Allégeance du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) au groupe « Etat Islamique » : contexte, portée et limites (1/2)

Le 6 août dernier, le mouvement islamique d'Ouzbékistan a juré allégeance au groupe Etat Islamique. Un évènement qui s'insère dans un contexte de peur d'un bastion islamiste en Asie centrale. Cet allégeance marque-t-elle un tournant ou bien n'est-elle qu'un leurre ? Décryptage. 

La menace islamiste-djihadiste en Asie centrale est comme un vieux serpent de mer qui revient sans cesse comme objet de débats, d’analyses, et de fantasmes, et ce depuis les premières attaques du Mouvements islamique d’Ouzbékistan (MIO) dans la vallée de Ferghana en 1999-2000, qui préfiguraient localement d’une certaine manière le 11 septembre 2001 et l’engagement américain en Afghanistan.  

Ce débat a été relancé avec la montée en puissance du groupe « Etat Islamique » depuis 2014, le nombre conséquent de centre-asiatiques combattant au Moyen-Orient[1], ce dans un contexte global de prolifération et d’expansion des groupes de type salafistes et djihadistes[2].  Alors qu’en janvier 2015, le groupe « Etat Islamique » décrétait la création de la province du « Khorasan », englobant l’Afghanistan, le Pakistan, l’Iran et quelques Etats d’Asie centrale, le porte-parole du groupe exhortait les djihadistes de la région à abandonner le factionnalisme et à se ranger sous la bannière de l’ « Etat Islamique ». La confirmation de la mort du mollah Omar en juillet dernier a sans doute poussé Usman Ghazi, chef du MIO, à prêter allégeance à l’ « Etat Islamique » le 6 août dernier, à travers une vidéo, après avoir déjà clamé à la mi-septembre 2014 que le MIO suivait désormais l’ « Etat Islamique ».

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Dans quel contexte s’inscrit cette allégeance ? Va t’on vers des troubles croissants en Asie centrale instigués par les djihadistes-salafistes galvanisés par l’espérience et les succès engrangés sur le terrain moyen-oriental ? Ou bien est ce que la lumière va bel et bien venir du Khorasan, pays d’ « où vient le soleil », en cela que l’Asie centrale sera le plafond de verre de l’ « Etat Islamique », en dépit des vulnérabilités de la zone ?

Comme tout exercice un tant soit peu prospectif, cet article a ses limites, en ce qu’au vu des éléments objectivement observables aujourd’hui, plusieurs scénarios sont possibles, qui tous ne sont pas abordés par cet article de manière exhaustive. Plusieurs tendances se dessinent et elles pourront devenir plus ou moins favorables ou défavorables à l’ « Etat Islamique » au gré des évènements, des évolutions régionales et internationales.

Entre 2001 et 2015, le MIO est ancré en Afghanistan

Après l’intervention des Etats-Unis en 2001, le MIO, qui disposait d’une base importante à Mazar e Charif au Nord de l’Afghanistan, a subi des pertes majeures et a été refoulé vers le Sud, la frontière afghano-pakistanaise et les zones tribales du Pakistan, au Waziristan en particulier. Cet « exode », induit par un rapport de force militaire défavorable, a conduit à un complexe processus de fragmentation et de recomposition du mouvement. En effet, MIO et Union du Djihad Islamique (UJI, qui serait issu d’une scission au sein du MIO en 2007, branche plus internationaliste) se sont alors ancrés dans les zones tribales pakistanaises. La perte de vitesse d’Al Qaeda « centre » et l’hétérogénéisation des combattants comme de leurs motivations ont provoqué une sorte de « mercenarisation » des combattants ouzbeks et centre-asiatiques. Dans ce cadre, le MIO est demeuré une sorte d’ « ombrelle », une « structure de réseaux » pour une myriade de groupes (Mouvement Islamique du Turkestan Oriental-Parti Islamique du Turkestan, Jamaat Ansarullah, Shark Azatlyk Teskilati par exemple). 

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Avant de tisser des liens étroits avec les Talibans pakistanais et certaines branches des Talibans afghans (le réseau Haqqani par exemple), les combattants du MIO ont été malmenés en mars 2007 par des clans pashtouns, perdant 130 hommes dans ces affrontements. Ces pertes ont conduit le co-fondateur du MIO Tahir Yoldashev à demander la protection de Baitulllah Meshud, à l’époque chef des Talibans pakistanais. A partir de là, les priorités ont de facto changées : leur combat s’est largement concentré en Afghanistan et au Pakistan (ou « Af-Pak »), et le renversement du régime du président ouzbek Islam Karimov est visiblement passé au second plan, bien qu’en termes de propagande, le groupe continue de publier des vidéos et des messages en langue ouzbèke.

Tahir Yoldashev Vidéo

D’ailleurs, un message du vice-émir du MIO, Abdul Fattah Ahmadi, diffusé après la mort d’Oussama Ben Laden en 2011 atteste largement de cette réorientation du groupe et de sa concentration sur le terrain pakistanais : « Si le Sheikh Ousama Ben Laden est actuellement devenu un martyr, les Etats-Unis n’auraient pas été capables de commettre ce crime détestable à l’intérieur des frontières pakistanaises sans l’assistance, la coopération ou les indications de cet Etat de Kufirs (de mécréants) : nous appelons à nouveau nos frères au Pakistan, dans la région et le reste du monde, à mener le Jihad contre les Etats-Unis et le gouvernement apostat assoiffé de sang du Pakistan ».

Le MIO, historiquement allié aux Talibans pakistanais

Dans ce contexte, les combattants du MIO ont activement participé à certaines opérations des Talibans pakistanais au Pakistan, et nombres d’attentats suicides ou d’embuscades contre les forces de sécurité pakistanaises entre 2009 et 2014 seraient de leur fait. Les plus spectaculaires furent sans doute les attaques de la base navale de Shahrah-e-Faisal à Karachi en mai 2011, de l’aéroport international de Bacha Khan à Peshawar en décembre 2012, ou de l’aéroport de Karachi le 9 juin 2014.

Toutefois, tendance inquiétante pour l’Asie centrale, les djihadistes centre-asiatiques, aguerris par le combat contre l’armée pakistanaise, remontent vers le Nord de l’Afghanistan depuis 2011-2012. En effet, les zones tribales pakistanaises ne sont plus le refuge relativement sûr qu’elles ont été : les incursions toujours plus nombreuses et massives de l’armée pakistanaise et les frappes de drones américaines[3] représentent une insécurité croissante pour les djihadistes.

De nombreux rapports et experts (ici et ici) rapportent une présence croissante de djihadistes au Nord de l’Afghanistan, dont parmi eux, un nombre important de combattants du MIO. Les prémisses d’un retour au pays ?

Un nombre croissant de citoyens centrasiatiques partant se battre au Moyen-Orient

Le théâtre syro-irakien[4] est désormais le point de cristalisation planétaire du djihadisme, non seulement par le nombre de candidats au djihad qu’il charrie, mais surtout du fait de la nature et de la force de frappe inédite pour un mouvement djihadiste qu’a pu acquérir grâce au chaos ambiant le groupe « Etat Islamique ». La proclamation unilatérale du Califat en juillet 2014 à Mossoul par Abou Bakr al Baghdadi a constitué une victoire symbolique importante et la matérialisation d’un idéal djihadiste.

Mosquée Kazakhstan Almaty

Comme dans d’autres pays, dont la France, on s’inquiète dans les Etats d’Asie centrale du nombre croissant de citoyens « aimantés » par ce théâtre, et partant se battre ou pour supporter l’ «Etat Islamique ». Si les Ouzbeks ethniques sont les plus représentés parmi les centre-asiatiques partant se battre au Moyen-Orient, les Kirghiz, les Turkmènes, les Kazakhs et les Tadjiks sont également représentés parmi les 2000 à 4000 centre-asiatiques présents dans les rangs de l’ « Etat Islamique ».

L'Etat Islamique comme créateur d'un nouvel ordre politique

Les conditions politiques locales (fermeture, immobilisme, corruption et népotisme), la fatigue sociale et les problèmes socio-économiques persistants font que de nombreuses personnes se sentant exclues et lasses répondent aux sirènes vrombissantes de l’ « Etat Islamique », qui réussit à séduire à travers une communication rodée, adaptée aux différents publics et utilisants tous les vecteurs offerts par internet. Là où le MIO ou les Talibans avaient échoués à proposer une alternative crédible aux régimes centre-asiatiques, par sa radicalité et les succès remportés sur le terrain et duement mis en scène, l’ « Etat Islamique » apparaît désormais comme le créateur d’un nouvel ordre politique révolutionnaire fascinant et rémunérateur[5].

Cette tendance est d’autant plus inquiétante que les même maux pourraient produire les même effets en Asie centrale qu’au Moyent-Orient à moyen terme. En effet, la radicalisation est stimulée par l’absence d’opportunités économiques, sociales ou politiques, une absence de légitimité de gouvernements séculaires et autoritaires, et surtout le monopole de l’islamisme en tant que seule forme d’opposition politique. Globalement, les évènements en Syrie ont redonné du sens et une audience aux objectifs et au combat du MIO, qui dans les grandes lignes et les objectifs, demeure en adéquation avec l’ « Etat Islamique ». Le temps passe, les fragilités centre-asiatiques demeurent, mais la menace djihadiste, elle, ne cesse d’évoluer.

En 2014, le début du rapprochement

Jusqu’en 2014, le MIO et l’ « Etat Islamique » étaient plutôt distants l’un de l’autre sur le plan organisationnel, bien que d’après cetaines sources, « les membres du MIO ont été des recruteurs actifs pour le compte de Daesh dans la vallée du Ferghana depuis un certain temps ».

Mosquée Och Kirghizstan

Mi-septembre 2014, l’émir du MIO Usman Ghazi, a déclaré que son mouvement était désormais engagé aux côté de l’ « Etat Islamique », sans déclarer son allégeance totale au mouvement, voulant certainement ménager par-là les alliés talibans du mouvement. Cette décision a ouvert la porte à une inclusion potentielle du MIO au sein de l’ « Etat Islamique », et a certainement été prise pour augmenter la visibilité du groupe, et donc améliorer son recrutement ainsi que ses moyens de financement. Néanmoins, le MIO voulait sans doute conserver des marges de manoeuvre en Afghanistan en continuant de reconnaître le Mollah Omar comme « commandeur des croyants ». De fait, les relations entre MOI et Talibans afghans sont anciennes et d’intérêt mutuel, notamment au Nord du pays où certains responsables du MIO exercent l’autorité au nom des Talibans.

L’allégeance à l’Etat islamique remplace celle aux Talibans

C’est donc assez logiquement qu’après l’annonce de la mort du mollah Omar en juillet 2015, le chef du MIO a décidé cette fois de faire allégeance au groupe « Etat Islamique », tout comme certaines factions des Talibans l’ont fait. Cela s’inscrit dans un contexte d’affaiblissement progressif et permanent des liens entre le MIO et Al Qaeda depuis 2013-2014, et en constitue en quelque sorte, le point d’orgue. En effet, la mort de Ben Laden en 2011, les nombreuses morts de leaders successifs d’Al Qaeda ou des talibans pakistanais dans des frappes de drones ont contribué à distendre ces liens. Parallèlement, le MIO a trouvé de nouvelles synergies, de nouvelles opportunités de combat avec l’ « Etat Islamique », qui lui-même chercher à accroître son influence en Asie centrale. Dès avant la mort « officielle »[6] du mollah Omar, les mois d’avril et mai 2015 ont vu le MIO confirmer sa volonté de se ranger derrière l’ « Etat Islamique » en adoptant ses tactiques et son mode de propagande, comme en témoignent les décapitations de soldats afghans et de chiites Hazaras.

Evolution intéressante et ambivalente s’il en est, le groupe islamiste Parti Islamique du Turkestan, autrefois affilié au MIO, et la Jamaat de l’Imam Bukhari (IBJ), goupe djihadiste ouzbek, combattent en Syrie aux côtés du Front al-Nosra (ou Jabhat al-Nosra) qui demeure affilié à Al Qaeda. Sur le terrain, ce groupe salafiste est en tension, sinon en affrontement permanent avec l’ « Etat Islamique ». On le voit donc, la mouvance djihadiste est fragmentée, divisée et en reconfiguration permanente. Si la majorité des centre-asiaitiques combattant en Syrie semblent être alignés sur le Front al-Nosra et donc Al Qaeda, qui était jusqu’à la fin de l’année 2013, l’acteur djihadiste principal en Syrie, la dynamique est désormais du côté de l’ « Etat Islamique » dans la course au gain des coeurs et des âmes désemparées d’Asie centrale. Et l’allégeance du MIO va incontestablement contribuer à renforcer cette tendance et va offrir des relais à l’ « Etat Islamique » d’abord en Afghanistan.

La suite de cet article est à lire en suivant ce lien.

Panpi Etcheverry
Diplômé en relations internationales de l'iris et de l'Université Toulouse 1 Capitole

 


[1] Le nombre de combattants originaires des républiques d’Asie centrale combattant au sein du groupe « Etat Islamique » oscille entre 2000 et 4000 selon les estimations. Cette estimation ne prend pas en compte ceux qui combattent pour d’autres groupes salafistes-djihadistes en Syrie, tel le Front Jabat al Nosra, affilié à Al Qaeda, ou le Parti Islamique du Turkestan (TIP) ou d’autres encore.

[2] Selon la RAND Corporation, éminent think tank américain, le nombre de groupes salafistes-djihadistes dans le monde serait passé de 19 en 2000 à 49 en 2013. Voir JONES G S., « A persistent threat. The evolution of Al Qai’da and other Salafi Jihadists”, RAND Corporation, Washington DC, 2014, p. 27, http://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/research_reports/RR600/RR637/RAND_RR637.pdf

[3] Tahir Yuldashev, chef charismatique du MIO, avait d’ailleurs été tué en 2009 par une frappe de drone américaine

[4] Bien avant l’avènement du Califat de l’ « Etat Islamique », les deux pays étaient en réalités très liés sur le plan du djihad régional. En effet, dès les premiers temps de l’occupation américaine, Bachar al Assad a libéré des détenus djihadistes et a facilité le transit de ceux qui voulaient combattre l’occupant américain en Irak. Djihadistes qui ont une décennie plus tard, franchi allégrement la frontière en sens inverse pour combattre le régime syrien.

[5] Les soldes mensuelles des combattants de l’ « Etat Islamique », dont le montant oscille selon les estimations et le rang, entre 900 dollars et 5000 dollars est attractif pour beaucoup de centre-asiatiques. Le salaire moyen en Ouzbékistan par exemple est de 200 dollars.

[6] Ce dernier n’était plus apparu ni intervenu en public depuis 2001, ce que lui reprochaient les responsables du MIO. Il serait en réalité mort depuis 2013, même si la nouvelle de sa mort a été officiellement annoncée en août 2015. 

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