la chasse avec les invités : « Les préparatifs ne prennent qu’une journée. Cela inclus les chevaux, les fusils, le logement en montagne. Chez nous, à Issyk-Koul, la chasse est plus facile que dans la région de Naryn, où les montagnes sont plus hautes et le climat beaucoup plus dur. Mais des préparatifs sont néanmoins nécessaires pour que la chasse se déroule correctement. Il faut monter à cheval entre 20 et 30 kilomètres dans les montagnes, parfois avec des chiens. Deux à trois jours sont suffisants pour trouver les mouflons et les traquer. Nous accompagnons les étrangers munis d’une licence, mais s’ils n’en ont pas ça n’est pas un problème, on peut toujours s’arranger à un certain prix. Avec de l’argent, tout est possible. Le garde-chasse est aussi du village, donc il ne sera pas contre. »

Ryspek en action. Photo personnelle.
Ryspek en action. Photo personnelle. 

Chasser illégalement est ainsi un moyen facile et lucratif qu’ont les habitants locaux pour contourner les restrictions. Pour ne pas se faire remarquer, ils n’emportent que la viande et laissent les cornes et les peaux dans les montagnes. Les cornes sont des trophées de grande valeur, utilisés par les artisans pour faire des souvenirs (des poignées de couteaux par exemple). Cela étant, le but des chasseurs locaux n’est pas l’obtention de trophées. Ryspek nous explique : « La chasse est une passion pour nous. C’est une passion pour les hommes car elle développe l’attention, la patience, les sens nécessaires pour guetter les bêtes. C’est aussi un bon passe-temps avec les amis. Je ne comprends pas pourquoi les Kirghizes n’ont pas le droit de chasser sur le territoire de leur pays alors que les étrangers sont les bienvenus. Bien sûr ils ont plus d’argent et ils payent le gouvernement, mais je pense qu’il faut trouver une autre solution. »

Ainsi, les chasseurs locaux continuent la chasse en dépit des interdictions. Le braconnage est la principale menace pesant sur la population de mouflons, qu’ils soient au Kirghizstan ou dans les pays alentours. Les voisins des Kirghiz ont pu trouver diverses solutions à ce problème. En Chine, dans les années 1990, les efforts nationaux de confiscation du bétail ont compliqué l’accès des pâtures aux porteurs d'armes à feu, entrainant une réduction du braconnage. La loi interdisant la chasse des animaux protégés a également donné des résultats positifs.

Au Kirghizstan, la loi n’est pas respectée du fait de la corruption et de la faiblesse du système pénal. Aujourd’hui, l’amende pour braconnage s’élève à 50 000 soms (environ 830 euros) mais en réalité les braconniers peuvent éviter les problèmes en soudoyant le garde-chasse.  Ainsi, le problème du braconnage d’espèces en voie de disparition reste en suspens. Dans les réserves, le garde-chasse lui-même chasse et autorise d’autres personnes à chasser, moyennant finances. Peut être la solution est-elle à chercher du côté de la Chine, avec une interdiction totale de la chasse, couplée à une surveillance stricte. Sans cela, le nombre de mouflons continuera de chuter.

Asyl Tursunbekova
Journaliste pour Francekoul.com
Etudiante en Affaires Européennes à l'Université Americaine d'Asie Centrale

Relu par Pierre Sautreuil

Références :

http://guns.allzip.org/topic/75/271328.html
http://www.msn.kg/showwin.php?type=newsportal&id=24888
http://diesel.elcat.kg/lofiversion/index.php?t6316455.html
http://www.kyrgyz-guide.com/fr/index.php?option=com_content&view=article&id=122&Itemid=111
http://turist.kg/hunting_fishing/ad-id48.html#.ULOaod-1WK8
http://www.cms.int/bodies/COP/cop10/appendices_proposals/2_1_ovis_ammon_r.pdf
http://www.for.kg/news-179115-ru.html

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