Andrew Wachtel

« Une nouvelle éducation plutôt que de l’aide étrangère en Asie centrale »

Nous avons l’honneur de vous présenter un article rédigé par Andrew Wachtel, président de l’Univeristé Américaine en Asie centrale. Docteur en science, profondément engagé pour un renouveau de la région, il nous livre ici  sa vision personnelle de l’Asie centrale, que chacun est en droit de partager ou non.

Depuis l’indépendance en 1991, le Kirghizstan a reçu des milliards de dollars d’aide étrangère, dont la grande majorité semble n’avoir nullement contribué au développement de l’économie kirghize. Bien que le pays soit le seul de la région comportant un gouvernement élu de manière démocratique, son économie reste fragile, fortement dépendante de l’agriculture de subsistance, des infrastructures de l’ère soviétique et des versements d’environ un million de citoyens Kirghizes émigrés en Russie ou au Kazakhstan (approximativement 20% de la population). Durant les vingt années d’indépendance, le nombre d’étudiants inscrits dans l’éducation supérieure a explosé (actuellement quelque 250 000 sont inscrits officiellement) mais la majorité sont dans des institutions de second rang caractérisées par un apprentissage par coeur des cours et minées par de la corruption à tous les niveaux.

A l’inverse, notre projet universitaire a été d’essayer de faire les choses différemment, en délivrant une éducation anglophone de haute qualité des sciences libres (liberal arts, ndlr) à un groupe restreint d’étudiants d’Asie Centrale (75% étant Kirghizes), avec l’assistance de nombreux partenaires internationaux. Diplômant sa quinzième classe en juin 2012, l’American University of Central Asia (AUCA) a déjà délivré plus de 2000 diplômes, avec nombre de ces étudiants exerçant d’ores et déjà de hautes responsabilités dans le business, l’éducation ou les politiques publiques, au Kirghizstan mais aussi dans toute l’Asie Centrale (y compris en Afghanistan). Avec l’aide du Bard College, notre partenaire académique, de l’Open Society Foundation et de l’USAID mais aussi un petit nombre de donateurs privés, nous avons la conviction que des investissements au long terme dans l’éducation doivent être concentrés non pas sur le contenu des matières mais plutôt sur la manière dont les étudiants les apprennent et sur le type de questions qu’ils peuvent se poser afin de réellement transformer l’Asie Centrale. L’AUCA essaie de former une nouvelle génération qui puisse guider la région hors d’une dépendance envers l’aide internationale et l’exploitation des ressources naturelles, vers une nouvelle économie durable mettant en valeur la beauté naturelle de la région, sa main d’oeuvre peu nombreuse mais relativement bien formée et sa localisation stratégique au coeur de l’Asie.

Il est peut-être chimérique de penser qu’une université de seulement trois cent étudiants peut avoir un véritable impact majeur dans la transformation d’une région aussi grande que la moitié des États-Unis. Cependant, deux projets clés de l’AUCA peuvent peut-être servir à montrer comment l’université peut avoir un effet boule de neige pour la société. Le premier est le nouveau bâtiment sur le campus de l’AUCA, conçu pour être le premier bâtiment neutre en consommation d’énergie en Asie Centrale dans lequel nous installerons un nouveau département d’Études Environnementales et un programme sur la Protection de l’Environnement à l’automne 2013. Le bâtiment, conçu par l’architecte new-yorkais Henry Myerberg, proposera un système de chauffage et de refroidissement géothermique ainsi que de nombreuses autres caractéristiques qui en feront un espace dont les étudiants apprendront en même temps qu’un lieu où ils recevront des apprentissages. De plus, étant un campus ouvert, nous autoriserons et encouragerons quiconque dans la région qui souhaite comprendre comment construire et faire fonctionner des bâtiments efficaces en énergie à apprendre de notre bâtiment. Nous partagerons notre expertise sur la manière de concevoir un bâtiment qui prend en compte les styles architecturaux locaux (ce qui n’est pas un moindre exploit étant donné leur conception dans l’URSS des années 1970, bien avant que la problématique de l’efficacité énergétique n’ait été seulement envisagée comme un problème).

Un second projet implique les efforts de notre faculté de Droit économique et international pour introduire les Droits de l’Homme dans le programme éducatif. Reconnaissant que l’ajout simple d’un cours sur le sujet créerait l’impression que ce ne serait qu’un électif et ainsi de peu d’importance, ils ont développé une approche innovante qui introduit des modules relatifs aux questions des Droits de l’Homme dans des cours tout au long du cursus aussi bien du côté de la théorie que de la pratique. Travaillant avec des partenaires américains, ils ont pu mettre au point un manuel et un ouvrage de référence pour enseigner cette matière. Ils ont également convenu d’un séminaire à l’attention d’autres universités au Kirghizstan, presque toutes ayant décidé d’adopter le programme pour leurs étudiants. Ainsi, bien que l’AUCA ne forme que 25 à 30 étudiants en Droit chaque année, notre cursus concernera des centaines d’étudiants d’autres universités, assurant que la quasi-totalité des diplômés de Droit au Kirghizstan aient une base solide sur les problèmes relatifs aux Droits de l’Homme, et ce quel que soit leur domaine de prédilection.

Il y a, bien entendu, des limites quant à ce que peut réaliser une petite institution. Nous ne pensons pas que nos efforts à eux seuls puissent être suffisants pour sortir le secteur de l’éducation supérieure au Kirghizstan du malaise post-soviétique. Cependant, tant par l’exemple que nous contribuons à construire en éduquant nos propres étudiants que par les projets que nous partageons avec la communauté, nous avons la certitude que notre modèle des sciences libres centré sur l’indépendance de réflexion, l’engagement actif et l’honnêteté intellectuelle, fera à l’arrivée plus pour relever le Kirghizstan qu’un autre milliard de dollars d’aide étrangère.

Andrew WACHTEL
Président de l’American University of Central Asia

Traduction de l’anglais : Etienne COMBIER

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