Bichkek Kirghzstan mosquée

Un Islam particulier à l’Asie centrale nomade : hier et aujourd’hui

La nouvelle mosquée de Bichkek, qui se construit actuellement sur un terrain de 1300 mètres carrés, pourra accueillir jusqu’à dix mille personnes. Le projet, dont la finalisation est prévue pour 2015, est financé par la Direction du clergé musulman turc (un organe officiel de la république turque) à hauteur de quelques 25 millions de dollars. Cette mosquée deviendra alors la plus grande en Asie centrale. A l’instar des autres anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, le Kirghizstan connaît un « retour » vers l’islam. Ce mouvement est largement soutenu par les autres pays du monde musulman, faisant de l’islam centre-asiatique le point de rencontre d’influences externes et de traditions locales.

Le retour dans l’inconnu

À la chute du régime soviétique en 1991, les pays centre-asiatiques devaient soudainement combler le vide idéologique laissé par le socialisme dans le cadre de constructions nationales. Pour créer leurs cultures indépendantes, ils se sont alors largement inspirés de l’histoire, notamment religieuse. Les religions avaient été rejetées puis encadrées pendant soixante dix ans par les autorités, et faisaient ainsi leur retour comme porteuses d’identités.

Dès les débuts de l’URSS, les religions étaient écartées comme des vestiges de l’ancien régime  des féodaux et des bourgeois et comme une menace contre révolutionnaire. Les activités des églises et des mosquées étaient fortement contrôlées et restreintes. Alicher Khamidov, un chercheur indépendant basé au sud du Kirghizstan, commente sur Eurasianet.org que «  les représentants soviétiques regardaient les pratiques religieuses avec suspicion et avaient une forte tendance à contrôler le clergé ». Une politique religieuse plus tolérante s’est seulement mise en place pendant la Seconde guerre mondiale, notamment afin de s’assurer la loyauté des musulmans d’Asie сentrale et du Caucase.

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Au début du XXème siècle, Alikhan Boukeihanov, fondateur du parti politique kazakh « Alach » (1917), remarquait: « Dans cette steppe, dépourvue d’éducation il y a peu, on rencontre aujourd’hui des savants (…) qui ont fréquenté des écoles supérieures musulmanes à Samarcande, Boukhara, Constantinople, Kazan et dans d’autres centres musulmans. Il est difficile de dire combien de Kazakhs sont instruits car l’enseignement se fait en secret ». Mais le pouvoir soviétique se réclamait de l’athéisme, et les sociétés centre-asiatiques étaient officiellement séculaires.

L’instruction du clergé musulman était effectivement strictement contrôlée. Au Kazakhstan comme au Kirghizstan, les imams étaient souvent mal instruits et ne savaient parfois même pas lire le Coran. C’est en réaction à cela que depuis l’indépendance, les imams centre-asiatiques reçoivent leur formation dans les pays du Golfe. Parallèlement, les populations des nouveaux États centre-asiatiques revendiquent des valeurs spirituelles nationalement spécifiques dans le cadre d’une culture et histoire nationale plus ancienne que l’ère soviétique.

La religion est donc également devenue un instrument politique pour construire les légitimités des nouveaux dirigeants. Ils ont maintenu les structures de contrôle religieux tout en ouvrant les portes des mosquées à des influences plus diverses. Cette ouverture a attiré de nombreux États, comme la Turquie, l’Iran et l’Arabie saoudite, proposant autant d’interprétations de cette religion mondiale. La réalité religieuse en Asie centrale se situe alors quelque part entre postulats soviétiques et influences extérieures, voire même histoire païenne.

Le pendant religieux du nationalisme

Depuis quelques temps, le port du voile est devenu un ardent sujet de débat  pour les internautes kazakhstanais. Ils rappellent souvent les propos du président Nazarbaïev, observant en 2011 que les femmes kazakhes « ne portaient jamais de voile, ni de foulards et ne cachaient pas leurs visages. » C’est également le discours du grand moufti du Kazakhstan, représentant de l’islam officiel nommé par le Gouvernement: si elles veulent exprimer leur identité par leurs vêtements, les jeunes filles kazakhes devraient porter des robes traditionnelles plutôt que le hidjab.

Bichkek, vêtements musulmans

Ce rejet de l’islam arabe par une partie de la population du pays est bien illustré par une affiche qui circule sur les réseaux sociaux kazakhstanais. Celle-ci montre l’image d’une petite fille kazakhe, habillée comme une nomade, opposée à celle d’une jeune femme arabe voilée. Le commentaire : « Ouvre tes yeux, ne sois pas Arabe, sois Kazakhe ».

Les commentaires hostiles aux habillements arabes laissent sentir la peur de l’ « arabisation », souvent confondue avec le radicalisme religieux. Cette affiche s’est également introduite dans les réseaux kirghizstanais, tout aussi influencés par un discours anti-arabe produit par les médias russes, très présents dans les foyers de l’ex-URSS.

Le modèle de l’État religieux est largement rejeté par les élites et les populations centre-asiatiques. Le soutien turc pour la construction de la nouvelle mosquée de Bichkek n’est qu’un indicateur d’une orientation religieuse vers le modèle turc d’un islam séculaire. À cela s’ajoutent tous les liens linguistiques (le kazakh, le kirghiz, l’ouzbek et le turkmène sont des langues turciques), historiques (pan-turquisme), économiques et diplomatiques.

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Il faut observer que l’islam n’a jamais été une institution organisée dans les steppes nomades. Il est progressivement arrivé dans la région à partir du VIIIème siècle pour s’établir comme une religion plus ou moins populaire au XIVème siècle sous le khan Ouzbèk. Mais il n’est pas tombé sur un terrain vierge : plutôt que d’adopter directement l’islam traditionnel, les nomades y ont agrégé leurs croyances païennes.

C’est notamment le cas du tengrisme. Cette religion pré-islamique des nomades fait effectivement office de source importante pour les constructions identitaires, surtout au Kazakhstan et au Kirghizstan. Avant l’islamisation de la région, les Kazakhs et les Kirghizes étaient des peuples nomades et polythéistes. Ils animaient les forces naturelles comme la Terre, le Feu, l’Eau et le Ciel, incarné par Tengri. Tout en maintenant la croyance en ces forces, le tengrisme a évolué vers une version plus monothéiste à l’époque du Khaganat turque (à partir du VIème siècle). Tengri, le Ciel ou Dieu, est devenu la divinité principale dans les esprits des nomades vivant sur les territoires du Caucase du nord et jusqu’à la Mongolie.

D’après Aurélie Biard, doctorante à l’EHESS, le tengrisme « consiste à réactiver, à l’heure de la mondialisation, la notion politico-religieuse pré-islamique de « Ciel » (Tengri)  – le « Ciel » constituait le concept politique unificateur des empires turcs des steppes des VIIe et VIIIe siècles – et, dans les régions de tradition musulmane, à présenter l’islam comme une foi étrangère auprès des populations locales. En condamnant l’universalité des grandes religions et en affirmant que l’islam est au service d’intérêts étrangers, le tengrisme constitue le pendant religieux de nombreux discours nationalistes, notamment kirghiz, kazakhs, et tatars ».

Géopolitique de la religion musulmane en Asie centrale

Depuis 2001, de par leur voisinage avec l’Afghanistan, les pays d’Asie centrale ont été au centre de la guerre contre le terrorisme. Dans ce contexte, l’islam est de plus en plus considéré comme une menace. Selon les autorités kirghizstanaises, le nombre de crimes prétendument liés à l’extrémiste religieux a augmenté de 133 en 2012 à 181 au premier semestre de 2014. Approximativement 90 Kirghizstanais luttent en Syrie selon le ministère de l’intérieur. Les données des Services de sécurité indiquent que près de 100 Kazakhstanais seraient partis à l’étranger pour lutter pour le djihad an 2013.

« Dans l’ensemble des pays de notre région, la question de la religion est abordée du point de vue de la sécurité extérieure, de la radicalisation des mouvements (…). Les autorités la voient comme une chose imposée de l’extérieur et ne voient pas qu’au sein du pays nous avons déjà le fondement qui absorbe des influences extérieures de manière bienveillante », commente Chinara Esengul, la directrice adjointe de l’Institut national des études stratégiques de la République kirghize.

l’Institut national des études stratégiques de la République kirghize.« La majorité des représentants des gouvernements centre-asiatiques sont des hommes séculaires ayant retenu des perceptions de l’ère soviétique sur le traitement de la religion par l’État » dit le chercheur Alicher Khamidov dans son commentaire à Eurasianet.org. Aujourd’hui, « les gouvernementaux confondent souvent deux tendances séparées : la montée de la religiosité et l’extrémisme religieux ».

Isabella Damiani, spécialiste des questions centre-asiatiques et chercheuse à l’Université de Versailles, explique à Novastan que « bien évidemment, dès les indépendances de 1991, les États centre asiatiques se sont posés comme des États laïques, aussi pour éviter une montée de l’islamisation à l’intérieur des pays et donc une perte de pouvoir de la part des élites présidentielles. » Elle ajoute que l‘« on assiste à la pression des mouvements religieux qui ont toujours essayé d’augmenter leur pouvoir contre les forts pouvoirs présidentiels en Asie centrale, mais bientôt certaines républiques (Ouzbékistan et Kazakhstan) seront mises devant un passage obligé du relais du pouvoir et, comme en 1991, ces moments sont les plus délicats et les plus exploités par les mouvements religieux qui veulent profiter du passage politique pour augmenter leur pouvoir. »

A lire sur Novastan.org : L’islam au Kirghizstan : l’expansion silencieuse?

L’islam peut se retrouver encadré dans le cadre de la lutte contre l’extrémisme. Rappelons qu’en 2013 le gouvernement kazakhstanais a adopté une nouvelle loi anti-terroriste comprenant des mesures préventives dans le champ de l’éducation et des médias. Selon  Human Rights Watch, celle-ci restreint la liberté religieuse et permet des arrestations arbitraires de croyants.

Au Kirghizstan, en février dernier, le Conseil de sécurité de la République a engagé une révision de la conception de la politique de l’État dans la sphère religieuse pour les années 2014-2020Dans ses commentaires du 27 mars 2014, l’OSCE indique que malgré son fondement sur les standards internationaux, la conception, adoptée en 2006, contient « des références généralisantes et négatives sur les communautés religieuses ou de conviction, nouvelles pour le Kirghzstan » et « l’interdiction des insultes des sentiments des croyants », ce dernier point pouvant « restreindre la liberté d’expression ».

Pendant que la population décide de ces rattachements spirituels et les gouvernements cherchent à ne rien perdre du contrôle de l’État, les perspectives économiques restent à l’agenda. Le premier Forum économique « Ligue des États arabes + Asie centrale+ Azerbaïdjan » est prévu pour  le 13 mai 2015 à Ryiad en Arabie Saoudite. Le vice-ministre des affaires étrangères de l’Arabie saoudite espère une participation active du Kazakhstan. L’appartenance des États centre-asiatiques au monde musulman pourrait donc aussi être un atout pour un rapprochement économique dans un sens comme dans l’autre.

Danara Ismetova
Journaliste pour Novastan.org

Relu par Florian Coppenrath

 

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