Mariage Kirghizstan Village

Une visite à Ak-Talaa : Le mariage par enlèvement  (2/6)

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Nadine Boller, originaire de Suisse, est une réalisatrice de documentaires et une amoureuse du Kirghizstan. Pour ses dernières recherches, elle a passé avec son amie kirghize Mahabad quelques jours dans son village natal d’Ak-Talaa, dans le centre du Kirghizstan.

Après avoir découvert la famille de Mahabad dans notre première partie, Nadine raconte sa perception du mariage par enlèvement au Kirghizstan, une tradition souvent mal comprise à l’étranger. Reportage.

Cet article est une traduction depuis notre version allemande. Pour le lire en version originale, cliquez ici.

À l’entrée de la maison, Gülzat nous accueille avec un grand sourire. Avec sa queue de cheval à la mode et son air joyeux, la conversation est vite lancée. Elle est mariée avec Maïrambek depuis quinze ans et c’est une histoire très intéressante, nous dit-elle.

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Le mariage par enlèvement existe toujours au Kirghizstan, ce qui constitue un problème important et grave. Or, de nombreux hommes et femmes plus âgés en parlent avec une légèreté surprenante. Du côté des femmes, une certaine acceptation de leur position de victime transparaît, et la question semble généralement moins dramatique aux hommes dans les régions rurales.

Un phénomène répandu

Selon les statistiques, près de la moitié des femmes kirghizes ont été enlevées. « Bien sûr, au début, toutes les femmes qui ont été enlevées résistent. Mais dans la plupart des cas, elles apprennent tôt ou tard à aimer leur mari », affirme Maïrambek.

mairambek Kirghizstan Ak-Talaa

Maïrambek, le mari enleveur.

Les enlèvements sont souvent commis par des jeunes hommes trop timides pour approcher une fille directement. Maïrambek était l’un d’eux. Un mois avant l’enlèvement, il avait bien rencontré une fille dans la capitale, mais n’avait pas eu le courage de faire davantage connaissance.

En quête d’une femme à enlever

 A cette époque, il était âgé de vingt-quatre ans et le temps de se marier était venu. À la maison, le jeune Maïrambek annonça qu’il enlèverait une fille et que tout devait être préparé pour le mariage.

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Alors que ses parents préparaient les invitations au mariage, abattaient un cheval et garnissaient les tables de nourriture, Maïrambek remplissait un minibus de jeunes hommes et se dirigeait vers la capitale. Le plan était de trouver la fille et de la faire entrer dans le minibus aussi vite et discrètement que possible. L’excitation retomba toutefois bien vite lorsque la fille s’avéra introuvable. Elle devait avoir ressenti que quelque chose se tramait et s’être cachée par précaution.

Age mariage Kirghizstan

Au Kirghizstan, les femmes se marient bien plus jeunes que les hommes.

La famille attendait

Après la déception vint la panique : tout était déjà prêt à la maison et tous attendaient la jolie mariée. La honte retomberait sur sa famille s’il revenait les mains vides. Les occupants du minibus décidèrent vite d’une réunion de crise et chacun suggéra des filles toujours célibataires qui feraient de bonnes épouses. Une heureuse élue ayant été choisie, le minibus se remit en mouvement. Mais ce jour-là, tous s’étaient sans doute levés du pied gauche parce que cette fille-là aussi était introuvable.

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Les jeunes hommes se remirent donc à quadriller les rues en passant à nouveau en revue le répertoire des filles célibataires. En un acte de désespoir, ils attrapèrent une jeune femme dans la rue. S’étant révélée trop grosse, elle fut relâchée.

Une première femme échappe au mariage forcé

Après une longue valse-hésitation, ils se mirent de nouveau d’accord sur une fille, qui fut enlevée avec succès. Elle luttait avec acharnement et donnait des coups, de telle sorte que tous les jeunes hommes durent la retenir jusqu’à leur arrivée au village. La lutte s’y poursuivit, tandis que les femmes lui passaient de force le foulard blanc, le symbole du mariage comparable à l’alliance en Occident. Durant des heures, la jeune fille résista et créa tout un drame. Mais elle ne faisait pas le poids seule contre une mère obstinée, la grand-mère ainsi que plusieurs tantes et cousines.

Le foulard blanc fixé sur sa tête, on passa au second rituel de consommation du mariage : la défloraison. Les femmes déshabillèrent la fille en pleurs et l’envoyèrent à Maïrambek, sur un lit dissimulé derrière un rideau. Juste au moment où cela devait se passer, firent irruption non seulement les parents furieux de la fille, mais aussi une douzaine de membres de sa famille qui savaient bien qu’elle avait été enlevée. La mariée fut arrachée du lit et Maïrambek frappé à coups de poings et de pieds. Le fait qu’elle soit demeurée vierge le sauva, sans quoi Maïrambek et sa famille auraient perdu encore davantage.

« J’ai pleuré », se rappelle Gülzat

Quelques semaines plus tard, un Maïrambek découragé se remettait à la recherche d’une épouse, mais cette fois-ci, il voulut se simplifier la tâche. Une connaissance était institutrice à l’école du village. Elle lui fit la faveur d’inviter toutes les filles de seize et dix-sept ans de la classe de dernière année à le rencontrer en vue d’un mariage. Mais après qu’on lui eût présenté la quatrième candidate, Maïrambek se dit qu’elles étaient tout de même un peu jeunes.

Gulzat Kirghizstan Ak-TalaaGülzat, aujourd’hui mariée, a été enlevée et mariée de force.

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Environ un mois plus tard, un ami de Maïrambek mentionna une fille célibataire, nommée Gülzat, qui pourrait s’avérer une bonne prise. Le jeune homme avait appris de ses erreurs et alla d’abord la visiter seul.

Après une heure de conversation, Maïrambek conclut en lui disant qu’il voulait l’enlever. Gülzat ne le prit pas au sérieux, mais deux jours après, assise entre deux hommes dans une voiture inconnue, elle sut qu’il était derrière tout ça. « J’ai pleuré », se rappelle Gülzat, « mais je n’ai offert aucune résistance, car il semblait être un homme bon et honnête. C’est comme ça chez nous au Kirghizstan. Certaines femmes sont mariées de force. Mais je suis heureuse parce que nous avons trois merveilleux enfants et un toit sur la tête ».

Nadine Boller

Traduit de l’allemand par Nicolas Jadot

Un mariage forcé au Kirghizstan.Evgeni Zotov
Maïrambek, le mari enleveur. DR
Au Kirghizstan, les femmes se marient bien plus jeunes que les hommes.We Overland
Gülzat, aujourd’hui mariée, a été enlevée et mariée de force.Nadine Boller
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