Frontière Tadjikistan Kirghizstan Maksat Football Incident

Un poste de contrôle à la frontière entre Kirghizstan et Tadjikistan relance les tensions

Les habitants de la zone frontalière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan sont de nouveau en conflit au sujet de la construction d’un poste de contrôle le 14 septembre dernier. Aucun des deux États ne veut en endosser la responsabilité.

Le Kirghizstan et le Tadjikistan connaissent de nouveaux affrontements à leur frontière commune. Après des disputes autour de l’enclave de Vorukh durant l’été, les tensions ont cette fois eu lieu dans le district de Leilek côté kirghiz et de Gafurov côté tadjik. Le 14 septembre dernier, la construction d’un poste de contrôle a débutée près de la frontière dont ni Bichkek, ni Douchanbé n’ont pour l’heure assumé avoir ordonné la construction.

Novastan est le seul média en français et en allemand spécialisé sur l'Asie centrale. Entièrement associatif, il fonctionne grâce à votre participation. Nous sommes indépendants et pour le rester, nous avons besoin de vous ! Vous pouvez nous soutenir à partir de 2 euros par mois, ou en devenant membre par ici.

Ces frictions interviennent un mois et demi après des déclarations très apaisantes de la part des présidents des deux pays. Le 26 juillet dernier, le président kirghiz Sooronbaï Jeenbekov et son homologue tadjik Emomalii Rahmon s’étaient rencontrés en grande pompe sur la route de Vorukh puis à Isfara. Sooronbaï Jeenbekov avait alors déclaré qu’il n’y avait plus de « problèmes irrésolus » entre les deux pays, sans pour autant annoncer de signature d’un accord. L’incident actuel est un exemple supplémentaire allant précisément à l’encontre de cette déclaration.

Lire aussi sur Novastan : Les frontières en Asie centrale : importation du système européen

Depuis leur indépendance en 1991, le Kirghizstan et le Tadjikistan connaissent un lancinant problème au sujet de la définition précise de leurs frontières. Sur 976 kilomètres de frontières communes, seuls 504 sont officiellement délimités et démarqués. Ce qui provoque de multiples différends entre les deux États, malgré l’affichage de la volonté politique d’y mettre fin.

La construction contestée d’un poste de contrôle à la frontière

Cette zone de la frontière tadjiko-kirghize est contestée depuis plusieurs années. En août dernier, un terrain de football entre les deux Etats avait été brièvement occupé par des citoyens tadjiks, ce qui avait déjà relancé les tensions.  En juin 2018, des échanges de tirs de sommation entre les deux armées avait également été signalé.

Depuis le 14 septembre, les deux États s’accusent mutuellement au sujet de la construction d’un poste de contrôle à la frontière, a indiqué le média russe Fergana News. Un évènement qui a accentué les tensions entre les résidents locaux. Les autorités ont depuis entamé des négociations urgentes.

L’attaché de presse de la ville tadjike d’Isfara, Ikbol Ilyozzoda a déclaré à la radio russophone Ozodi, filiale tadjike de Radio Free Liberty, que la construction d’un poste de contrôle sur la route entre Isfara et Vorukh avait été effectuée par des Kirghiz qui y avaient acheminé matériel et chariots. Or ce point de contrôle pourrait causer des problèmes de circulation. « Les actions de la partie kirghize sont en contradiction avec le protocole de 2014, qui interdit tout type de travaux de construction dans des zones disputées. Les parties doivent s’entendre », a indiqué une source à Isfara, rapportée par Fergana News.

Les deux Etats s’accusent mutuellement

Selon le média kirghiz 24.kg, au contraire, ce seraient les Tadjiks qui auraient commencé ces travaux de construction le 14 septembre à 11 heures. « Ils ont versé dix camions pleins de gravats sur la ligne de démarcation classique dans le village de Maksat, sur le terrain de football du district de Leilek, dans la région de Batken [kirghize, ndlr] », explique le site. Selon le média américain Azattyk, les Tadjiks auraient commencé à travailler simultanément à deux endroits sur des territoires disputés dans la région de Batken – près du village de Maksat – et dans la région de Jak-Orouk. « Le côté tadjik effectue des travaux de construction sur une section non attribuée de la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan », selon le site kirghiz Turmush qui évoque trois tronçons de la frontière.

Le vice-Premier ministre kirghiz Jenich Razakov a quant à lui affirmé le 15 septembre que les Tadjiks essayaient d’obtenir un couloir entre Vorukh et le territoire du Tadjikistan. Cette affirmation, rapportée par le média kirghiz Kloop, est un signal fort envoyé envers les autorités tadjikes.

Le dirigeant (« akim ») de la région de Leilek, Baimourat Bekmouratov, a insisté sur le fait que c’était bien la partie tadjike qui avait pris l’initiative de la construction. « La construction a été suspendue depuis hier, mais le Tadjikistan a violé un accord précédemment signé interdisant les travaux de construction sur une section non coordonnée de la frontière. Des actions de sensibilisation sont menées dans la population », a-t-il déclaré.

Quant au dirigeant de la région de Batken, Akram Madoumarov, il a confirmé que les parties tadjike et kirghize avaient échangé des accusations mutuelles de constructions illégales dans des territoires contestés. Le 14 septembre, les délégations officielles du Tadjikistan et du Kirghizstan se sont entretenues au sujet de cette construction et le 15 septembre, le vice-président de la région de Soughd, dans le nord du Tadjikistan, s’est rendu à la frontière et a rencontré un homologue kirghiz.

Des affrontements récurrents

Depuis 2014, les conflits se succèdent et se ressemblent à la frontière entre Kirghizstan et Tadjikistan. Le dernier en date avait eu lieu le 24 août dernier, rapporte le média kirghiz Kloop : les Kirghiz s’étaient battus avec les Tadjiks, à coups de jets de pierres, et de tirs en l’air provenant des gardes-frontières. Selon la version kirghize, tout aurait commencé en raison de la construction d’une clôture près de la maison d’un des habitants de la région de Leilek. Quant à la partie tadjike, elle prétend que les Kirghiz avaient tenté de construire une station-service sur une partie non attribuée de la frontière.

Lire aussi : Deux morts dans un conflit frontalier entre Tadjikistan et Kirghizstan

Des affrontements en mars, mai et juillet 2019 ont également provoqués des morts autour de l’enclave de Vorukh, un autre « point chaud » de la frontière. Le 22 juillet, quatre jours avant une rencontre entre les deux chefs d’États, un homme tadjik avait trouvé la mort au cours d’une de ces multiples agressions verbales qui se sont rapidement transformées en affrontement physique et armé. Plusieurs dizaines d’autres personnes avaient été blessées et plus de 500 avaient été évacuées.

Une question insoluble ?

Au-delà de l’affichage de la volonté politique d’entente des dirigeants actuels, ce conflit territorial non réglé semble bloqué. La Commission intergouvernementale sur la délimitation et la démarcation entre le Tadjikistan et le Kirghizistan ne peut s’accorder sur une définition claire de la frontière, car le Tadjikistan propose de travailler à partir de cartes datant de 1924-1927, tandis que le Kirghizistan veut utiliser des cartes de 1958-1959 et de 1989. Sur les cartes des années 1920, Vorukh se trouve à l’intérieur des frontières de la République tadjike, tandis que sur les cartes des années 1950, Vorukh est une enclave du Kirghizstan.

Envie d'Asie centrale dans votre boîte mail ? Inscrivez-vous gratuitement à notre newsletter hebdomadaire en cliquant ici.

Un mois et demi après la rencontre entre les deux présidents, le problème semble toujours aussi insoluble.

Eléonore de Vulpillières
Journaliste pour Novastan

*Une précédente version de cet article affirmait que les affrontements avaient eu lieu près de l’enclave de Vorukh. C’est une erreur, corrigée dans la version actuelle.

Si vous avez aimé cet article, n'hésitez pas à nous suivre sur Twitter, Facebook, Telegram, Linkedin ou Instagram ! Vous pouvez également vous inscrire pour recevoir notre newsletter hebdomadaire ou nous soutenir en devenant membre de la communauté Novastan.

Le petit village kirghiz de Maksat a été le témoin d’affrontements entre Kirghiz et Tadjiks.
Capture d'écran Google Maps
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *