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Une visite à Ak-Talaa : La vie dans le village, maisons et pression sociale (4/6)

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Nadine Boller, originaire de Suisse, est une réalisatrice de documentaires et une amoureuse du Kirghizstan. Pour ses dernières recherches, elle a passé avec son amie kirghize Mahabad quelques jours dans son village natal d’Ak-Talaa, dans le centre du Kirghizstan.

Après avoir découvert la famille de Mahabad, puis décrit la tradition contestée du mariage par enlèvement et un quotidien marqué par la corruption, Nadine explore la pression sociale. Reportage.

Cet article est une traduction depuis notre version allemande. Pour le lire en version originale, cliquez ici.

Nous approchons d’une maison blanche à la porte bleu clair et aux fenêtres barricadées. Les câbles électriques sont coupés, et difficile de dire où se termine le jardin et où commence la nature. « J’ai passé mes cinq dernières années à Ak-Talaa dans cette maison », dit Mahabad. « Et avant? », dis-je avec curiosité. Mahabad m’indique une hutte en terre, qui ressemble à première vue à une grange ou une écurie. « Ici. »

Ayant remarqué mon regard perplexe, elle explique : « C’est le style de construction kirghiz le plus ancien – tout est en terre et en paille, avec un plafond bas et presque aucune fenêtre afin que la chaleur ne s’échappe pas. À l’époque soviétique, quand les nomades ont été contraints à devenir sédentaires, ils ont construit des maisons comme celle-ci », explique-t-elle.

Mahabat Maison Ak-Talaa Kirghizstan

Mahabat devant sa maison actuelle.

Le plafond est très bas, en effet. Les chambres ne dépassent pas la taille de Mahabad, et elle est encore plus petite que moi. Elle entre dans la maison par une fenêtre et s’étonne immédiatement de l’étroitesse de l’intérieur. « Ça me semblait beaucoup plus grand quand j’étais enfant ! Ça, c’était mon jouet préféré », dit-elle en pointant vers un pilier de bois soutenant le plafond.

Une maison en terre « modifiable »

La partie inférieure est lisse et les coins sont légèrement arrondis. « Je tournais en cercle pendant des heures autour ce pilier. Il n’y avait rien d’autre avec quoi jouer. » Mahabad jette un regard alentour. Elle se rappelle exactement où chacun s’asseyait, où on dormait et où elle allait toujours faire pipi. On aperçoit une fosse creusée dans un coin de la pièce. « Ici, dans ce trou, nous gardions les pommes de terre. La maison peut être modifiée parce que tout est fait en terre, le sol aussi. »

Mahabat Maison enfance Ak-Talaa Kirghizstan

La cuisine de son ancienne maison d’enfance.

Je connais l’appartement de Mahabad à Berlin. Elle vit au septième étage, dans un studio moderne avec vue sur le quartier. Ce n’est que maintenant que je prends conscience de l’ampleur du contraste avec son enfance. Fait intéressant, des traces de l’ancienne vie de Mahabad survivent encore à Berlin. « En hiver, je débranche le réfrigérateur et j’entrepose tout sur le balcon. Il n’y avait pas de réfrigérateur à Ak-Talaa. Nous entreposions tout dans les parties la plus fraîches de la maison. À Berlin, je suis toujours extrêmement économe avec l’eau. Si je te disais toute la vaisselle que je peux laver avec une tasse d’eau, tu ne me croirais pas. Ak-Talaa n’a pas d’eau courante. Quand j’étais enfant, c’était ma tâche d’aller avec l’âne remplir les bidons d’eau au puits – un travail épuisant, surtout en hiver. J’en ai appris à économiser l’eau autant que possible. »

Des conditions de vie difficiles

Il y a quelques années, une famille pauvre habitait dans la maison plus récente aux fenêtres barricadées, près de la hutte en terre. Mais la maison a été vendue et ils ont dû en sortir et construire une petite maisonnette en terre d’une seule pièce où ils habitèrent tous ensemble.

Mais les acheteurs de la maison n’avaient pas de bétail et il leur était très difficile de vivre dans les rudes conditions d’Ak-Talaa. Un jour, ils jetèrent l’éponge et – comme tant d’autres jeunes familles – déménagèrent en ville. Chaque fois que Mahabad se rend à Ak-Talaa, elle visite cette famille pauvre dans la maisonnette en terre.

Koubanychbek, Gulnara et leur famille

Au cours des dernières années, la maisonnette en terre s’est transformée en une cuisine, puis une véritable maison a été construite à côté. Koubanychbek et Gulnara sont extrêmement heureux de la visite de Mahabad. En plus du chaï habituel, nous avons droit à une soupe et à des œufs frits. Tous deux sont si charmants et accueillants qu’il est difficile de croire qu’il y a une trentaine d’années, Gulnara a été enlevée de la manière la plus brutale qui soit par Koubanychbek.

Gulnara Koubanychbek Famille Ak-Talaa Kirghizstan

La famille de Gulnara et Koubanychbek

Elle ne connaissait absolument pas son futur mari et voulait étudier dans la capitale. Lorsque les hommes l’enlevèrent, elle se défendit si vigoureusement qu’elle disloqua la mâchoire de l’un d’eux. Le couple a aujourd’hui quatre enfants, qui sont eux-mêmes parents.

L’adoption, un moyen de cacher un divorce

L’aînée de ses filles est divorcée et a une fille de six ans nommée Aijan de ce premier mariage. Afin de lui faciliter la recherche d’un nouveau mari, Gulnara und Koubanychbek ont adopté leur petite-fille comme leur propre enfant. Pour cette raison, la petite Aijan appelle ses grand-parents « papa » et « maman » et considère sa mère comme sa sœur. « Nous ne voulons pas qu’Aijan soit confuse au sujet de son origine. Il est donc préférable de lui laisser croire que nous sommes ses parents, même si biologiquement c’est faux », dit Gulnara.

Soudain, nous entendons leur fils qui crie au-dehors. Sa femme vient de monter dans une voiture et de partir avec leur bébé d’un mois. Ils se sont disputés avant notre arrivée, et la belle-fille a probablement profité du fait que tous étaient occupés avec nous pour faire ses bagages et s’enfuir. On appelle rapidement le village voisin pour leur ordonner d’arrêter la voiture. Le téléphone sonne peu de temps après; la belle-fille et le bébé ont été attrapés.

Femme Bébé Ak-Talaa Kirghizstan

La fugitive et son enfant.

Notre chaï prend brusquement fin, alors que dans le village voisin on réprimande la jeune femme et on s’affaire à la ramener chez elle. Nous poursuivons donc à pied pour une visite à l’ancienne professeure de mathématiques de Mahabad. C’est à ce moment qu’on nous annonce que quelques jours auparavant, son plus jeune fils a heurté une vieille dame avec son minibus.

Nadine Boller

Traduit de l’allemand par Nicolas Jadot

La semaine prochaine,  découvrez notre 5ème et avant dernière partie du reportage de Nadine. Merci pour votre fidélité !

La maison d’enfance de Mahabat, à Ak-Talaa, dans le centre du Kirghizstan.Nadine Boller
Mahabat devant sa maison actuelle.Nadine Boller
La cuisine de son ancienne maison d’enfance.Nadine Boller
Commentaires
  • Merci pour ces beaux partages qui rapprochent les gens par la pensée.d’où que l’on soit nous sommes tous humainement dépendants les uns des autres,donc solidaires quand c’est nécessaire et respectueux toujours

    4 mars 2017

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