Drapeau arc-en-ciel

Un jour dans la vie d’un homosexuel de Bichkek

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Les journalistes du site kirghiz 24.kg se sont entretenus un jour entier avec un jeune homme homosexuel à Bichkek. Au fil de cette journée, ils en ont appris plus sur la vie de la communauté LGBT du Kirghizstan et les difficultés auxquelles ses membres sont confrontés. Novastan reprend et traduit ici leur article

Nourbek, un jeune et talentueux spécialiste qui travaille dans une des plus importantes entreprises étrangères implantée au Kirghizstan, est gay. Il a récemment fait son coming-out auprès de sa famille.

Afin de préserver la sécurité et l’intégrité de son interlocuteur, 24kg a choisi de modifier son prénom et de ne pas montrer de photos de lui.

Vie professionnelle et vie privée, deux quotidiens incompatibles

Les journalistes de 24kg ont rencontré Nourbek en-dehors de ses jours de travail, en fin de semaine. Il ne parvient toujours pas à parler de sa vie privée au travail : ses collègues ne sont pas tous compréhensifs et, selon lui, il sera malvenu d’afficher ouvertement ses orientations sexuelles.

Cela ne fait pas longtemps qu’il travaille dans cette entreprise et pourtant, il se dit déjà que certains de ses collègues se doutent de son homosexualité. « Avant tout, je suis un homme comme tous les autres, avec des droits et des devoirs », explique-t-il. « En aucun cas mon orientation sexuelle ne doit influencer mes décisions. Pourtant dans notre société « traditionnelle », on critique et on juge les gens comme moi. Tu as beau être très bon dans ton travail, le fait d’être gay changera ta relation avec tes collègues. Et ça, ça m’énerve ! »

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Il y a quelques années, Nourbek a réalisé qu’il n’y avait qu’une façon de se comporter pour être tranquille : ne pas entretenir de relations intimes avec ses collègues. Du reste, en dehors du travail, il n’a que deux ou trois amis proches.

La toute première fois

Au bout d’une heure, le sujet central n’a pas encore été abordé : la première fois qu’il a su qu’il était homosexuel. Nous finissons par le lui demander, de but en blanc : « Quand est-ce que tu as compris que tu aimais les hommes ? »

« Ça va te surprendre, répond-t-il, mais en ce moment j’ai une relation sérieuse : mon copain et moi vivons ensemble et c’est la première fois que cela m’arrive. Avant ça, je suis sorti avec des femmes. A l’époque je n’aurais jamais pensé qu’un jour j’allais vivre avec un homme. Mais en fait, j’ai toujours été tolérant et respectueux envers les couples LGBT. »

Nourbek a rencontré son copain sur Internet. Leur histoire a commencé par de simples tchats. Il dit que son copain a été très persévérant et patient. Il lui a longtemps fait la cour. Aujourd’hui ils construisent leur projet de vie ensemble, un projet qui se fera hors des frontières kirghizes.

Vivre caché

Nourbek reçoit un appel pendant l’interview. Un rendez-vous professionnel de dernière minute qu’il ne peut pas se permettre de rater, même le week-end. En dehors de son travail, il aide et conseille quelques amis à créer et agrandir leur entreprise. Un peu après, une jolie jeune femme s’approche et salue Nourbek. Ils vont s’asseoir un peu plus loin.

« Imaginez que mon copain vienne me rejoindre et que l’on s’embrasse : vous pouvez être certain qu’on nous jettera des pierres, précise-t-il, une fois revenu de son bref rendez-vous avec son amie. « Mais je suis contre l’étalage de sentiments, cela trahit un manque d’éducation. Mais ce qui m’horripile encore plus c’est l’hypocrisie des gens autour de nous », continue-t-il.

Nourbek estime que tous les citoyens doivent jouir des mêmes droits et devoirs. Mais au Kirghizstan ce n’est pas le cas. Nourbek ne peut pas se promener au parc avec son copain ni s’asseoir dans un café avec lui. « Encore une fois, nous ne comptons pas étaler sur la voie publique notre relation », explique-t-il. « Mais le fait que je ne puisse pas l’inviter à dîner ou aller boire un café ni même me promener quelque part en lui tenant la main, ce n’est pas normal. Si l’on faisait cela, on aurait dès le lendemain des extrémistes nationalistes à nos trousses. Au Kirghizstan, être en couple est dangereux pour les homosexuels. »

Selon lui, seules les populations rurales arrivées en ville agressent ouvertement les individus dont les orientations sexuelles ne sont pas traditionnelles. Les autres n’ont rien contre eux.

Se tenir par la main, un geste difficile pour les jeunes homosexuels au Kirghizstan

Une société hypocrite

A la question « As-tu perdu des amis après avoir fait ton coming-out ? », Nourbek répond que cela n’a pas été le cas.  « Je suis entouré de personnes ouvertes et tolérantes », précise-t-il. « Elles voient avant tout en moi un être humain comme les autres. Mon orientation ne fait pas de moi quelqu’un de mauvais. Je ne suis pas dangereux, je ne frappe ni ne tue personne et je n’impose à personnes mes points de vue. Je me félicite de ne pas avoir affaire ceux qui ne s’intéresse qu’à ma vie sexuelle. »

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Mais Nourbek ne comprend pas pourquoi il lui est interdit d’officialiser sa relation avec son copain, d’être marié, alors qu’il jouit des mêmes droits que n’importe quel autre citoyen. Le jeune homme estime que projet de loi visant à interdire toute  « propagande homosexuelle » est hypocrite. Il ajoute que certaines personnalités sont homosexuelles mais préfèrent se taire pour ne perdre de leur place.

Religion et orientation

La discussion se continue en se promenant : Nourbek est un jeune homme sportif, il s’entraîne régulièrement à la salle de sport. Et chaque fois qu’il peut, il essaye d’y aller encore plus souvent.

« Je n’ai pas de voiture mais ça ne m’intéresse pas », remarque-t-il. « Ni les bus, je ne supporte pas l’odeur et je ne les prends jamais. On dirait que les gens, ici, ne savent pas ce qu’est l’hygiène, n’en ont jamais entendu parler. Alors que, lorsque tu marches, cela te permet de réfléchir, de rêvasser. Quand je ne suis pas pressé, j’écoute de la musique tranquillement. En plus, ça me permet de ne pas grossir », ajoute-il en riant.

Plus tôt dans la journée, Nourbek nous a mentionné qu’il croyait en Allah. Mais comment peut-il être croyant, alors que la religion interdit toute relation homosexuelle ? « Je ne me confie jamais mais je dois avouer que j’y avais bien pensé », répond-t-il. « Nous vivons dans un monde où la pression est telle qu’elle laisse forcement des marques, des coups. Et c’est grâce à la religion que j’ai appris que dit que tout le monde est égal. Dans le Coran il est écrit qu’Allah aime tout le monde et de la même manière. Ce passage reste bien ancré en moi. »

Nourbek nous révèle qu’il se rend de temps à autre à la mosquée. Il ne parle bien évidemment jamais de son orientation sexuelle.

Coming-out

Ce n’est pas sa relation avec la religion qui a été le plus difficile, mais son coming-out à sa famille. D’un côté, il ne voulait pas blesser ses proches, d’un autre, il en avait assez de mentir.

Cela ne fait pas longtemps que Nourbek est sorti du placard : il a avoué à son père qu’il vivait avec un homme. Sa famille l’a tout à fait compris. « Je ne me sens pas en sécurité ici, dans une société qui est prête à me tuer simplement parce que je suis différent » , confie-t-il. « Heureusement, poursuit-il, ma famille le comprend. C’est pour cela que je ne l’ai pas dit tout de suite à mes parents, pour ne pas qu’ils se fassent de souci. Au fond, j’ai toujours voulu parler de ma ‘nouvelle famille’ et partager ma joie avec mes proches. Je suis très proche de mes parents. Ça a été toujours dur pour moi de me cacher et de leur mentir. Je suis content d’en avoir parlé à mon père. » 

Un avenir à l’étranger

Nourbek n’a pas échappé aux inévitables questions des parents : son père aimerait beaucoup avoir des petits-enfants et il veut savoir comment son fils voit son futur. Nourbek s’était déjà posé cette question : « Nous pouvons adopter ou avoir recours à la GPA, clarifie le jeune homme. « Mais, bien sûr, nous ne ferons pas cela au Kirghizstan. Notre futur, nous le voyons dans un pays européen développé, où il est possible de vivre sans être étiqueté « personne de troisième classe » uniquement parce que nous sommes homosexuels et sans craindre pour nos vies. »

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Nourbek et son petit ami ne pensent pas partir de sitôt. Ils continuent donc de faire attention et de cacher leur vie privée. Son copain n’a pas fait son coming-out auprès de ses parents. Nourbek le comprend et ne lui en veut pas.

Il a encore longtemps parlé, de sa vie, de son regard sur l’homosexualité, jusqu’à tard dans la nuit. Le matin suivant, il a regagné comme d’habitude son bureau, où ses collègues sont encore loin de se douter de qui il est en dehors de ces quatre murs.

24.kg
Traduit du russe par Pablo Garcia

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