Vie et mœurs des déchets uraniques centre asiatiques

Les déchets nucléaires en Asie Centrale sont une véritable menace transnationale pour la région. Novastan.org a mené une enquête de terrain jusqu’à Min Kush, un des silos de stockage les plus à risques pour comprendre les impacts possibles du risque radioactif au Kirghizstan.

L’Asie Centrale regorge par endroit de minerai uranique. Des sites d’exploitations, pour la plupart perdus dans les montagnes ont été créés de toutes pièces par le pouvoir soviétique. A l’époque de la guerre froide, l’uranium était produit à des fins militaires. C’est seulement plus tard qu’il servit au développement du nucléaire civil. Cette industrie lourde aujourd’hui abandonnée a laissé des traces profondes dans le présent des ex-républiques soviétiques productrices de ce minerai : l’environnement des sites non protégés a été dévasté par le non recyclage des éléments fortement radioactifs, et un grand nombre d’habitant a souffert directement ou indirectement d’irradiations. Au Kazakhstan, au Kirghizstan, en Ouzbékistan et au Tadjikistan, plus de 70 gisements d’uranium étaient exploités. Aujourd’hui, sur ces territoires s’accumulent plus de 800 millions tonnes des déchets toxiques et radioactifs, dont une grande majorité se situent à proximité des eaux de rivières transfrontalières.

Ces déchets sont enfouis dans des constructions protectrices vétustes et à présent délabrées. La protection des milieux contre ces déchets est pratiquement inexistante. A la suite d’incidents naturels comme des coulées de boues ou des tremblements de terre, phénomènes typiques de ces régions, ces substances dangereuses perlent de leurs conteneurs rouillés et s’infiltrent dans l’eau et les sols empoisonnant non seulement les villages proches, mais aussi les régions situées en aval. En décembre 1964, au Kirghizstan, le silo de stockage d’Ak-Tuz s’est écroulé aux suites d’un tremblement de terre. 600 000 mètres cubes de déchets, soit 60% de la contenance totale du silo se déversa dans la rivière Kitchi-Kémin. Ces torrents de boue radioactive suivant le cours de l’eau se sont répandus jusqu’à 40 km plus bas, dans la vallée fluviale de Kitchi-Kémin, jusqu’à sa jonction avec le fleuve Tchou, qui s’achemine vers le Kazakhstan. Les conséquences de cette catastrophe transfrontalière démontrent l’impact massif qu’ont ces centres de déchets sur l’environnement, la santé des habitants de la vallée mais aussi sur les relations internationales en Asie Centrale.

Aujourd’hui, les silos les plus dangereux sont ceux de Mailuu-Suu et de Min-Kush au Kirghizstan, (voir la carte interactive), Tabochar et Khodjent au Tadjikistan (voir la carte interactive), Chorkesar en Ouzbékistan (voir la carte interactive). C’est une zone radioactive du Ferghana, qui se trouve aux frontières des trois pays. Dans tous ces silos, la situation socio-économique est identique. À l’époque de l’URSS, ils étaient florissants car la production d’uranium était entièrement financée par Moscou. Après la désagrégation de l’Union Soviétique, toutes les mines ont été fermées et ces communes urbaines se sont peu à peu transformées en villages misérables.

Sans gestion centralisée de Moscou, la qualité des services d’instruction et médicaux est devenue pire et les infrastructures se sont désintégrées comme en atteste l’état actuel des routes. L’indigence et le sentiment de désolation sont empirés par un écosystème bouleversé. À Min-Kush et Chorkesar, les mines d’uranium sont partiellement inondées, l’eau infectée s’infiltre dans les nappes phréatiques que la population locale utilise pour l’irrigation. Les conteneurs de stockage ne sont pas protégés: les habitants démunis les ouvrent et les fouillent, en cherchant des métaux non ferreux qu’ils pourront revendre ou les adaptent comme matériel de construction.

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La situation du Kirghizstan est particulièrement alarmante : c’est le pays recensant le plus de centres de stockage de ces déchets.

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Le silo de Mailuu-Suu était un véritable centre de retraitement des déchets, il recevait de l’époque de l’URSS du minerai d’uranium du Tadjikistan, d’Allemagne, de Tchécoslovaquie et de Bulgarie. Ces tonnes d’uranium stockées en amont de  rivières transfrontalières sont restées sur place et menacent toute l’Asie Centrale. En 2010, l’ex-président de la République kirghize, Roza Otounbaïeva, a lancé une polémique politique. Elle a proposé à la communauté internationale d’annuler la dette extérieure du pays qui s’élevait en 2010 à 2,5 milliards de dollars en contrepartie de la mise en œuvre de programmes de protection de l’environnement et de retraitement de ces déchets au Kirghizstan.

« Nous avons proposé cette initiative étant donné que sur notre territoire un grand nombre de silos menacent toute l’Asie centrale et que nous n’avons pas les moyens de les remettre en état. En cas d’incident, c’est 60 millions de personnes soit 10 fois la population d Kirghizstan qui est à risque » – a déclaré l’ex-présidente. Cependant la proposition de Roza Otounbaïeva n’a pas eu de résonance.

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Le village de Min-Kush, au cœur du Kirghizstan, est une possible source de contamination des territoires l’avoisinant. Les silos de stockage des déchets uraniques sont disposés dans la vallée du fleuve Naryn-Syr-Daria. Le plus dangereux enfouissement pour la région est Touyuk-Suu dont la digue séparant les conteneurs de la rivière est délabrée.

Si l’Asie Centrale est menacée, le village environnant au centre de stockage est ruiné par ces déchets. L’équipe de Novastan.org est allée sur le terrain pour voir le quotidien des habitants.

Min-Kush fut ouvert en 1950, après que les savants soviétiques y aient découvert de l’uranium brut. Min-Kush s’avère être un centre de ressources minières : en dehors de l’uranium le bourg est riche en cuivre, en étain, en argent, en antimoine, en gypse et en charbon. Les productions y étaient variées, et la ville produisait en même temps que de l’uranium majoritairement du gypse : plus de 15 millions de tonnes y ont été produites. En parallèle de l’industrie minière, une usine de papèterie fut ouverte et produisait des stylos et des crayons-feutres pour toute l’Union Soviétique. Dans plusieurs mines, on obtenait un charbon de haute qualité. Aujourd’hui presque toutes ces usines ont fermé. Les entrées des mines d’uranium et de charbon sont comblées. Si du charbon est extrait ici, c’est seulement par le moyen ouvert sur les pentes des montagnes.

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La majorité des mines uraniques sont inondées, l’eau ressort imprégnée d’agents radioactifs et coule directement vers le village. (La couleur sur la photo est naturelle)

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Les locaux se sont habitués à une telle situation. C’est sans peur qu’ils mangent les fruits et les légumes qu’ils ont cultivé dans les jardins arrosés avec cette eau. Le bétail paît lui-aussi souvent directement sur les silos de stockage d’uranium. La santé des minkouchois est pourtant bonne, l’hôpital est absolument vide, bien qu’un peu partout l’odeur de l’uranium se fasse sentir, semblable à l’odeur des médicaments. « Nous sommes comme des rats, nous nous adaptons » affirme un villageois. Les trois grands silos qui se trouvent à trois minutes des ensembles de logements ne sont pas protégés. Il est difficile de trouver les sites en question : aucun signe préventif n’avertit de leur existence. L’équipe de Novastan.org a réussi à les trouver aidé par des marques du paysage.

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Le silo des déchets en amont de la rivière n’est que la partie visible du métal radioactif entreposé dans cette enceinte fragile d’un mètre et demi. Le silo a été ouvert et fouillé par des habitants en cherche de métaux non-ferreux. Il est difficile d’imaginer le taux de radioactivité à cet endroit à la merci d’une coulée de boue.

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Le second silo a été identifié par la surface fendue de la terre morte qui le recouvre et deux tubes évacuant les gaz des déchets.

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L’administration du village nous a présenté les résultats d’une expertise effectuée  en 2006. Le niveau des rayons gamma à Min-Kush est de 25,5 R/h, ce qui est presque la norme (25 R/h). Cependant dans dix-huit maisons l’irradiation s’est révélée des dizaines de fois plus importante : de 61 à 320 R/h. Les habitants de ces maisons utilisaient comme matériel de construction le contenu des silos de stockage des déchets et des mines uraniques.

Les Minkouchois ont écrit à de nombreuses reprises des lettres à diverses instances pour exiger la réhabilitation des silos et l’expertise des produits qu’ils consomment. Cependant aucune de ces démarches n’a été récompensée de succès, et Min-Kush à demi détruite tente de survivre en s’adaptant aux radiations.

Néanmoins, certains pas vers une résolution du problème des silos de stockage des déchets uraniques en Asie Centrale ont été accomplis. En 2009, à Bichkek, a eu lieu la conférence régionale « Déchets uraniques : les problèmes locaux, les conséquences régionales, la décision globale ». Les représentants des structures gouvernementales et les experts du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan ainsi que les organisations internationales ont examiné les problèmes de la gestion des déchets radioactifs existant dans la région. Le résultat a été l’acceptation d’un document cadre qui contient les résultats de l’analyse de la gestion des déchets radioactifs dans les contextes nationaux et transfrontaliers, et l’estimation de l’influence de ces déchets sur l’état de l’environnement. Le projet du document a été présenté au Forum International de Genève la même année. Il est adressé aux organisations internationales et les instituts des finances, puisque les pays de l’Asie Centrale ne disposent pas des fonds nécessaires à la résolution du problème. Suivant les résultats du forum de Genève, les pays centre-asiatiques, les Agences de l’ONU, l’AIEA, l’OSCE, la CE, la BERD et le CEEA ont accepté une Déclaration commune.

De plus, à Mailuu-Suu, depuis 2005  été mis en place le projet de la Banque Mondiale « La prévention des situations d’urgence » d’un coût de 10,95 millions de dollars visant à relocaliser les déchets dans un lieu plus sur. Il est à remarquer que les spécialistes du projet furent dérangés par les habitants du lieu qui barraient les chemins et ne permettaient pas l’évacuation des déchets uraniques : pour eux, ces déchets sont leur seul moyen de gagner leur vie. Néanmoins, après un long travail de communication, le transfert des silos №3 et №18  vers des sites plus loin du bord de la rivière a été réalisé.

L’événement le plus récent date des 24 et 25 octobre 2012, à Bichkek, avec le soutien du PNUD à la conférence Internationale « Les silos de stockage des déchets uraniques en Asie centrale : les efforts communs pour la réduction des risques ». Un grand intérêt a été manifesté par Rosatoml’AIEA, le CEEA et d’autres organisations internationales. Depuis le mois de janvier 2013, sous l’égide de Rosatom se réalise le projet de la remise en culture des territoires qui ont subi l’influence de la production d’uranium. Les gouvernements des pays intéressés ont investi 30,5 millions de roubles dans le budget 2012 du CEEA. Le programme est étalé sur la période de 2012 à 2018. Sur sa réalisation, on prévoit 1 milliard 150 millions de roubles. Les trois quarts de cette somme seront financés par la Russie. Le programme prévoit la remise en état des silos de Min-Kush et Kadji-Saï au Kirghizstan ainsi que celui de Tabochar au Tadjikistan. L’assistant du directeur général de Rosatom Nikolay Spassky a expliqué, dans l’interview pour le site fergananews.com, pourquoi la Russie s’intéresse à ces projets :

« Je parle de coopération dans l’utilisation de l’énergie atomique à des fins pacifiques. L’énergie atomique ouvre des possibilités immenses. Elle donne un développement durable, de la croissance, la résolution des problèmes humanitaires, l’électricité dans les villages éloignés, les technologies avancées dans la science, la médecine et l’agriculture. Cela est un exemple parmi tant d’autres, et une seule partie de ce plan d’action global concerne la réhabilitation des silos de stockage de déchets uraniques ».

Comment les partenaires russes vont obtenir l’énergie atomique dans les pays de l’Asie Centrale, et où ira-t-elle ? Le temps le montrera, mais l’échelle des plans impressionne.

Bibliographie :

1. Les documents d’information de la conférence régionale de Bichkek les 21-24 avril 2009 ;
2. 
Le document cadre accepté suivant les résultats de la conférence de Bichkek régionale les 21-24 avril de 2009 ;
3. Les documents du site 
http://uranium-ca.net/

Natalie Gratchova
Journaliste pour Novastan.org à Bichkek

Relu par Stéphane Vinçon 

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