Mikhaïl Kourzine Noukous Savitsky Peinture Ouzbékistan

Collection Igor Savitsky : mythes et perspectives

La présence au musée Pouchkine d’une collection d’œuvres venues d’Ouzbékistan a suscité un flot d’approximations dans la presse russe.

Novastan reprend ici un article paru initialement sur ArtGuide.

Début avril 2017, un des évènements muséaux les plus attendus de l’histoire post-soviétique a eu lieu à Moscou : l’exposition de peinture et des arts décoratifs de la collection du Musée Igor Savitsky de Noukous a ouvert au musée national des beaux-arts « Pouchkine » sous la direction d’Anna Tchoudetskaïa.

Depuis la fin des années 1980, la collection était restée « inexportable » et pratiquement inaccessible pour les experts russes. L’accord récent entre l’Ouzbékistan et la Russie a été atteint très rapidement et subitement, en l’espace d’un mois. L’exposition s’est terminée à la fin du mois de mai 2017.

Une importance diplomatique entre Russie et Ouzbékistan

En dépit de l’absence de campagne publicitaire d’ampleur et de catalogue d’exposition, l’importance diplomatique de l’exposition est évidente, selon la critique d’art Nadia Plounguian. Son ouverture a eu lieu dans les premiers jours des négociations russo-ouzbèkes, et les présidents des deux pays s’y sont rendus.

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Plusieurs décennies de litiges sur le destin de la collection semblent dépassées, de même que les rumeurs troublantes autour de la démission en 2015 de la directrice Marinika Babanazarova. La situation a été bouleversée, mais les médias et la communauté artistique ne semblent pas encore pouvoir trouver les mots pour expliquer l’importance culturelle de ce bouleversement.

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Si le dialogue semble aujourd’hui ré-ouvert sur le sujet entre Ouzbékistan et Russie, son absence durant des années a produit certains effets en Russie. De fait, de nombreux stéréotypes autour du musée sont apparus, qui influent aujourd’hui sur la présentation de la collection.

3 types de mythes

A titre d’exemple, la collection Savitsky a été surnommée « le Louvre dans le désert », « une collection d’art oublié », « le dévot fanatique Savitsky qui se refuse aux possibilités moscovites » : ces surnoms sont reflétés sur le Wikipédia russe et sont rappelés dans tous les articles récents et reportages sur l’exposition.

En fait, ces mythes forment trois groupes qui composent l’essentiel des fonds du musée d’art. Le premier d’entre eux est ce qui s’appelle l’avant-garde du Turkestan, c’est-à-dire le modernisme centrasiatique du XXème siècle. Le deuxième, c’est la collection connue, volumineuse de peintures et gravures soviétiques non censurées des années 1920-1960 qui inclut des archives rares d’auteurs divers. Le troisième, c’est la partie ethnographique : les objets de l’habitat et l’art décoratif du Karakalpakstan, la partie ouest de l’Ouzbékistan principalement désertique.

Noukous Meubles Savitsky Igor

L’intrigue du « Louvre dans le désert » indique le contraste entre le niveau « européen » du musée et son éloignement du « centre » du territoire. Il serait possible de considérer cette épithète de l’exotisme soviétique, mais comme dans d’autres mythes, il existe des silences explicites.

Un Centre Pompidou à l’ouzbèke

En fait, parler de Louvre pour l’exposition Savitsky n’est pas correct du fait de son absence de classicisme programmatique, il faudrait plutôt parler du Centre Pompidou. Un « Louvre » illogique et un autre style, « l’art oublié ». La formulation rappelle la dernière exposition de la collection à Moscou : elle avait été présentée en 1988 au Musée de l’Orient et avait été dénommée « Les toiles oubliées ». Mais le modernisme des années 1930 n’avait pas été oublié par le pouvoir soviétique, et il était passible d’élimination physique.

Alexeï Podkovyrov Peinture Ouzbékistan Noukous Savitsky

Igor Savitsky connaissait l’histoire de cette lutte au premier plan et s’inquiétait en tant que représentant de la culture d’avant-guerre. Dans les années 1930, il avait appris la peinture chez Ilia Mazel, et au début des années 1940 chez Robert Falk et Konstantin Istomine. Ce qui l’intéressait par-dessus tout était l’apparition de la pensée picturale moderniste, ce qui lui a valu de trouver et de sauver de disparition des toiles emblématiques des années 1930 et 1940. En plus du « Taureau » de Vasilii Lysenko, au musée Savitsky de Noukous, il est possible de voir les séries célèbres d’Alexandre Volkov, Stanley Spencer et Filonova.

Une fascination pour l’avant-guerre

On peut aussi découvrir « Le portrait de la fille en rouge » (1935) du projectionniste et mystique Solomon Nikritine, vibrant d’électricité sanguine ; « Autoportrait. Soir bleu dans les montagnes » d’Alexeï  Podkovyrov (1935), une toile fine et osée, une figure dans l’espace printanier vide avec un avion au loin ; les stylisations raffinées d’Ousto Moumine où sont mélangés les motifs des miniatures orientales et les peintures de la Renaissance.

Par ailleurs, Vasilii Lysenko, dont le suprématiste « Taureau » est devenu légende, est l’auteur d’une galerie entière de compositions picturales monumentales.

Vasili Lysenko Peinture Noukous Savitsky Ouzbékistan

Igor Savitsky a mis en œuvre les fantaisies des collections de Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov de la génération des Vkhoutemas et est devenu lui-même le Chtchoukine soviétique. Ce n’est pas un hasard si avec son expérience il demeure la référence pour les collectionneurs et exposants, et ici la distance entre Moscou et Noukous ne joue aucun rôle. Il existe une logique au fait que la partie principale de l’exposition du musée Pouchkine est située dans le musée des collections privées.

Igor Savitsky a choisi de rester proche de son sujet, le Turkestan

Malgré tout, on ne peut que s’interroger sur les « brillantes perspectives moscovites » qu’Igor Savitsky s’est refusé et ce qu’il a découvert en Ouzbékistan. Dans le Moscou d’après-guerre, il aurait pu (malgré ses origines aristocrates), en tant qu’archéologue important, diriger une chaire ou un institut de recherche.

Il peut cependant apparaître étrange qu’il ne soit pas parti vers Tachkent du fait de sa passion pour le Turkestan, pour pouvoir occuper un titre similaire dans la capitale en tant que fonctionnaire dans le domaine de la science ou de la culture. En réalité, il a fait ce choix conscient de coopération active et mutuelle avec l’intelligentsia locale, ce qui lui a permis de travailler à cette échelle qu’il souhaitait atteindre.

Alexandre Nikolaïev Ousto Moumine Peinture Ouzbékistan Noukous Savitsky

Une pression croissante

Durant la constitution de sa collection, Igor Savitsky a résisté à la pression croissante, qu’elle provienne de la censure, de la répression et des études de l’Union des artistes ou de l’épuration coloniale des cultures nationales qui a laissé la place à la fabrication de récits impériaux. C’est précisément comme ceci qu’il a été fasciné par la réécriture de l’histoire et de la fixation muséale du legs des Karakalpaks.

C’est ainsi qu’il a commencé à étudier « l’avant-garde du Turkestan », en créant un groupe des « Maîtres du Nouvel Orient ». Créé en Ouzbékistan par les Sibériens Vadim Gouliaïev et Mikhaïl Kourzine, le groupe a uni des artistes dont le travail a donné les plus importantes collections du musée Savitsky (Valentina Markova, Alexandre Volkov, Alexandre Nikolaïev (Ousto Moumine), Victor Oufimtsev, etc). Le croisement unique des deux traditions a fait chavirer la construction stalinienne des « nationalités », et le fait de l’existence d’une école ouzbèke moderniste indépendante a constitué une alternative au réalisme socialiste.

Noukous musée Savitsky Igor

Parmi tous les différents intérêts d’Igor Savitsky, il n’est pas difficile de découvrir leur lien. Il a toujours été en recherche de territoires indépendants du pouvoir, a essayé de poursuivre leur existence par quelque moyen que ce fût, en espérant que le résultat sera le sujet de discussions publiques.

Une stratégie de travail pour rester dans la zone grise

Cependant, il n’aurait rien pu entreprendre s’il avait été une espèce de fanatique ou de dévot. Igor Savistky avait clairement compris les schémas de répression soviétique et avait construit une stratégie de travail qui lui permettait de se trouver hors de leur champ d’action, dans une espèce de zone grise. En ceci, Savitsky rappelle Iouri Knorozov, lui aussi un travailleur acharné qui avait découvert par lui-même le système d’écriture des Mayas, par coïncidence. De même, le participant à l’expédition du Khorezm, Sergueï Tolstov, qui en découvre le passé archéologique.

Savitsky et Knorozov étaient l’intelligentsia des années 1940, et ils avaient quelque chose à cacher : leur origine sociale, leurs vues politiques, leur cercle d’intérêts hors de l’ordinaire. Ils sont tous les deux parvenus à s’affranchir de la machine idéologique avec leur mental, et à rester sur leurs positions comme des marginaux invisibles et peu compris.

Vers un regain d’intérêt pour le musée de Noukous ?

La collection du musée de Noukous attend toujours sa pleine description. Bien sûr, avec le temps elle s’ouvrira progressivement pour les chercheurs, qui inspireront de nouvelles créations en l’analysant sur toutes leurs dimensions.

Qui sait, peut-être la collection de Savitsky stimulera, libérera les recherches sur l’art soviétique de leur impasse forcée et finalement étendra cet art dans le champ de la théorie post-coloniale.

Traduit du russe par Mathieu Lemoine

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Une oeuvre de la collection d’Igor Savitsky peinte par Mikhaïl Kourzine au début des années 1930.
Art Guide
Trésors de Noukous. De la collection du musée national d’art de la République du Karakalpakstan « Igor Savitsky ». Fragment de l’exposition. Au premier plan : coffret pour les vêtements féminins et décorations. Années 1920. Bois, os, drap, sculpture, incrustation.
Ekaterina Allenova/ArtGuide
Alexeï Podkovyrov. Soir bleu dans les montagnes. Auto-portrait. 1935. Toile, huile. Musée national d’art de la République du Karakalpakstan « Igor Savitsky », Noukous.  
Art Guide
Vasilii Lysenko. Les forces de la terre. Toile, huile. Musée national d’art de la République du Karakalpakstan « Igor Savitsky », Noukous (pas exposé au Musée Pouchkine).
Art Guide
Alexandre Nikolaïev (Ousto Moumine). Le garçon porteur d’eau. 1925. Contreplaqué. Musée national d’art de la République du Karakalpakstan « Igor Savitsky », Noukous.
Art Guide
Le musée Igor Savitsky de Noukous, dans l’ouest de l’Ouzbékistan.
ChanOJ / Wikimédia Commons
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