Chavkat Mirzioïev Vladimir Poutine Ouzbékistan Russie visite Moscou

Chavkat Mirzioïev à Moscou : une rupture derrière la promenade politique

Partager avec

La signification de la visite de Chavkat Mirzioïev à Moscou les 5 et 6 avril dernier est bien plus importante qu’il n’y paraît, explique le politologue et expert des médias Igor Nikolaïtchouk.

Novastan reprend et traduit un article paru originellement sur Sputnik Ouzbékistan.

La visite d’Etat du président ouzbek en Russie a eu lieu les 5 et 6 avril dernier. Dans les jours qui ont suivi, des centaines de commentaires se sont ajoutés aux dizaines qui sont déjà apparus dans la presse avant et pendant la visite, éclairant les contours de l’évènement et en proposant des analyses.

Lire aussi sur Novastan : Chavkat Mirzioïev à Moscou pour renforcer la coopération avec le « grand frère » russe

Les politologues utilisent souvent le schéma suivant : ils relatent toutes les informations sur une visite comme un certain enchainement d’évènements, puis s’intéressent à la dynamique de développement des relations russo-ouzbèkes dans le but de déceler la tendance correspondante.

Comme un faux air de Karimov

Ce qui saute aux yeux pour Igor Nikolaïtchouk, c’est que tout a été fait par les médias pour présenter la visite de Chavkat Mirzioïev à Moscou comme une banalité politique. Le leitmotiv des commentaires des experts a été le suivant : la visite a été importante, particulièrement pour la partie ouzbèke, mais il ne faut pas s’attendre à des surprises ou des sensations.

Poutine Mirzioïev Moscou Vladimir Chavkat

Vladimir Poutine et Chavkat Mirzioïev à Moscou le 5 avril 2017

L’idée a prévalu dans les analyses qu’il ne fallait pas espérer de ruptures majeures comme l’entrée de l’Ouzbékistan dans l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) ou dans l’Union Economique Eurasiatique (UEE). Le maximum que l’on peut escompter serait l’intensification de la collaboration bilatérale dans les domaines économique, commercial et culturel. Etonnamment, c’est exactement ainsi que se jouait la « partition diplomatique » dans les dernières années d’Islam Karimov, le premier président ouzbek depuis 1991, décédé en septembre 2016.

En réalité, des avancées immenses

En réalité, tout est très différent. Et ce dès l’étape de la préparation de la visite : toute personne proche de ce travail (et pas uniquement au sein de l’appareil des hautes personnalités) confirmera sans doute que l’on ne déploie pas un branle-bas de combat diplomatique comme avant la visite de Mirzioïev pour un évènement diplomatique de passage. Sortir 55 accords bilatéraux du chapeau pour un montant total de 16 milliards de dollars, ce n’est pas rien. Pour accomplir cela, il faut qu’il y ait une base solide.

L’Ouzbékistan et la Russie augmenteront ensemble l’extraction d’hydrocarbures dans la région, Tachkent sera doté d’une usine de réparation de chars et bénéficiera d’une série de projets high-tech et d’espaces intellectuels et éducatifs, à l’image d’une filiale de l’Université d’Etat Technique de Moscou (MGTU) Bauman.

Lire aussi sur Novastan : L’Ouzbékistan réfléchit à importer de nouveau du pétrole russe

Cette dernière permettra le renouveau de l’usine aéronautique de Tachkent et réglera le problème des cadres ingénieurs dans le secteur renaissant de l’industrie mécanique  – de la réelle industrie mécanique, et non de quelques coups de tournevis pour la production automobile étrangère.  Sans compter l’accord sur la possibilité de transformation l’Ouzbékistan en pays de transit des ressources énergétiques russes vers l’Asie du sud et la Chine !

Un véritable programme de développement pour les dix prochaines années

Le paquet d’investissements apparaît aussi comme hautement stratégique. Il a été en effet  mentionné que les injections de fonds russes seraient principalement privées. Or, il aurait été difficilement possible pour les projets ouzbeks d’intéresser des investisseurs russes qui, il faut bien le dire, ne sont pas bien gras en ce moment, sans l’utilisation des ressources administratives du Kremlin. Ces fonds seront alloués au  développement de projets miniers et de métallurgie non ferreuse, un secteur qui attire de longue date la convoitise d’hommes d’affaires chinois et canadiens, mais la Russie a trouvé les fonds nécessaires.

Dans l’ensemble il s’agit d’un véritable programme de développement du pays pour les dix années à venir.

Les liens culturels mis en avant

Par ailleurs, les liens culturels ont également été habilement souligné. D’ordinaire, ils sont mentionnés en dernier dans les documents protocolaires, mais pas dans ce cas précis : le temps est venu de faire aussi de ces liens entre Russie et Ouzbékistan des liens stratégiques, d’autant plus qu’il n’y a pas de sentiment antirusse dans les médias d’Ouzbékistan. L’espace informationnel est fermement contrôlé, les publications et les ressources internet d’opposition sont de facto absentes, et c’est précisément pour cela que le degré d’agressivité dans les contenus liés à l’analyse des évènements en Russie et des relations bilatérales est proche de zéro.

Lire aussi sur Novastan : Le « Louvre de la steppe » comme instrument diplomatique de l’Ouzbékistan

L’activité des médias russes sur le terrain local de l’information n’est pas limitée, bien que la masse de la population s’oriente plutôt vers les médias ouzbeks. Tout cela permettrait d’intégrer les espaces informationnels de l’Ouzbékistan et de la Russie sans se préoccuper de conséquences politiques – voilà encore un axe de travail à approfondir.

Russie et Ouzbékistan, « partenaires proches » pour longtemps

Il faut aussi attirer l’attention sur le fait qu’en dépit d’une politique affichée comme hostile à l’entrée dans un bloc politico-militaire, l’administration actuelle a un rapport pragmatique à ces projets d’intégration et n’y sera pas opposée en principe, a minima. Et c’est pour cela que la Russie et l’Ouzbékistan demeurent des « partenaires proches » dans le domaine de la sécurité.

Musée Poutine Chavkat Vladimir Mirzioïev Pouchkine

Vladimir Poutine et Chavkat Mirzioïev en visite au musée Pouchkine à Moscou le 5 avril

Igor Nikolaïtchouk estime même que le potentiel de développement de l’intégration avec la Russie conditionne aujourd’hui le nombre important de rejets par les acteurs extérieurs des invitations ouzbèkes à rejoindre des blocs.  Cela étant, l’administration ouzbèke laisse clairement comprendre que la multipolarité affichée implique que l’orientation russe soit une priorité – en principe, évidemment.

Une vraie rupture

Le vecteur d’influence privilégié des Ouzbeks est dirigé vers ce que l’on peut appeler l’espace post-soviétique. Même durant les temps les plus difficiles des expériences géopolitiques d’Islam Karimov, le nombre d’« autonomistes » n’a jamais augmenté de manière significative. Le seuil critique d’éloignement de l’Ouzbékistan de la Russie et de la Communauté des Etats indépendants dans les relations géopolitiques n’a jamais été atteint.

En réalité, la rupture que représente cette visite est liée au fait que ces expériences appartiennent désormais au passé. En quittant Moscou, Chavkat Mirzioïev a déclaré que les membres de la délégation se sentaient pousser des ailes. Un sentiment visiblement partagé en Russie.

Traduit du russe par Yann Rivoal

Chavkat Mirzioïev (à gauche) lors de sa visite fructueuse avec Vladimir Poutine. Kremlin.ru
Vladimir Poutine et Chavkat Mirzioïev à Moscou le 5 avril 2017Kremlin.ru
Vladimir Poutine et Chavkat Mirzioïev en visite au musée Pouchkine à Moscou le 5 avrilKremlin.ru
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *