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Derrière les destructions d’habitations en Ouzbékistan, le difficile contrôle des élites locales

Les problèmes de destructions d’habitations par les autorités ouzbèkes pourraient menacer à terme la stabilité du pays en provoquant un large mécontentement populaire. De Ferghana à Tachkent, retour sur les ruines des conflits entre mandarins ouzbeks.

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En Ouzbékistan, le boom de la construction dure depuis trois ans maintenant, depuis 2016 et l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev. Il se fait au prix de démolitions d’habitations, souvent anciennes. Dans la capitale Tachkent, c’est avec le lancement de l’édification d’un centre d’affaires ultra moderne en plein centre historique de la ville que les destructions de maisons anciennes ont été les plus importantes. Les développeurs immobiliers de ce centre, appelé « Tashkent City », sont affiliés à Djakhongir Artykkhodjaïev, un homme d’affaire devenu maire de Tachkent et censé représenter la nouvelle classe de haut-fonctionnaires dynamiques poussée par le président ouzbek.

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Cependant la construction de Tashkent City a entraîné l’expropriation des propriétaires du centre-ville, offrant des indemnisations jugées par certains peu avantageuses. Les résidents qui ont refusé les options proposées ont été expulsés de force de leur domicile avec l’aide de la police. Certains d’entre eux n’ont pas encore été indemnisés pour leur logement perdu selon Ozodlik la version ouzbèke du média américain Radio Free Europe.

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Les démolitions touchent également les régions ouzbèkes. Sous le prétexte d’embellir villes et villages dans le cadre des programmes nationaux lancé par les gouvernements, les autorités locales ont entrepris avec zèle de « rénover à la manière ouzbèke ». Dans certains cas, des logements ont été démolis alors que les locataires étaient encore à l’intérieur, ou sans préavis dans les délais impartis par la loi.

Le président risque d’ouvrir la boîte de Pandore du mécontentement populaire

La dirigeante de l’Alliance des droits de l’homme d’Ouzbékistan (PAH), Yelena Ourlaïeva, contactée par téléphone par Novastan, a expliqué que les personnes touchées par ce problème sont incapables de se pourvoir en justice.

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« En Ouzbékistan, il y a récemment eu un tel émoi avec ces nouveaux bâtiments. Il est nécessaire de tout démolir, de gagner de l’argent et d’offenser les gens … Certains se retrouvent sans biens acquis, il est très difficile de survivre. Et comment la société peut-elle réagir ? », estime Yelena Ourlaïeva.

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Selon elle, les autorités ne tirent pas de leçons des affaires à répétition qui ont choqué l’opinion ouzbèke ces dernières années. En premier lieu, le drame dans la région de Kachkadaria, dans le sud du pays, où le vice-gouverneur (hokim) du district de Yakkabag Mansour Touïmaïev a été brûlé en juillet dernier par le propriétaire d’un magasin au moment de sa tentative de démolition. A la même époque, on peut également se rappeler la manifestation spontanée dans la région du Khorezm, dans l’ouest du pays, où des manifestants ont bloqué une autoroute pour protester contre la démolition sans compensationde leurs logements . Ou encore une grève de la faim d’habitants à Andijan, dans l’est ouzbek, pour les mêmes motifs, en septembre dernier. Ces affaires sont le résultat de l’infantilisme de l’Etat ouzbek, incapable de contrôler ce qui se passe en région.

Des fonctionnaires décorés malgré les affaires

Jusqu’à présent, ces conflits entre responsables gouvernementaux locaux et les victimes de ces destructions sont restés des affaires locales, même si elles finissent parfois dans les médias nationaux. Mais à court terme, en raison du taux de chômage élevé et de la situation économique difficile, ce problème peut unir des millions de personnes dans tout le pays, considère Yelena Ourlaïeva.

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Il est probable que les autorités centrales ne voient pas la situation dans son ensemble. Il est probable également qu’à terme, la figure du président de l’Ouzbékistan soit associée à l’arbitraire des gouvernants locaux dans le pays. C’est un risque majeur pour la stabilité en Ouzbékistan et pour les plans de développement et d’ouverture du pays souhaités par Chavkat Mirzioïev.

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En réaction, les actes du président ouzbek face à ces problèmes de gouvernances locales sont pour le moins incompréhensibles. Pourquoi, par exemple, attribue-t-il des décorations lors de la fête nationale de l’indépendance en septembre dernier, aux gouverneurs des régions de Ferghana et d’Andijan, alors que ces mêmes fonctionnaires avaient provoqué sa colère ? Celle-ci, largement médiatisée, avait été causée précisément par des affaires des démolitions illégales ayant fait scandale.

« Les autorités sont déjà dans l’autosatisfaction et l’isolement »

Mavdjoud Karimova, une habitante de Tachkent qu’un promoteur immobilier tente, avec le soutien des autorités, d’exproprier depuis plusieurs mois, est sûre de se battre pour ses droits, comme des milliers de ses camarades, en refusant de partir de chez elle.

« Les hauts dirigeants ne peuvent ignorer l’anarchie actuelle. L’internet ouzbek fourmille de demandes de justice. Les gens, quand ils se retrouvent ensemble, ne parlent que de ça de nos jours » affirme-t-elle à Novastan. « Les autorités ont tout simplement décidé de l’ignorer. Nous étions à la réception du hokim de la ville (Djakhongir Artykkhodjaïev, ndlr). Nous avons été outrés par l’injustice et la condescendance dont il a fait preuve à notre égard. Nous les résidents sommes supposés être « gourmands ». Rien n’a été dit et fait pour nous. Les autorités sont déjà dans l’autosatisfaction et l’isolement », continue Mavdjoud Karimova.

Les gouverneurs de la vallée du Ferghana, les plus incontrôlables ou les plus puissants ?

Cette situation conflictuelle se propage également sur le terrain médiatique. Nodirbek Khojimatov, un correspondant de la région d’Andijan, a été arrêté pendant dix jours pour avoir insulté l’un des responsables locaux. Le journaliste lui-même et son entourage disent que la véritable raison de cette arrestation administrative était une critique des gouverneurs (hokims) des régions d’Andijan et de Ferghana concernant les démolitions illégales d’habitation dans la zone, située dans l’est du pays.

Selon un journaliste de la région de Ferghana contacté par téléphone et qui a souhaité garder l’anonymat, l’administration, les hommes d’affaires et les membres du gouvernement sont fidèles au hokim de la région d’Andijan, Choukhrat Abdourakhmonov, alors qu’il est très impopulaire et craint parmi les petits entrepreneurs et la population.

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Le gouvernement central et le président lui-même sont convaincus que Choukhrat Abdurakhmonov s’acquitte des tâches principales de son poste, à savoir attirer les investissements étrangers, créer de nouveaux emplois et réaliser le plan défini pour les secteurs clés de l’économie. C’est précisément cela qui lui donne carte blanche notamment pour les destructions d’habitations. Même si le président l’a publiquement critiqué plusieurs fois, ce n’est que par pur populisme, affirme le journaliste local.

On retrouve exactement la même situation avec son homologue de la région de Ferghana, Choukhrat Ganiev. Le gouverneur a été au cœur de plusieurs scandales en Ouzbékistan ces derniers mois. Avec un ton arrogant et un vocabulaire fleuri, il s’est fait remarquer sur les réseaux sociaux comme le stéréotype du politicien ouzbek intouchable et se comportant comme un potentat mafieux au niveau local. En 2014, à l’époque du président Islam Karimov (1989-2016), il occupait déjà le poste de gouverneur de la région. Choukhrat Ganiev s’était déjà fait remarqué en insultant vertement le directeur de la société Kuvasaycement, Igor Tilepin, menaçant celui-ci de l’enfermer dans une cave en lui montrant des menottes.

En janvier 2018, lors d’une téléconférence, Choukhrat Ganiev a accusé des habitants du district de Tachlak d’être des traîtres à la nation partant en Russie pour de l’argent. Ces habitants ont vu leurs enfants et leurs proches tués lors de l’incendie d’un bus à destination de la Russie.

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Plus récemment, en juin 2019, le gouverneur de la région de Ferghana a ordonné et contrôlé en personne les démolitions massives d’ateliers de poterie à Rishtan afin d’élargir une route, en utilisant de la main d’œuvre forcée en provenance de villages alentours. Il a eu le droit aux remontrances publiques du président, qui a même affirmé qu’il « ne pouvait pas faire de réformes avec une telle personne ». Pourtant, le chef de l’Etat a conservé à son poste Choukhrat Ganiev. Le président a même décoré le gouverneur à la veille du jour de l’indépendance, quelques semaines après ce scandale et cette admonestation publique. Le 30 septembre dernier, ce même gouverneur a reçu une remontrance du Sénat pour ses déclarations insultantes vis-à-vis des femmes voilées, mais est toujours à son poste.

Les gouverneurs pointés du doigt, mais uniquement dans les discours

Lors d’apparitions publiques, le chef de l’Etat a pour habitude de prendre le parti des citoyens ordinaires en accusant les responsables locaux, comme les gouverneurs, d’inaction et d’arrogance. Il les encourage à ressentir les aspirations populaires et à se sacrifier en l’honneur du peuple ouzbek. Mais cela reste de l’ordre du discours. De fait, le président ne semble pas être capable d’imposer complétement les nouvelles façons de faire qu’il appelle de ses vœux aux potentats locaux, comme Choukhrat Ganiev ou Choukhrat Abdurakhmonov.

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Chavkat Mirzioïev, qui a des plans ambitieux, notamment pour créer de l’activité économique et développer les exportations, a besoin de fonctionnaires dans l’appareil d’Etat capable d’appliquer rapidement et efficacement ses ordres. Notamment dans la région du Ferghana, véritable grenier à fruits de l’Asie centrale où les plans d’exportations sont particulièrement ambitieux. Le chef de l’Etat ouzbek a d’autant plus besoin de contrôler que le territoire est également un berceau de l’instabilité et du conservatisme.

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Comme il est de coutume dans les vastes étendues de l’ancienne Union soviétique, dont l’Ouzbékistan fait partie, la stratégie de relations publiques «Le tsar est bon et les boyards sont mauvais» fonctionne. En résumé, toute insatisfaction de la population peut s’expliquer par des « excès » dans des lieux qui, disent-ils, ne sont pas liés au président. Les autorités locales auraient abusé. Et le chef de l’Etat, à son tour, agite délibérément son doigt menaçant en direction du responsable négligeant. Mais en réalité, ces gouverneurs appliquent bien la politique voulue par le président.

Un jeu du chat et de la souris

Cependant, le fait que le président ouzbek ne remplace pas ces hokims turbulents démontre qu’il dépend d’eux pour tenir en main les régions ouzbèkes compliquées.

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Pour l’instant, les politiciens comme Choukhrat Ganiev et d’autres responsables locaux jouent les rôles de paratonnerre pour le président en prenant toute la colère des réseaux sociaux et du peuple ouzbek. Dans le même temps, la réputation du chef de l’Etat reste intacte, mais combien de temps cela va-t-il durer ?

Dans les faits, la situation est aggravée par les fonctionnaires qui appliquent les décisions,  sont souvent mal éduqués et cherchent le profit rapide aux dépens de leur fonction. Dès qu’un conflit surgit avec les citoyens, les autorités utilisent un argument qu’ils jugent universel : toutes les décisions de destructions viennent d’un « décret présidentiel », même si cela n’est pas vrai. Et si les habitants osent s’élever contre des démolitions de leurs habitations, la réponse de ces fonctionnaires qui ne font qu’appliquer les ordres est : « Seriez-vous contre la politique du président ? »

La rédaction

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Les destructions d’habitations continuent en Ouzbékistan malgré les assurances du président Chavkat Mirzioïev.
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Le président ouzbek Chavkat Mirzioïev (au centre) se doit de faire confiance à ses gouverneurs locaux.
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