Maternelle Ak-Talaa Kirghizstan jouets

Une visite à Ak-Talaa : Argent, corruption et économie (3/6)

Nadine Boller, originaire de Suisse, est une réalisatrice de documentaires et une amoureuse du Kirghizstan. Pour ses dernières recherches, elle a passé avec son amie kirghize Mahabad quelques jours dans son village natal d’Ak-Talaa, dans le centre du Kirghizstan.

Après avoir découvert la famille de Mahabad dans notre première partie, puis la tradition du mariage par enlèvement, Nadine décrit un quotidien marqué par la corruption et l’émigration. Reportage.

Cet article est une traduction depuis notre version allemande. Pour le lire en version originale, cliquez ici.

Gülzat est directrice de l’école maternelle d’Ak-Talaa, où Mahabad a fait construire des toilettes et donné des articles de literie. Elle nous invite pour une visite pendant laquelle les enseignantes seront ravies de nous offrir le chaï.

Au Kirghizstan, « chaï » est un terme générique signifiant « hospitalité » et désigne non seulement le thé, mais aussi du pain, de la confiture et parfois une salade, de la viande, des biscuits et d’autres collations. Peu importe qui entre dans une maison inconnue et à quelle heure, on lui offre toujours d’abord le chaï, où l’on s’asseoit, se repose et discute.

La maternelle, oasis d’Ak-Talaa

La maternelle est probablement l’endroit le plus coloré d’Ak-Talaa. Je suis particulièrement impressionnée par la créativité dont fait preuve la décoration des chambres. Dans un village par ailleurs d’un brun monotone et poussiéreux, la maternelle est une oasis. C’est le résultat de beaucoup de travail et d’initiative, nous disent les enseignantes : la corruption leur met constamment des bâtons dans les roues.

« Concrètement, les choses se passent ainsi : l’État donne à chaque école maternelle une somme d’argent mensuelle destinée à l’entretien des installations », explique une enseignante nommée Aïgul. « Mais avant de nous parvenir, l’argent passe par l’administration du village et le maire, qui en conservent une partie à chaque fois. En bout de ligne, nous n’obtenons en fait qu’une fraction de ce qui nous est dû », décrit-elle.

15 enfants accueillis : c’est trop peu pour le gouvernement

« C’est déjà problématique en soi, mais les choses deviennent plus sérieuses encore lorsque les inspecteurs du gouvernement nous visitent et demandent à savoir pourquoi nous n’avons ni réfrigérateur ni chauffage adéquat. À chaque fois, ils menacent de fermer la maternelle. Pour éviter que cela se produise et que nous perdions notre emploi, nous puisons à même notre salaire pour améliorer les installations. C’est un cercle vicieux : avec notre dernière paie, nous payons pour recevoir la suivante. »

Institutrices maternelle Ak-Talaa Kirghizstan

À l’heure actuelle, la maternelle accueille quinze enfants, trop peu aux yeux du gouvernement. Il devrait y en avoir au moins vingt ou vingt-cinq. Les villageois, qui vivent de la terre, n’ont aucun revenu. Ils ne peuvent se permettre les frais mensuel de 400 soms (environ 5,5 euros) par enfant. Les enseignantes sont donc obligées de passer régulièrement de maison en maison pour convaincre les parents d’envoyer leurs enfants un ou deux mois à la maternelle afin de leur éviter des ennuis avec le gouvernement.

Des maisons endommagées et non réparées

Cet impact si direct de la corruption sur les enfants nous donne vite envie, à Mahabad et moi, de rendre une visite au maire. Nous sommes sur le point de quitter la maternelle lorsqu’une femme nommée Gülal nous intercepte. Elle nous salue, puis commence immédiatement à reprocher à Mahabad d’aider l’école mais pas sa famille, qui vit dans la plus grande pauvreté. Mahabad ne peut que difficilement se justifier et décide d’aller visiter la maison de Gülal.

De l’extérieur, elle ne semble au premier abord pas très différente des maisons environnantes, mais à l’intérieur, nous apercevons de grosses fissures – ou plutôt des crevasses – s’étirant du plafond jusqu’au plancher, causées par des dégâts d’eau. Le gouvernement leur a promis 250 000 soms (environ 3430 euros), dont seulement un cinquième leur est parvenu. De plus, deux de ses fils sont handicapés : l’un en raison d’une ponction lombaire bâclée suite à une méningite dans son enfance, et l’autre d’une opération à la tête mal exécutée après une chute de cheval. Tous deux souffrent désormais d’un retard mental. « Le gouvernement nous donne une allocation mensuelle pour soins de santé de 4000 soms (55 euros), et c’est tout. »

Fissure maison Gulal Ak-Talaa Kirghizstan

Des larmes coulent sur les joues de Gülal alors qu’elle évoque les détails de sa situation. « Nous sommes la famille la plus pauvre du village », dit-elle. Mahabad lui promet de chercher des possibilités de dons en Allemagne et en Suisse et quitte avec tristesse leur maison.

Le maire vit dans une maison « européenne »

Il est maintenant temps d’aller visiter le maire pour constater combien d’argent du gouvernement aboutit entre ses mains, alors que d’autres en reçoivent une si petite part. Dans le village, on dit qu’il habite dans une maison européenne. Nous demandons d’abord ce qu’est exactement une maison européenne. Les gens précisent qu’il s’agit d’une maison non pas simplement construite sans plan, comme c’est le cas de presque toutes les maisons d’Ak-Talaa, mais conçue par un architecte.

La rumeur prétend qu’il y a même l’eau courante à l’intérieur et une canalisation septique en-dessous. Nous réagissons avec incrédulité, le village d’Ak-Talaa dans son entier ne comptant aucune conduite d’eau.

Le maire, ce fermier

Comme nous approchons de la maison en question, nous entendons soudain quelqu’un crier « Mahabad! Viens prendre le chaï! » Un fermier vêtu d’un pantalon de sport sale et menant une vache a reconnu Mahabad de loin. Ce n’est qu’après quelques minutes de conversation avec lui que je comprends qu’il s’agit du maire en personne.

Extérieur maison maire Ak-Talaa Kirghizstan

À première vue, la maison européenne ressemble à n’importe quelle autre maison kirghize : toit en métal vert, murs bruns, fenêtres mal installées. Elle semble cependant plus grande et mieux isolée. À vingt mètres en face de l’entrée se trouve une toilette extérieure, ce qui semble indiquer l’absence de toilette à chasse d’eau dans la maison.

Luxe indécent

Le monde qui s’ouvre à nous en entrant dans la maison offre un contraste frappant non seulement avec la maison fissurée de Gülal, mais aussi avec la rusticité de ses occupants, le maire et son épouse. L’aménagement intérieur s’apparente à celui d’un logement de luxe de la capitale; l’absence d’eau courante n’est pas ce qui attire d’abord l’attention.

Intérieur maison maire Ak-Talaa Kirghizstan

Ce n’est qu’en voyant la femme du maire remplir la bouilloire avec un seau et en étant dirigée vers la toilette extérieure que je me rends compte que les rumeurs sont infondées. Il semble cependant évident que le maire est considérablement plus riche que tout autre habitant d’Ak-Talaa.

L’émigration, plaie d’Ak-Alaa

En prenant le chaï, nous faisons preuve de discrétion et ne discutons que de questions banales, car nous voudrions parler de corruption avec lui devant une caméra. Il ne voudra ensuite probablement plus jamais nous inviter pour un chaï. Il nous parle toutefois du problème de l’exode du village. Ak-Talaa compte 545 habitants, mais chaque année, en raison de la situation économique précaire, le nombre de personnes quittant le village est supérieur à celui des naissances.

Maire Ak-Talaa Kirghizstan

La capitale Bichkek et la Russie sont les destinations préférées pour trouver du travail. Ce sont rarement des familles entières qui partent. En général, ce sont les fils, et parfois les filles, qui sont envoyés dans les villes pour y gagner de l’argent, et ceux qui partent retournent rarement à Ak-Talaa. La population du village diminue donc d’année en année.

Mahabad a vécu cela dans sa propre famille : son père déménagea d’abord dans la capitale puis, après quelques années, l’y emmena elle aussi. La maison où elle a grandi est depuis longtemps à l’abandon et tombe en ruines.

Nadine Boller
Traduit de l’allemand par Nicolas Jadot

La semaine prochaine, nous serons de retour pour la quatrième partie du reportage de Nadine. 

La maternelle du village d’Ak-Talaa, dans le centre du Kirghizstan.
Nadine Boller
Les institutrices de la maternelle d’Ak-Talaa.
Nadine Boller
La fissure dans le mur de la maison de Gülal.
Nadine Boller
L’extérieur de la maison du maire d’Ak-Talaa, ou « maison européenne ».
Nadine Boller
La maison du maire d’Ak-Talaa aparait luxueuse en comparaison de celles de ses administrés.
Nadine Boller
Le maire d’Ak-Talaa.
Nadine Boller
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