Tamerlan Ak Sarai

Chakhrisabz, patrimoine ouzbek en péril : le tourisme de masse en cause ?

Réuni à Istanbul le 10 juillet dernier, l'UNESCO a classé le centre historique de Shakhrisyabz en péril. L'institution internationale pointe clairement le tourisme et ses excès.

Shakhrisyabz est un joyau architectural du sud de l’Ouzbékistan, que les autorités s’activent à mettre en valeur par de nombreux travaux depuis 2014. Selon l’UNESCO, la construction d’infrastructures touristiques et la montée du niveau des eaux souterraines détruisent les quartiers médiévaux de Shakhrisyabz.

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Etape de l’ancienne route de la Soie reliant la Chine à l’Europe en passant par le Moyen-Orient, la ville de Shakhrisyabz aurait plus de 2000 ans d'histoire. Inscrite au patrimoine mondial de l’Humanité en l’an 2000, la cité regorge d’édifices d’exception, de vieilles bâtisses, de mausolées ou encore de mosquées. La tombe de Tamerlan (Timour, en ouzbek) en marbre blanc est, sans conteste, l’un des plus beaux mausolées d’Asie centrale, si bien que le temps semble s’être arrêté dans les petites ruelles.

Un monument important pour l’Ouzbékistan

Shakhrisyabz a vu naître Tamerlan en 1336. Grand conquérant, il a étendu son pouvoir du Caucase jusqu’à l’Asie centrale. Shakhrisyabz a connu son apogée sous l’empire des Timourides au XVe et XVIe siècles par son rayonnement culturel et politique. Différents styles architecturaux se sont mélangés dans Shakhrisyabz au travers des époques.

À l’époque soviétique, Shakhrisyabz figurait déjà parmi les villes historiques avec notion « Monument important pour la République ». Le cœur historique a conservé son apparence d’origine grâce à l’important travail de restauration basé sur des techniques traditionnelles et supervisé par l’Institut national de l’architecture et de la construction de Tachkent.

Shakhrisyabz bénéficie du travail de restaurateurs du monde entier : en 2014 un programme de reconstruction de la place du palais Ak-Sarai, l’un des principaux joyaux de la ville, a été réalisé en partenariat avec des restaurateurs français, dont la restauratrice Céline Ollagnie et la société SOCRA. Ce projet de 800 000 euros a permis de restaurer près de 200 mètres carrés de magnifiques carreaux en céramique émaillée qui tapissent le palais, construit au XIVème siècle et largement détruit au XVIème siècle. Le palais reste célèbre pour son inscription : « si tu doutes de notre force et de notre puissance, jette un coup d’œil sur nos constructions », raconte l’historien Nabi Khuchvaktov.

ville de Shakhrisyabz

Des richesses historiques menacées

Mais ces richesses historiques sont aujourd’hui menacées par les plans du gouvernement ouzbek. En plus de la préservation du centre historique, les autorités ont initié de nombreux chantiers de reconstructions et de mise en valeur ambitieux depuis 2014, à l’occasion de la célébration du 680e anniversaire de Tamerlan. Ainsi, de nombreuses maisons traditionnelles ont perdu leur aspect initial suite à ces travaux.

Ce programme de l’État prévoit également l’ouverture de nouveaux hôtels modernes, des aménagements dans le parc Amir Temur, la reconstruction d’infrastructure routière ainsi que la remise en état du Palais de la Culture et de l’Art et du marché central « Chorsu ». Toutes ces transformations seront accompagnées par une politique de mise à disposition de voitures électriques dans le centre-ville.

Le précédent de Samarcande

En modifiant ainsi de nombreux pans du patrimoine historique de la ville de Shakhrisyabz, ces travaux ont alerté la communauté internationale. Pour l’UNESCO, ces projets mettent en péril l’héritage historique de la ville. Après avoir classé le site en tant que « patrimoine en péril », l’organisation internationale va prochainement « évaluer l’étendue des dégâts qui permettront la mise en place de mesures adaptées. »

Ces mesures seront-elles suffisantes pour préserver l’authenticité de Shakhrisyabz ? Rien n’est moins sûr. L’UNESCO pointe un précédent : Samarcande. La seconde ville du pays a été largement reconstruite dès 2008 avec de nouvelles routes et la construction de nombreux bâtiments qui ont affecté l’intégrité du tissu urbain traditionnel. Aucun cadre réglementaire adéquat n’a pu encadrer un travail qui au final fut très largement bâclé, regrettèrent de nombreux observateurs.

Un tourisme de masse en Ouzbékistan

Plus largement, la transformation du patrimoine historique ouzbek par les autorités dans des campagnes de travaux important, comme à Shakhrisyabz et auparavant à Boukhara et Samarcande, vise à accompagner un tourisme qui se massifie un peu plus d’année en année. Près de 2 millions de touristes ont visité l’Ouzbékistan en 2013, d’après les chiffres de la Banque mondiale. Selon les estimations du World Travel & Tourism Council, un peu plus de 4 millions de touristes par an découvriront le pays d’ici à 2025.

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Le secteur touristique (hôtellerie, voyage, restauration et industrie du loisir) a généré l’année dernière quelques 318 milliards de soums ouzbeks (environ 98 millions d’euros) en hausse constante ces dernières années (3,9 % par rapport à 2014, selon le Word Traval & Tourism Council). Cela constitue une bonne source de devises étrangères pour un pays de 30 millions d’habitants peinant à attirer les investissements étrangers.  Le gouvernement ouzbèk dit miser beaucoup sur le tourisme et les investissements dans le secteur pour rendre son économie dynamique.

L’impossibilité d’un tourisme chez l’habitant

Pour se rendre en Ouzbékistan en tant que touriste, un visa est toujours obligatoire alors que les pays voisins tels que le Kazakhstan ou le Kirghizstan dispensent désormais la plupart des pays de l’OCDE de visa pour de courts séjours (respectivement 30 et 60 jours). En Ouzbékistan, les touristes étrangers doivent fournir des preuves de séjour pour l’ensemble de la durée de leur visa. Ce système de régistration limite les possibilités de loger chez un habitant ouzbek, si celui-ci n’a pas fait les démarches (complexes) auprès des autorités. Les visiteurs étrangers doivent ainsi se rabattre sur les infrastructures officielles d’accueil qui disposent des documents nécessaires.

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Ainsi, les offres de logement chez l’habitant comme proposé par AirBnB sont quasi inexistantes en Ouzébkistan et encore plus dans la région de Shakhrisyabz. On dénombre 5 particuliers à Samarcande qui proposent « courageusement » leurs logements dès 14 euros par nuit, et seulement un seul pour Shakhrisyabz. Alors que le voisin kirghiz semble avoir fait le pari du logement chez l’habitant avec de nombreux réseaux de guesthouses, comme celles proposées par le CBT, l’Ouzbékistan n’a pas pris le tournant d’un tourisme de proximité.

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Mosqué Dorus Silovat à Shakhrisyabz

Les constructions hôtelières privilégiées

Cette particularité du tourisme en Ouzbékistan a pour conséquence la nécessité de construire des infrastructures hôtelières, parfois massives, afin d’accueillir les touristes étrangers. Pour faire place à ces hôtels au cœur du patrimoine offert aux touristes, des murs sont inévitablement abattus et du béton coulé, ce qui n’est pas en règle avec les principes de conservation de l’UNESCO.

De plus cette politique rend le pays loin d’être bon marché – comparé aux pays de la région – pour les touristes. Mais si le tarif moyen d’une chambre est de 50 euros par nuit dans un hôtel trois étoiles, ces derniers acceptent en général le taux de change officiel (1 euro = 3000 soums), largement inusité dans le pays. Les touristes changeant leur argent au marché noir (où 1 euro peut s’échanger jusqu’à 6800 soums), ce qui divise par deux le prix de ces hôtels. L’utilisation du taux de change du marché noir reste cependant majoritaire en dehors des grands hôtels.

Quel impact ?

A Shakhrisyabz, le parc hôtelier ne compte aujourd’hui que trois établissements. Mais avec le développement prévu et poussé par l’État, des négociations ont déjà commencé pour le déploiement de nouveaux établissements.

La politique de développement d’un tourisme de masse poursuivie par les autorités aura-t-elle un impact sur les performances de ce secteur clé pour l’économie ouzbèke ? Il est encore trop tôt pour le dire. En parallèle, l’UNESCO tire régulièrement l’alarme d’un point de vue historique et archéologique vis à vis des dégradations engendrées par cette politique.

 

Assel Kipchakova
Journaliste pour Novastan 



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