Élections présidentielles ouzbèkes : les apparences de la démocratie

Les élections présidentielles qui auront lieu le 4 décembre 2016 sont particulières : il s’agira de la première édition sans l’incontournable Islam Karimov, Président constamment réélu depuis 1991. Dans ce pays souvent considéré comme un exemple en matière de régime autoritaire, il est intéressant de constater comment les codes électoraux de la démocratie libérale semblent respectés par les autorités.

Les élections présidentielles ouzbèkes se tiendront le 4 décembre, exactement trois mois après la mort du « Père de la Nation ». L’enjeu est de taille, puisqu’Islam Karimov a toujours été le Président incontesté du pays depuis l’indépendance, s’assurant que personne dans les sphères du pouvoir n’ait une autorité suffisante pour menacer son pouvoir. Malgré cela, sa succession est d’ores et déjà assurée : son Premier ministre, Chavkat Mirzioïev, a pris le contrôle de l’Etat en se faisant nommer Président provisoire quelques jours après sa mort.

Une représentation égale des candidats

Si l’issue de l’élection fait ainsi peu de doutes, Mirzioïev étant déjà considéré comme le successeur naturel et légitime d’Islam Karimov en endossant le rôle de Président provisoire, le jeu démocratique est en apparence tout à fait respecté.

En effet, conformément à la loi, les quatre candidats ont droit à une représentation égale dans les médias dans le cadre de la campagne électorale, à partir du 28 octobre. Chacun d’entre eux se voit ainsi accordé 638 minutes de diffusion sur les chaînes de télévision et de radio nationales « Ouzbékistan » et « Yoshlar », 206 minutes sur 12 chaînes de radio locales et enfin 286 minutes sur la chaîne de télévision « Tachkent ».

Lire aussi sur Novastan : Elections ouzbèkes : quatre candidats en lice

Force est de constater que, malgré les ambitions de Chavkat Mirzioïev qui fait presque figure de « candidat officiel » face à trois candidats techniques, cette égalité est bien appliquée. Les spots de campagne, diffusés à la télévision jusque dans les espaces publics comme le métro de Tachkent, ne privilégient pas l’actuel Président provisoire et laissent effectivement la place à ses concurrents.

De même, les affichages électoraux dans les rues sont parfaitement équitables et ne laissent présager d’aucun favoritisme de la part des instances étatiques. L’Ouzbékistan se montre ainsi parfaitement capable d’adopter les codes d’une élection démocratique afin de s’en donner l’apparence. Un comportement qui diffère, par exemple, du Kazakhstan voisin où les élections présidentielles laissent toujours une place de choix à Noursoultan Nazarbaïev en laissant les candidats techniques dans un rôle purement figuratif.

Lire aussi sur Novastan : Kazakhstan : réelection présidentielle sans surprises, et après ?

LEétat a commencé le 15 novembre à envoyer des invitations par courrier aux 21,4 millions de citoyens qui pourront voter le 4 décembre.  Elles présentent les différents candidats et leurs programmes. Cette invitation serait très différente de celles envoyées lors des campagnes électorales de l’ère Karimov. Pour la première fois, en effet, apparaissent les noms des quatre candidats, ainsi que le nom et le logo des partis correspondants. Les invitations contiennent également un extrait de l’article 31 de la loi « De l’élection du Président de la République d’Ouzbékistan » qui rappelle que chaque électeur doit voter personnellement.

Le programme des candidats est placardé à travers les villes ouzbèkes

La figure de Mirzioïev malgré tout très dominante

Cette égalité de traitement relève toutefois largement de l’apparence. En effet, le poste de Président provisoire de la République d’Ouzbékistan assure à Chavkat Mirzioïev une visibilité à laquelle aucun autre candidat ne peut prétendre. Tous les affichages et spots de campagnes ne peuvent en effet rivaliser avec les actions entreprises par l’ancien Premier ministre depuis le mois de septembre. Celui-ci utilise ses attributions de chef de l’Etat pour mettre en place de nouvelles politiques et, par ce biais, se construire une véritable image de chef de l’Etat.

Lire aussi sur Novastan : Un nouvel espoir pour l’Ouzbékistan ?

Mirzioïev aura ainsi mis à profit ses trois derniers mois pour sortir de l’ombre que Karimov, figure ultra-dominante de la vie politique ouzbèke pendant 25 ans, imposait à tout son entourage pour protéger son propre pouvoir. Plus que de s’assurer une simple reconnaissance de la population, le but du probable futur Président est de se forger une image contrastant avec celle de son mentor afin de bénéficier de sa légitimité propre et de n’être pas vu que comme une simple continuation de son prédécesseur.

Cela explique en grande partie pourquoi l’ancien Premier ministre a cherché à occuper le poste suprême au plus vite, alors que l’interim juste après la mort à été assuré par le Président du Sénat, Nigmatula Youldachev, mais seulement pendant 7 jours, le temps pour Mirzioïev d’organiser les funérailles de Karimov. Ensuite, profitant de l’absence de précision de la consitution sur l’incapacité (ou le refus dans ce cas) du président du sénat d’assurer l’intérim, Mirzioïev s’est fait désigné à l’unanimité par les deux chambres comme président provisoire. En effet, sans les outils à sa disposition en tant que Président, il est peu probable que 3 mois auraient suffi à Mirzioïev pour développer une image suffisamment forte pour assurer à coup sûr son élection.

Lire aussi sur Novastan: Le président provisoire de l’Ouzbékistan est Nigmatula Youldachev et Chavkat Mirzioïev devient président (provisoire) d’Ouzbékistan

Affiche Mirzioïev

Une élection sous contrôle international

Le 8 novembre, l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), organisation internationale dont l’une des missions est de promouvoir la démocratie libérale dans un espace qui comprend le continent européen et les pays post-soviétiques, a déployé la mission d’observation de long-terme, un mois avant les élections. Celle-ci est composée de 15 experts internationaux basés à Tachkent, aidé des 20 observateurs déployés le 8 novembre. Leur rôle est de vérifier la régularité des élections anticipées en accord avec les engagements vis-à-vis de l’OSCE, des autres obligations internationales et en accord avec les standards d’une élection démocratique.

La mission de court terme sera composée de 250 observateurs. Ceux-ci seront déployés trois jours avant l’échéance électorale et seront répartis par équipes de deux à travers tout le pays pour veiller au bon déroulement du scrutin sur le terrain, en surveillant notamment les bureaux de vote pour détecter les tentatives de fraude. Il s’agit du premier déploiement de ce type en Ouzbékistan, l’OSCE n’ayant lors des élections précédentes déployé que des missions de long terme.

Lors des dernières élections présidentielles en mars 2015, l’OSCE avait noté dans son rapport la transparence générale du processus, mais avait dénoncé l’absence de compétition véritable, les 3 candidats opposés à Islam Karimov ne s’opposant jamais dans leur discours au chef de l’Etat, ainsi que l’auto-censure que les médias s’étaient imposés pour éviter des répressions de la part de l’Etat.

La rédaction

Le programme des candidats est placardé à travers les villes ouzbèkes
Bertrand Gouarné
Partager avec
Aucun commentaire

Ecrire un commentaire

Captcha *