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À la recherche des œuvres perdues : comment l’art et le patrimoine ouzbeks disparaissent

En Ouzbékistan, faute d’un catalogue officiel accessible en ligne, certaines œuvres d’art les plus emblématiques sont copiées par les musées avant de revendre les originaux dans les pays occidentaux. En parallèle, le patrimoine culturel de Samarcande est remplacé par des constructions sans âme, vouées à attirer le touriste. Des chercheurs spécialisés sur le patrimoine ouzbek tirent la sonnette d’alarme.

Novastan reprend et traduit ici un article publié le 22 décembre 2018 par le média russe spécialisé sur l’Asie centrale, Fergana News.

L’heure est grave pour la sauvegarde du patrimoine ouzbek, tant de ses œuvres que de ses bâtiments. Vol d’œuvres, destruction de bâtiments anciens remplacés à la va-vite… les dangers sont multiples. Pour en parler, l’observatoire international Alerte Héritage, spécialisé dans la préservation du patrimoine ouzbek, a organisé en décembre 2018 à Paris une séance d’information intitulée « Ouzbékistan, du nouveau roman national à la marchandisation du patrimoine ». Cette rencontre a eu lieu dans le cadre d’une série de l’Observatoire des États post-soviétiques de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco).

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En parallèle de cet évènement, le média russe spécialisé sur l’Asie centrale Fergana News s’est entretenu avec les critiques d’art et chercheurs indépendants Svetlana Gorshenina, historienne de l’art ouzbek suisso-russe, et Boris Chukhovich, chercheur à l’université de Montréal, tous deux co-fondateurs de l’observatoire Alerte Héritage. Le culturologue Alexeï Oulko était aussi présent. Ils ont abordé les grands thèmes de la rencontre parisienne.

Fergana News : En trois jours ont eu lieu trois évènements liés à la préservation du patrimoine ouzbek : le forum média « Le patrimoine culturel de l’Ouzbékistan dans les collections internationales », votre réunion parisienne et une table ronde du Fonds pour le développement culturel et artistique du ministère de la Culture ouzbek sur la conservation du patrimoine culturel matériel et immatériel. Un observateur tiers pourrait en conclure que ces trois manifestations sont la preuve de l’attention accrue que portent les associations internationales et les pouvoirs gouvernementaux ou para-gouvernementaux à la question. Est-ce à dire que l’angle adopté a été le même lors des trois réunions ?

Svetlana Gorshenina : Je répondrais plutôt par la négative. Bien sûr, la question principale a été le patrimoine culturel ouzbek, mais les avis sur le sujet divergeaient, tout comme les approches pour régler les problèmes. L’intitulé du forum « Le patrimoine culturel de l’Ouzbékistan dans les collections internationales » témoigne indubitablement de la priorité de ses organisateurs, soutenus par le pouvoir ouzbek : les collections ouzbèkes dans les musées étrangers. Des albums luxueux ont été publiés pour montrer au grand public que les musées étrangers font un magnifique travail de conservation et que les collections sont en lieu sûr. Les seules préoccupations et notes plus prudentes qu’on a pu entendre ont été évoquées lors de déclarations générales pendant la dernière session, axée sur la conservation stratégique du patrimoine culturel de Samarcande. À en croire les publications, les dangers de la restauration pour les monuments ont été repris dans l’intervention de Mavliouda Ioussoupova, lors de la table ronde du Fonds pour le développement culturel et artistique.

L’association internationale Alerte Héritage est une organisation non-gouvernementale qui, contrairement au Fonds, ne dispose d’aucun pouvoir législatif ou exécutif officiel, ne bénéficiant pas directement d’un soutien présidentiel, également à la différence du Forum. L’observatoire est un organisme indépendant ne jouissant que d’un statut d’observateur. Sa mission principale est d’informer sur les problèmes concernant le patrimoine culturel d’Asie centrale et des pays voisins ainsi que de fournir des analyses critiques.

Quels sont les résultats de ces travaux ?

Svetlana Gorshenina : Cette année (en 2018, NDLR), nous avons privilégié le programme « Savitski : des musées ouverts sans corruption ». Alerte Héritage ne cesse de faire part des préoccupations quant à la conservation de la collection du musée de Noukous. Face à ces inquiétudes, l’Observatoire a constitué un catalogue électronique du musée, disponible à toute personne connectée à Internet. Le catalogue est, certes, lacunaire, puisqu’il ne contient que 900 des près de 100 000 œuvres que compte le musée. Mais l’objectif était ailleurs : au lieu de couvrir la totalité de la collection, nous souhaitions établir un mécanisme de protection des peintures les plus importantes du musée.

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En effet, les œuvres répertoriées dans la base de données mondiale ne peuvent plus être vendues aux enchères sous le couvert d’une fausse provenance. En outre, nous voulions prouver que cette tâche est parfaitement réalisable, même avec des moyens très limités. Nous espérons que ce catalogue se fera un nom dans le monde entier et sommes convaincus qu’il faut continuer à l’enrichir, ce qui est impossible sans l’aide des employés des musées qui ont un accès direct aux œuvres. C’est pourquoi nous avons proposé au ministère de la Culture et au Musée de Noukous d’utiliser notre catalogue. Malheureusement, nous n’avons pas encore reçu de réponse.

Où en est l’enquête sur les vols de tableaux de la collection du musée de Fergana ?

Boris Chukhovich : Ce secteur de nos activités a provoqué un vif intérêt lors de la rencontre. Il est vrai que depuis toujours, des bruits courent sur le remplacement systématique de tableaux par des faux dans les musées ouzbeks, suivi par l’écoulement illégal des originaux sur les marchés occidentaux. De plus, la publication d’images d’œuvres originales et copiées appartenant aux collections du musée d’État des arts d’Ouzbékistan, saisies par les forces de l’ordre chez un membre des services de sécurité nationale, Youri Savnikov, a donné encore plus d’allant à ces rumeurs. Il a fallu tirer le vrai du faux. Par exemple, grâce à d’anciennes reproductions de la « Baigneuse » d’Andreï Belloli issues de la collection du musée d’arts de Tachkent, nous avons réussi à prouver que l’exemplaire vendu aux enchères par Sotheby’s était très différent de celui exposé au musée et qu’il s’agissait sans le moindre doute d’une esquisse réalisée par l’artiste avant qu’il ne peigne son œuvre, ce qui a rassuré le grand public. Nous sommes aussi parvenus à convaincre les Ouzbeks que, contrairement à ce que beaucoup pensaient, Le porteur d’eau d’Ousto Moumin, vendu aux enchères début 2018 à Moscou, n’était pas issu de la collection du musée de Noukous. C’est pourtant ce que martelait l’ancienne directrice du musée, dont les explications ne nous ont pas permis d’établir combien de variantes graphiques du Porteur d’eau étaient conservées dans la collection du musée.

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À nouveau, voilà qui prouve que, sans catalogue électronique exhaustif et accessible à tous, les collections sont en danger. Dans ce contexte, le vol avéré d’un manuscrit de Volkov du musée de Fergana a été fondamental, puisqu’il démontrait que les rumeurs étaient fondées et que des œuvres originales des institutions du ministère de la Culture avaient bien été dérobées et remplacées par des faux. La présentation des détails des deux versions a fait réagir l’assistance à Paris, incrédule face à l’existence de cette méthode cynique de vol d’œuvres dans les musées, accompagnée de mensonges visant à endormir le grand public.

Que comptez-vous faire à ce sujet ?

Boris Chukhovich : Nous planchons sur la question. De toute évidence, la solution idéale serait de rapatrier les œuvres dérobées en Ouzbékistan en recourant à des voies légales ou en incitant les voleurs, conscients des risques, à faire amende honorable et à discrètement rendre les pièces aux musées. Toutefois, nombreux sont ceux qui doutent du bien-fondé de cette idée, arguant que rapatrier les chefs-d’œuvre dans leur pays d’origine est insensé puisque c’est là qu’ils sont le plus en danger. Voilà qui mérite réflexion. Évidemment, la restitution des œuvres doit s’accompagner d’une divulgation des chaînons rendant possibles ces trafics, à la fois complexes et audacieux.

À Paris, avez-vous abordé la question des monuments architecturaux dont la restauration est à ce point mauvaise qu’ils doivent être reconstruits entièrement ?

Boris Chukhovich : Oui, nous en avons beaucoup parlé. D’ailleurs, la situation n’est pas sans rappeler l’affaire du faux Volkov du musée de Fergana. Dans les deux cas, on prend le public pour des ignorants en tentant de faire passer de pâles imitations pour des œuvres authentiques. Les Français ne sont pas étrangers au problème.

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Soit dit en passant, justifier la restauration inepte de monuments par leur attractivité touristique prouve bien que les autorités de la République d’Ouzbékistan ne s’intéressent qu’aux plus philistins des touristes. Les connaisseurs ne sont pas dupes et percent au grand jour les ersatzs de chefs-d’œuvre médiévaux qu’on leur fait visiter.

L’observatoire Alerte Héritage a invité le critique d’art ouzbek Alexeï Oulko à cette réunion annuelle. Alexeï, votre rapport portait sur la reconstruction et la modernisation en cours de Samarcande. Pourriez-vous résumer ce qu’il s’y passe ?

Alexeï Oulko : Tout d’abord, n’ayons pas peur des mots. On assiste au détricotage barbare, vil, incompétent et malveillant du tissu vivant qui compose la ville depuis des décennies, voire des siècles. Le phénomène n’est pas récent, mais avec le capital extérieur que les oligarques ont injecté et les financements locaux douteux, il est de plus de plus imposant. En plus des monuments architecturaux et des bâtiments, des quartiers entiers sont détruits dans les quartiers historiques de la ville pour faire de la place à des constructions immondes et sauvages dont la seule vue fait jaillir un sentiment de honte.

Pourquoi les constructeurs ont-ils jeté leur dévolu sur la Samarcande russe pour leur entreprise de destruction ?

Alexeï Oulko : La partie russe n’est pas la seule victime. Il se fait simplement que, pour la première fois depuis de nombreuses années, des terrains au centre-ville abritant des habitations de style colonial et début de l’Union soviétique étaient disponibles. Souvenez-vous des vagues de destructions des quartiers résidentiels de la rue Pendjikenskaya ou du quartier Baguimaïdan, n’appartenant pas à la partie russe de Samarcande. Et la rue Mizro Ougoulbek (ex-Karl Marx) a été reconstruite il y a près de 10 ans, au moment où le parc a été mis à blanc. Et la mahalla (quartier ouzbek traditionnel, NDLR) de Namazgah qui doit être détruite ne se trouve pas non plus la partie russe de la ville.

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Il convient de prendre de compte plusieurs facteurs. D’une part, dans les mahallas, on retrouve en général les russophones, des personnes âgées et les tranches le plus vulnérables de la population. Ils y vivent en un réseau étroit de familles et de voisins. D’autre part, les populations tadjikes et ouzbèkes de la vieille ville sont souvent plus loyales envers les autorités alors que la majorité des russophones de la ville pensent que les mesures prises par le pouvoir et les promoteurs sont des provocations et tentent de s’y opposer. Enfin, si le quartier colonial de la ville fait partie de son patrimoine culturel historique, selon la population éduquée en tout cas, les mahallas pas, malheureusement.

Il est étrange que tout cela ait lieu alors que les relations entre l’Ouzbékistan et la Russie ont commencé à se réchauffer…

Alexeï Oulko : Il ne faut pas se faire d’illusions. Tout d’abord, toutes les grandes constructions et destructions dans le pays sont financées activement par les capitaux des oligarques russes, dissimulés dans des montages complexes, tout le monde le sait. Ensuite, j’encourage à ne pas trop insister sur l’identité russe du centre de Samarcande, car ce n’est pas de cette manière que vous gagnerez la sympathie des Tadjiks et des Ouzbeks. Des architectes allemands aux marchands juifs de Boukhara en passant par les maîtres locaux et les travailleurs migrants, cette partie de la ville est née d’un travail commun.

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Pourquoi faut-il préserver l’identité coloniale de Samarcande ?

Alexeï Oulko : Cette architecture, cet environnement urbain est un fait unique de l’histoire de notre État et même de la région. Si au début de la période coloniale, Samarcande est une ville de province sur le déclin de l’émirat de Boukhara, à la fin, elle devient la première capitale de l’Ouzbékistan, multiculturelle et fascinante. On y rencontre des fonctionnaires coloniaux, bien sûr, mais aussi des artistes, des écrivains, des linguistes, des scientifiques des personnalités publiques et politiques. En plus de Vassili Verechtchaguine, on y croise Mahmoud Behboudi, Abdouraouf Fitrat, Evgueni Polivanov, Abram Kalontarov, Alexeï Mirochintchenko, Vladimir Valivkin, Sadriddin Aïni, Ibrahim Mouminov, Hamed Alimdjan et bien d’autres personnalités remarquables. Ce quartier a abrité des gens normaux, leurs problèmes et drames, dont la mémoire est anéantie à tout jamais, juste devant nous. Ce n’est pas l’histoire mythique de l’avènement de l’Ouzbékistan qu’on démolit, c’est son histoire réelle, ses cultures complexes et plurielles, sa mémoire toujours en vie. Dans quelques années à peine, il ne restera rien de Samaracande, elle sera remplacée par les bâtiments tape-à-l’œil et immondes d’Alucobond accompagnés de leur farandole des gadgets chinois.

Que faut-il faire pour sauver ce qui n’a pas encore été détruit ?

Alexeï Oulko : Compter sur la bonne conscience de ces gens est une cause perdue. Ceux qui prennent les décisions et les appliquent se démarquent par leur cupidité, leur mépris de la loi et leur absence totale de connaissances culturelles. Tant qu’ils en tirent quelque profit, sont prêts à tout saccager et reconstruire en plastique le Registan. Reste à espérer que le gouvernement s’engagera à conserver sa propre culture, entendra les recommandations des experts et des organisations culturelles internationales en plus de la voix de la société, excédée par la situation, et réfléchira enfin à l’élaboration d’un système qui permettra de surveiller les monuments culturels et faire répondre de leurs actes ceux qui les détruisent. Toutefois, en toute honnêteté, les espoirs sont minces.

Quelle a été la réaction du gouvernement ouzbek à l’exposé d’Alerte Héritage ? En l’absence de réaction, en attendez-vous une ? Laquelle ?

Svetlana Gorshenina, Boris Chukhovich : L’Ouzbékistan, en particulier le ministère de la Culture, suit avec attention nos publications semble-t-il. Nous avons rencontré personnellement des représentants des instances exécutives du pays pour aborder notre catalogue du musée de Noukous. Nous avons proposé de le mettre à disposition du musée pour que les employés puissent continuer à l’enrichir en utilisant notre base de données. Nous en avons parlé avec la ministre adjointe de la Culture, Kamola Akilova, et avec la directrice, Goulbahar Akilova. Malheureusement, nous n’avons plus évoqué une possible collaboration depuis lors. Par conséquent, nous n’attendons pas tant une réaction à notre exposé qu’aux questions, critiques et propositions constructives que nous formulons depuis deux ans. L’exposé de Paris nous a certes servi à informer les cercles intéressés de la « communauté mondiale » des problèmes liés au patrimoine culturel ouzbek, mais aussi à faire un appel du pied aux autorités nationales.

Daniil Kislov
Journaliste pour Fergana News

Traduit du du russe par Thomas Rondeaux

Édité par Sayyora Pardaïeva

Relu par Aline Cordier Simonneau

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Un tableau du peintre russe Alexander Volkov, « Le maïs est bruyant », illustration du patrimoine culturel ouzbek en voie de disparition.
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