Allégeance du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) au groupe « Etat Islamique » : contexte, portée et limites (2/2)

Le 6 août dernier, le mouvement islamique d'Ouzbékistan a juré allégeance au groupe Etat Islamique. Un évènement qui s'insère dans un contexte de peur d'un bastion islamiste en Asie centrale. Cet allégeance marque-t-elle un tournant ou bien n'est-elle qu'un leurre ? Va-t-on vers une offensive djihadiste en Asie centrale ?

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Alors que le MIO et l'Etat Islamique n'ont cessé de se rapprocher entre 2001 et 2015, observe-t-on un calme avant la tempête ? A ce sujet, le cas du Sud du Kirghizstan est intéressant. Les affrontements inter-ethniques de 2010 survenus dans le sud du Kirghizstan, en dépit de leur briéveté et du calme relatif qui règne depuis, ont laissé des traces indélébiles dans les esprits des habitants. En dépit d’un traitement judiciaire laissant à désirer, les Ouzbeks ont vu leur marginalisation s’accroître du point de vue socio-économique et politique. De nombreux commerces, autrefois ouzbeks, ont changé de propriétaire et de nom, tout comme certains lieux-dits, rues ou mosquées ont été rebaptisées.

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Historiquement et traditionnellement plus conservateur et pratiquant que le nord du pays, dans ce contexte de discriminations et de tensions inter-ethniques toujours vivaces, le sud kirghiz est de facto plus perméable à l’idéologie des goupes radicaux, et les départs vers le Moyen-Orient sont nombreux, et non signalés aux autorités, de peur de représailles et d’extorsions de fonds.

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Dans ce contexte, il n’est pas exclu que certains citoyens ouzbeks du Kirghizstan ait à l’esprit de faire le djihad à l’extérieur en vue de retourner dans leur pays et de se faire vengeance. Cette thèse est d’ailleurs soutenue par le fait que le MIO avait appelé à la vengeance lors des affrontements inter-ethniques de 2010. Néanmoins, la dimension supra-nationale et supra-ethnique du combat djihadiste fait contrepoids à cette hypothèse et de fait, on trouve dans les personnes ayant quitté Och pour le Moyen-Orient, aussi bien des personnes d’ethnie ouzbèke que kirghize.

Le Sud du Kirghizstan vulnérable

Cependant, le sud de la République kirghize est vulnérable à bien des égards et les risques de tentatives de déstabilisation par des djihadistes venus de l’extérieur (comme en 1999-2000 avec les incursions du MIO) ou de l’intérieur, avec le retour de ceux qui sont partis guerroyer au Moyen-Orient, sont à prendre au sérieux.

C’est d’ailleurs au Kirghizstan, dans la capitale Bichkek, qu’a été déjoué en juillet dernier un double attentat commandité par des djihadistes, qui, d’après les autorités du pays, étaient liés au groupe « Etat Islamique ». Le commando terroriste, dirigé par le kazakh Janbolat Amirov, prévoyait d’attaquer la base militaire russe de Kant, relativement proche de la capitale kirghize, et de commettre un attentat dans la ville même pendant les célébrations de l’Aïd el Fitr. Bien que les circonstances de cette fusillade qui a tout de même fait 4-6 morts demeurent obscures, la thèse djihadiste n’est pas la plus improbable.

Des précédents troubles dans la région

Car il existe des précédents dans la région depuis 2011-2012. En effet, au Kazakhstan, plusieurs incidents de nature terroriste se sont produits à Atyrau, Kulsary, Aqtobe et Almaty, essentiellement le fait du groupe Jund al Khalifa, dont on sait peu de choses. C’est dans ce contexte interne trouble qu’en octobre 2013, une vidéo postée sur Youtube montrait 150 Kazakhs brandissant des armes et clamant qu’ils venaient d’arriver en Syrie pour faire le Djihad.

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Côté Turkménistan, le pays  compterait environ 300-400 citoyens combattant en Syrie. Le long de sa frontière avec l’Afghanistan, 2000 djihadistes avaient été signalés en mars 2015.

Le Tadjikistan, maillon faible ?

Mais de tous les pays centrasiatiques, le Tadjikistan apparaît comme un des maillons face à la menace djihadiste. Depuis l’été 2010, il est confronté à une audience croissante des mouvements radicaux qui se sont matérialisés par un certain nombre d’évènements sanglants : en septembre 2010, des islamistes alliés au MIO tendent une embuscade à un convoi de l’armée régulière tuant 25 soldats dans la vallée de Rasht, bastion islamiste durant la guerre civile qui a déchiré le pays dans les années 1990. Le 7 octobre suivant, c’est 34 soldats tadjiks qui sont tués tandis qu’en juillet-août 2012, « la ville de Khorog a connu des affrontements ayant causé la mort de plus de 200 personnes, prises en étau entre les hommes du seigneur de la guerre islamiste et baron de la drogue Toleb Aiembekov et l’armée régulière tadjike ». Plus récemment, la défection du colonel Gulmurod Khalimov, haut-responsable des forces spéciales tadjikes (OMON), et son engagement auprès de l’ « Etat Islamique » a porté un coup symboliquement très fort à la légitimité du gouvernement et de l’Etat tadjik et à la fiabilité de ses services de sécurité. Le Badakshan, position éminément stratégique, est déjà instable et noyauté par les talibans et des groupes affiliés au MIO, et au regard de la récente allégeance de ce dernier aux hommes d’Al Baghdadi, c’est une question de temps avant que l’ « Etat Islamique » ne soit également en mesure de s’y établir. L’allégeance du MIO au groupe « Etat Islamique » va t-elle changer la donne à court-terme ?

Une allégeance pragmatique reflétant des intérêts partagés

Le soutien public du MIO au califat de l’ « Etat Islamique » est clair et s’enracine dans les origines du mouvement, dont l’objectif primaire et initial était l’instauration d’un « Etat Islamque » en Ouzbékistan, dans la perspective de l’établissement d’un califat mondial. Idéologiquement et stratégiquement, les connivences sont plus évidentes entre le MIO et l’ « Etat Islamqiue » qu’entre le MIO et Al Qaeda ou les talibans pakistanais, qui étaient davantage des alliés de circonstance. Mais qu’est ce que le MIO peut offrir au groupe « Etat Islamique » ?

Tout d’abord, le mouvement pourrait devenir le pillier de la région du « Khorasan » décrétée par l’ « Etat Islamique » en janvier 2015 et offrir à ce dernier des marges de manoeuvre non négligeables au Nord de l’Afghanistan, ou apporter des capacités offensives contre des cibles stratégiques en Asie du Sud ou en Asie centrale. Si cette option est choisie, l’objectif serait de mener des offensives limitées, puis d’établir progressivement un « foyer affilié », appellé « Etat Islamique du Mawara an Nahr ». Le gouvernement afghan a déjà affirmé que le MIO est le mouvement armé le plus important numériquement et le plus actif sur son territoire.

Pour l'Etat Islamique : un intérêt multiple

Pour l’ « Etat Islamique », l’intérêt est multiple. Le MIO est un groupe conséquent qui compte selon les estimations plusieurs milliers de combattants, extrêmement radicalisés et entrainés à l’épreuve du feu au Pakistan, non seulement contre les drones américain (contre lesquels ils ont dû développer de nouveaux modes de communication, de transport et de dissimulation, développant ainsi leur résilience en dépit d’une fragmentation interne), mais également contre l’armée pakistanaise.

Il pourrait constituer un multiplicateur de force et d’influence important, pouvant contribuer à augmenter la visibilité et l’attractivité de l’ « Etat Islamique » en Asie centrale. Reste à savoir si la région est une priorité stratégique pour le mouvement, dont l’objectif à court-terme est de maintenir et d’étendre ses positions en Irak et en Syrie, où l’instabilité de la situation sur le terrain est extrême.

Politiquement, le djihadisme continue  d’ être un « paravent »

En dépit d’une menace lancinante, et probablement croissante, non seulement en Asie centrale mais à l’échelle mondiale, il semble que les régimes centre-asiaitiques poursuivent leur exploitation politique contre-productive de l’ « extrémisme ». L’islamisme radical demeure un « bon » prétexte pour légitimer des politiques répressives de contrôle et de répression des populations, hormis au Kirghizstan, qui se distingue des autres Etats de la région par sa constitution parlementaire et le plus grand degré de liberté qui y est en vigueur.

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L’Ouzbékistan ou la politique actuelle du président tadjik Emmomali Rakhmon sont « idéal-typiques » à plus d’un titre. En effet, la réthorique et la pratique de ces pays est sans commune mesure avec la réalité de la menace. Au Tadjikistan, les mesures prises ces derniers mois relèveraient même du cocasse si les conséquences n’en étaient pas un renforcement presque mécanique de l’islamisme radical : discussion sur les vêtements (interdiction du hijab, de vêtements de couleur noire), le port de la barbe (des cas de policiers forçant des hommes à se raser ont été rapportés), interdiction des mosquées aux mineurs, le port de prénoms arabes (une interdiction est envisagée), la transformation de mosquées en « centre-culturels » …Une sorte de « talibanisation inversée » du pays qui conforte en réalité l’audience de la propagande djihadiste sur le fait que l’Islam est maltraité en Asie centrale. Les choses sont à peine différentes dans les autres pays de la région où tout excès de dévotion ou de pratique attire inévitablement le soupçon des autorités et donc les problèmes, plus ou moins graves selon les cas.

La menace de l'Etat islamique comme prétexte pour contrôler davantage

La menace de l’ « Etat Islamique » permet aux Etats de la région, qui utilisaient déjà la lutte contre l’ « extrémisme » pour contrôler leurs sociétés, de limiter encore davantage les droits civils, politiques et des médias. Au Turkménistan et en Ouzbékistan, qui sont déjà parmi les pays les plus autoritaires et parmi les plus restrictifs en matière de droits civils et de liberté de la presse, les régimes utilisent le prétexte d’une menace qui serait existentielle pour justifier l’adoption de mesures répressives. Même au Kirghizstan en décembre 2014, le gouvernement a décidé de limiter l’accès au site Kloop.kg, qui avait révélé une vidéo mettant en scène des combattants kazakhs dans les rangs de l’ « Etat Islamique ».

Comme l’a affirmé en juin dernier le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, en visite au Turkménistan, « restreindre les libertés crée l’illusion d’une stabilité à court-terme. Les choses semblent calmes à la surface. Il n’y a pas de protestations dans les rues. Mais le déni de liberté d’expression mène à des complots souterrains et constitue un terreau favorable aux idéologies extrémistes ». Néanmoins, il est pressenti que les forces de sécurité ouzbèkes et kazakhes ne feront preuve d’aucune indulgence envers les combattants planifiant un retour dans leurs pays d’origine.

Cependant, comme nous l’avons vu, les mesures strictement répressives ont leurs limites, tout comme le contre-modèle kirghiz dans la région. De fait, le Kirghizstan étant perçu comme plus ouvert et comme ayant des services de sécurité plus faibles que ses voisins, les adeptes de l’ « Etat Islamique » désireux de retourner en Asie centrale choisiront probablement ce pays. Aux vulnérabilités inhérentes à un régime parlementaire et démocratique traditionnellement instrumentalisées par les terroristes s’ajoute au Kirghizstan de nombreuses autres failles sécuritaires exploitables.

Un risque djihadiste sur-estimé aujourd’hui mais danger sur le long terme

Si les transitions politiques, en particulier en Ouzbékistan et au Kazakhstan, se font toujours attendre, Islam Karimov et Noursoultan Nazarbaïev ne sont pas éternels. Agés et malades, les présidents des deux pays pesant le plus économiquement et démographiquement en Asie centrale vont inévitablement voir leur règne s’arrêter dans les années à venir. Or, leur prépondérance et leur gestion politique du pays ne laisse pas entrevoir d’alternative crédible à moyen terme.

Dans ce contexte incertain, la menace djihadiste prend tout son sens, car les groupes extrémistes ont montré par le passé et en d’autres lieux leur capacité à tirer profit de transitions politiques chaotiques ou violentes. Même s’il est actuellement surestimé, les gouvernements actuels devraient évaluer avec précision le danger à long terme que pose le djihadisme à la région, et prendre des mesures préventives relevant d’une véritable vision politique, au lieu de l’exagérer de manière telle à ce que le problème ne cessera d’empirer.

Une allégeance à prendre au sérieux

L’allégeance du MIO à l’ « Etat Islamique » est à prendre au sérieux. S’il n’est pas encore très clair d’évaluer à quel point cette allégeance va devenir opérationnelle, elle réhausse incontestablement l’audience du MIO en Asie centrale. Mais de nombreuses interrogations demeurent. Alors qu’il est désormais établi que les combattants du MIO sont très présents dans le Nord de l’Afghanistan et y bénéficient d’une certaine marge de manœuvre, dans quelle mesure cette allégeance ne pourrait-elle pas être contre-productive du fait de l’animosité des Talibans, principaux acteurs du Djihad en Afghanistan, envers l’ « Etat Islamique » ?

En outre, si cette allégeance constitue un signal négatif supplémentaire vue d’Asie centrale, cette région n’est pas aussi mûre que certains peuvent l’entendre pour devenir une terre de Djihad. En effet, si la religiosité et sa visibilité augmente en Asie centrale, cela ne signifie pas forcément que tous les jeunes désireux d’affirmer publiquement leur religiosité sont des terroristes en puissance. Du côté des générations plus anciennes, ils sont souvent peu ou pas intéressés par l’Islam, qu’il soit modéré ou radical.

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De surcroît, le théâtre moyen-oriental est assez éloigné, et bien que les risques de déstabilisation venus d’Afghanistan existent bel et bien, ils ne sont pas nouveaux. Néanmoins, il est plus que temps que les régimes centre-asiatiques changent de perspective, enclenchent de réelles réformes et ouvrent leur champ politique en cessant de stigmatiser les musulmans pratiquants. Bien qu’une politique sécuritaire à l’échelle nationale et internationale soit nécessaire pour prévenir les risques de débordements des groupes djihadistes vers le Septentrion du monde musulman, le principal levier en Asie centrale pour lutter efficacement contre le radicalisme est celui de la politique intérieure. Or, aujourd’hui l’optimisme n’est pas de mise en ce domaine, ce qui donne l’impression que l’Asie centrale est en perpétuel sursis face au djihadisme. 

Panpi Etcheverry
Diplômé en relations internationales de l'iris et de l'Université Toulouse 1 Capitole

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