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A Khalmion, le crépuscule des Gaulois

L’enseignement du français se meurt dans le village de Khalmion, autrefois réputé pour son excellence. Un reportage exclusif de Novastan.org.

« Allez, on s’arrache ! ». Du haut de son mètre quatre-vingt dix, Serdar annonce le départ, grimpe à bord de sa petite camionnette coréenne et allume le moteur dans un vrombissement. Sur le chemin complètement cabossé, l’engin absorbe les chocs, secouant ses passagers comme des pendules. Depuis deux ans, Serdar fait pousser des vignes : « On m’a dit que les vignes peuvent faire du raisin pendant cinquante ans. Putain ! ». Quand il s’agit de parler la langue de Molière, ce géant de 147 kilos ne se soucie pas des bonnes manières. Assis à côté de lui, Chaïr, professeur de français comme Serdar, a le phrasé plus sage. Quand on lui demande s’il transmettra à son fils son second métier – celui de boucher – sa réponse est sereine, lancée avec un sourire : « naturellement ».

Bienvenue à Khalmion, petite ville de 20 000 habitants dans la région de Batken, au sud-est du Kirghizstan. Séparé par la frontière ouzbèke, l’endroit est connu dans la région pour son grand bazar, ses pêches et ses abricots. L’agriculture demeure l’une des principales activités des habitants qui, comme dans le reste de la vallée de Ferghana, restent très attachés aux traditions. Chez les 5000 Ouzbeks de Khalmion, dont Chaïr et Serdar font partie, les parents ont toujours le dernier mot dans les affaires de mariage. Le cadet, ou le fils unique, doit rester vivre au village. Le père doit construire une maison à son fils. « On vit dans un monde isolé ! », constate Serdar, qui élève également des taureaux.

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Les fruits et les traditions ne sont pourtant pas les seules particularités du village. Chaïr et Serdar sont les preuves vivantes qu’une autre chose a longtemps très bien fonctionné à Khalmion : l’étude du français. Pendant plusieurs décennies, l’école secondaire s’était en effet spécialisée dans ce domaine. Entre 1973 et 2012, ses écoliers ont ainsi été primés à 62 reprises aux Olympiades de langue française, dont 18 fois au niveau national. Lors de ce concours hérité du système soviétique, Chaïr a lui même remporté le deuxième prix de français au niveau national. C’était en 1998. Quelques années plus tard, c’est lors de ces mêmes Olympiades que Serdar attire l’attention de l’attachée culturelle de l’Ambassade française à Bichkek.

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Ces drôles de Kirghizes qui parlent français

En 2008, cette dernière honore le village de sa visite. Un an plus tard, le professeur de Chaïr et Serdar, Islamedine Azimov, qui avait introduit l’enseignement du français à Khalmion, se voit remettre les Palmes académiques pour l’ensemble de sa carrière. Entre temps, Chaïr et Serdar ont pu visiter la France à l’été 2008. Serdar se rappelle de tous les détails de ces « 52 jours » passés entre Paris, Vichy et les côtes bretonnes. Outre la dégustation de Pommerol et ses ballades parisiennes, il garde un souvenir impérissable des « filles sans maillot de bain sur la plage de St Brieux ». Un documentaire a été consacré au village en 2013.

Le déclin du français

Mais les temps ont changé. « Aujourd’hui, je n’enseigne plus le français », se désole Chaïr. L’anglais a pris le relais. A l’école, la classe de français, ouverte après la visite de l'attachée culturelle en 2008, est toujours là. Sur les murs, les conjugaisons françaises côtoient une carte de la France et une grande image de la Tour Eiffel. Pourtant, le directeur de l’établissement a annoncé que le français cesserait prochainement d’être enseigné aux élèves de première année. Bientôt, Serdar risque donc lui aussi de ne plus pouvoir donner de cours de français. D'autant plus que les moyens manquent : on compte un livre de français pour une classe entière.

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Dans le bureau du directeur du musée de l’école, plusieurs photos de la visite diplomatique de 2008 et du voyage en France de Chaïr et Serdar sont précieusement conservées sous une vitrine. On y voit notamment Serdar en train de déguster une huître. Le jeune directeur de l’école, chapka noire et fausses dents en or, est pourtant ferme dans sa résolution de réduire le nombre d’heures de français. Parmi les raisons expliquant sa décision, il évoque l’absence de programme d’études en France offert aux étudiants face au programme Flex proposé par l’Ambassade américaine. Surtout, il regrette l’arrêt, en 2013, des Olympiades en langue française. Or, pendant longtemps, ces dernières avaient assuré le prestige et les subventions de l’école. « Cela doit venir de vous », conclut-il. La veille, Djouma Youldashov, l’ancien directeur de l’école s’adressait lui aussi à la France : « nous n’avons pas besoin d’argent. Nous avons besoin d’attention. De l’attention. Dites leur que nous enseignons le français ici depuis plus de quarante ans ».

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C’est que le temps est compté. Le seul élève de l’école à avoir obtenu le premier prix de français aux Olympiades nationales est mort il y a moins d’un an. L’un des chefs du village les plus engagés dans la promotion de la francophonie s’est lui aussi éteint tout récemment. « Il a cassé sa pipe en janvier », note Serdar avec amertume. Même le grand maître de français du village, Islamedine Azimov, autrefois si actif, semble se retirer peu à peu. La possibilité de financer son premier voyage en France, plusieurs fois envisagée par des Français de passage dans le village, n’a jamais abouti. Devenu à présent un Aksakal, un ancien, l’homme à la petite barbe blanche préfère ne pas s’exprimer sur le sujet et déclinera toute invitation.

En attendant des jours meilleurs, Serdar et Chaïr entretiennent comme ils peuvent leur amour de la langue française. Chaïr partage son adresse. Promesse est faite que des livres, ces petits bouts de France, parviendront bientôt au village des Gaulois.

Roman Colas
Rédacteur en chef de Novastan à Bichkek

 

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