16 Days

Kirghizstan : une femme sur trois victime de violence

Le 25 Novembre marquait la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes. C’est dans ce contexte que le Kirghizstan accueillait une année de plus une campagne de 16 jours pour sensibiliser contre les discriminations faites aux femmes.

Pendant ces 16 jours, les Nations Unies organisaient, dans tout le pays, dans toutes les villes et les régions diverses activités contre la violence à l'égard des femmes, ainsi que pour le soutien aux victimes.

D’autres mesures ont été prises dans cette visée par le Kirghizstan, au cours des dernières années. La république a notamment adhéré au programme d'action de Beijing, et ratifié la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes ainsi que signé la Déclaration du millénaire. Le pays a adopté des lois telles que « les garanties publiques de l'égalité des droits et l'égalité des chances pour les hommes et les femmes », « la protection sociale et juridique contre la violence domestique », «stratégie nationale sur le genre » et un plan d'action pour sa réalisation.

Toutefois, le nombre de victimes ne cesse d’augmenter. Selon le centre de recherche sur la santé et la démographie kirghiz, 23% de toutes les femmes âgées de 15 à 49 ans ont surmonté une violence physique au moins deux fois depuis l'âge de 15 ans, et 13% au cours des 12 derniers mois. Parmi  les femmes mariées, survivantes d’une violence physique ou sexuelle infligée par leur mari, plus de la moitié, 56% exactement, ont indiqué souffrir d’un traumatisme physique.

Plus inquiétant encore : seulement deux femmes sur cinq ont demandé de l'aide après avoir subi de telles violences.

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Il existe également un grave problème de trafic de mineures, jeunes filles et femmes au-delà des frontières du Kirghizistan. Sous prétexte de leur offrir un poste de femme de ménage, serveuse, et d’autres encore, on les attire en réalité vers un esclavage sexuel. Provoquant de pair l’augmentation des maladies, des grossesses indésirées ; celle, aussi, d’enfants orphelins.

Umutai Dauletova, représentante de l’ONU Femmes au Kirghizstan et responsable de la campagne, précise : « Selon les données du bureau du procureur général, en un an ont été répertoriés 22 meurtres de femmes à la suite de violence au sein de la famille. Et ce sont les données du Procureur général. Nous ne parlons pas, là, de tout ce qui se passe en dehors des statistiques officielles. »

Dans les villages, 60% des mariages se font par enlèvement

L’institut Kyz-Korgon a été créé en 2010 pour compter le nombre d’enlèvements de futures épouses. Pour chaque cycle de 24 heures qui s’écoule, il y aurait 32 cas d’enlèvement de jeunes filles, parmi lesquelles six d’entre elles seraient victimes de violence. « Si on fait le calcul, cela correspondrait à 11 800  cas d’enlèvements par an » alarme Umutai Dauletova.  Dans les villages, 60% des mariages se font par enlèvement (ala kachuu).

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Si le pays participe déjà depuis 16 ans à l’initiative de l’ONU, il reste encore un long chemin avant d’y mettre fin aux violences et sexisme. « L’accent de la campagne est mis sur la mentalité », continue Umutai. C’est effectivement celle-ci qui fait preuve de résistance. « Par exemple, le studio de création 705 produit des dessins animés sur le thème de violences faites aux femmes. L’un d’entre eux s’intitule Эл эмне дейт” : « qu’est-ce que les gens diront ? ». » Parce que bien souvent, femmes et victimes préfèrent le silence au regard de la société.

« Changer la conscience est un processus très complexe, qui peut durer plusieurs années », regrette Umutai Dauletova. « Parfois, nous travaillons avec les écoliers. Après leurs cours, nous regroupons les 7e, 8e et 9e et organisons une formation. C’est très difficile. Sur de telles questions, nous leur demandons : « Qu’est-ce que vous pensez ? Pourquoi ces choses arrivent-elles ? » Les enfants répondent : on l’a violée, elle était elle-même coupable. « Alors pourquoi est-elle coupable ? » « Parce qu’elle était en jupe, c’est de sa faute. » »

Une femme sur trois victime de violence

Selon la responsable de l’ONU, la situation est aujourd’hui d’autant plus difficile. « Ce système ne marche absolument pas. Il y a très peu de centres de prise en charge. Et ceux qui existent sont débordés. Il est rare de réussir à joindre une hot line, et quand enfin on y arrive, c’est pour entendre : « attendez, le temps qu’une place se libère ». »

« Mais la victime, elle, ne peut pas attendre », raconte Umutai, le ton dépité. « Chaque jour, son mari la menace. Elle a besoin d’un refuge, immédiatement. Dans de nombreux cas, elle réussit à s’échapper, mais elle doit laisser les enfants derrière. Et après, la violence se retourne contre eux. Et notre société à nouveau dit que c’est elle la coupable, parce qu’elle a abandonné ses enfants aux mains d’un criminel. »

A Bichkek, il y a seulement un centre de prise en charge ; un deuxième dans le sud du pays. Et ils sont destinés uniquement à celles qui veulent parler de cela.

Selon les statistiques de l’ONU, une femme sur trois subirait des violences au Kirghizstan. Pour ce qui est de la violence domestique, elle concernerait près de 90% des mariages.

La campagne 2014 a commencé avec l’évocation de cas flagrants : cette femme de Talas violée par les huissiers de justice, cette autre femme à qui on a enlevé l’enfant alors qu’il n’avait qu’un an. Le groupe Bishkek Feminist a ouvert la campagne en commémorant les activistes mortes pour la cause.

Le dernier jour de la campagne, le 10 décembre, est la journée mondiale des droits de l’homme : l'association de ces deux dates rappelle avec force que la manifestation de la violence conjugale ou discriminatoire est une violation des droits de l'homme.

Beghimai Sataeva

Traduit du russe par Aiyma Uran

Relu par Marion Biremon

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