Chavkat Mirzioïev Recep Tayyip Erdogan Rencontre Ouzbékistan Politique

Emploi, tourisme, commerce et transit : les résultats de la visite du Président Erdoğan en Ouzbékistan

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La visite du Chef d’État turc dans la République ouzbèke a permis de signer pas moins de 24 documents, ainsi que des accords commerciaux et des contrats pour un montant total de trois milliards de dollars.

Novastan reprend et traduit un article paru initialement sur Sputnik.uz 

Le Président turc Recep Tayyip Erdoğan a effectué, en avril- mai dernier, une visite en Ouzbékistan. L’amitié entre les deux pays s’en trouve-t-elle renforcée ? Sur quels domaines portent les nouveaux accords ? Quels nouveaux contacts ont été tissés ?

Tour d’horizon des éléments importants de cette visite 

Le président ouzbek en fonction, Chavkat Mirzioïev, prenant le contrepied de son prédécesseur, tente d’intégrer au maximum les contacts turcs à des projets concrets et de mettre la priorité sur l’économie et les investissements.

L’Ouzbékistan compte sur les investissements et l’expérience étrangers pour développer rapidement les secteurs qui vont lui permettre de s’élever, sinon sur la scène internationale, ou du moins à l’échelon régional.

Quant à Recep Erdoğan, son plan est de créer un espace panturc, qui incorporerait l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan et d’autres États de la région. Avec une réussite en demi-teinte jusqu’à présent. Ainsi, si au début des années 1990, l’Ouzbékistan était un partenaire actif de la Turquie, le passage au nouveau millénaire a vu s’y fermer une grande partie des lycées turcs et s’y renforcer le contrôle des capitaux étrangers dans l’économie du pays.

C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, la stratégie de chacun des partenaires suit une ligne claire. Tachkent s’associe aux sociétés et entreprises turques dans tous les domaines où elles ont prouvé leur efficacité : en premier lieu dans le tourisme, mais également dans la construction d’entreprises textiles, pharmaceutiques ou spécialisées dans le traitement du cuir. Ankara, de son côté, perçoit sans ambigüité le potentiel de son partenaire et quels fruits elle pourra récolter des capitaux qu’elle injecte, sans compter les matières premières qu’elle pourra procurer à son industrie légère et à d’autres secteurs de son économie.

La décoration, en préparation de cette visite, du titre de citoyen d’honneur d’Ankara au président ouzbek pour « mérites rendus à l’Eurasie » n’est pas due au hasard. Chavkat Mirzioïev est le premier titulaire de ce titre, remis par la nouvelle association publique turque d’hommes d’affaires EcoAvrasya.

Un tourisme unique

La Turquie et le tourisme, c’est une longue histoire d’amour. D’après les plus modestes estimations, le seul secteur touristique fournit chaque année au pays plus de 25 milliards de dollars. Les Turcs jouissent d’une solide expérience en ce qui concerne la création d’infrastructures touristiques indispensables et la transmission de leur savoir-faire.

Plusieurs entreprises turques majeures ont été mandées pour réaliser des projets entiers en Ouzbékistan. Dans la région de Tchimgan-Charvaq, baptisée la « Suisse ouzbèke », des investisseurs turcs ont été chargés de construire un complexe balnéaire performant, ou  encore de bâtir un énorme centre de divertissement que ces mêmes investisseurs développent à Tachkent.

Le mémorandum signé dans le cadre de cette visite par le Comité public au Tourisme et le Département des Affaires religieuses turc doit en outre aider à intensifier la coopération en matière de tourisme entre les deux États.

Ce document propose un travail d’envergure visant à populariser les voyages touristiques dans le cadre de pèlerinages, à augmenter le nombre de mesures religieuses et éducatives liées à l’industrie du tourisme ainsi qu’à organiser des forums internationaux qui permettraient de véhiculer à la communauté internationale la véritable essence humanitaire de l’islam.

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Par ailleurs, les négociations se poursuivent quant au développement des liaisons aériennes. Les deux pays ont inauguré il y a peu une ligne aérienne directe entre Istanbul et Samarcande. Des accords existent pour que cette ligne atteigne progressivement une fréquence de trois liaisons par semaine. En outre, la Turquie souhaite que des vols relient deux fois par semaine Istanbul à Boukhara, Urganch et Karchi, avant d’étendre ces liaisons aux villes turques d’Ankara, Antalya et Izmir.

Cette intensification conséquente de l’intérêt des compagnies aériennes turques reflète la stratégie d’appropriation de la dette du marché ouzbek. Atlasglobal et Pegasus Airlines, notamment, n’ont pas caché leur intérêt pour qu’un régime de « Ciel ouvert » soit instauré à l’aéroport de Karchi, Pegasus Airlines proposant même la création d’une entreprise low cost en Ouzbékistan.

Mais le facteur crucial mis en place pour ouvrir le secteur du tourisme est peut-être l’application, depuis le 10 février dernier, d’un régime sans visa pour les citoyens ouzbeks et turcs désireux de se rendre dans l’un ou l’autre pays. Cette décision s’explique par le fait qu’il y a une dizaine d’années, les autorités ouzbèkes ont mis de solides bâtons dans les roues des investisseurs turcs, provoquant le départ de ces derniers.

Des milliards de chiffre d’affaires

L’une des principales missions de cette visite présidentielle demeure le développement des échanges commerciaux bilatéraux, pour atteindre le seuil des 5 milliards de dollars dans les prochaines années.

Pour ce faire, les deux États ont prévu de signer un accord de commerce préférentiel. S’il est entériné, les deux partenaires pourront mettre en place l’un pour l’autre un régime commercial avantageux fondé, notamment, sur une baisse des taxes douanières.

En effet, un certain déséquilibre est à constater à l’heure actuelle dans les relations commerciales unissant les deux pays. L’Ouzbékistan exporte principalement des métaux non ferreux, des produits issus des hydrocarbures, des engrais azotés et des produits agricoles vers la Turquie, tandis que ses importations se composent de produits à haute valeur ajoutée, tels que des équipements mécaniques et électroniques et des produits pharmaceutiques, chimiques et textiles.

Tachkent s’efforce maintenant de diversifier au maximum ses exportations vers la Turquie, s’appuyant pour ce faire sur sa chambre de commerce à Istanbul. Cette dynamique porte déjà ses fruits : les échanges commerciaux ont augmenté de 20 % au cours du premier trimestre 2018 pour atteindre les 400 millions de dollars. Tout bénéfice pour Ankara, qui a pu créer 59 nouvelles entreprises à capital turc sur le territoire ouzbek au cours de ce seul trimestre, portant leur nombre à près de 500.

La coopération entre les deux pays va également porter sur la production de chaussures et de vêtements en cuir. L’Ouzbékistan souhaite en effet implanter le modèle turc dans sa propre industrie. Le premier fruit de ce partenariat devrait voir le jour au cours des prochaines années dans la Province de Djizak.

Pour y parvenir, trois complexes industriels ont été prévus : une usine se chargerait de la production de cuir, une seconde de celle des chaussures et une dernière d’articles de maroquinerie. L’objectif est de mettre en place une chaîne de production performante, depuis la transformation de la matière première jusqu’à l’expédition du produit fini au client. Une part importante de cette production serait destinée à l’exportation vers les pays membres de la Communauté des États indépendants (CEI), ainsi que vers l’Europe.

Un autre instrument favorisant le développement commercial est l’intensification des transports et du transit, notamment au moyen de la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars. Dans cette perspective, Tachkent et Ankara examinent la possibilité d’une nouvelle baisse des tarifs pour le transit. L’Ouzbékistan envisage une participation dans ce projet comme un moyen d’accéder aux ports de Tchornomorsk (Ukraine), Poti et Batoumi (Géorgie), mais aussi au port turc de Mersin, sur la mer Méditerranée, puis, plus loin, au Proche-Orient et à l’Afrique du Nord.

Au cours de leurs discussions, les deux présidents ont également annoncé la création d’une nouvelle structure, le Haut Conseil de Partenariat stratégique, sans toutefois définir avec précision ses pouvoirs et ses compétences. On notera néanmoins que les deux Chefs d’État dirigeront personnellement cette institution, de sorte que les questions soulevées ne relèveront d’aucune bureaucratie.

De nouveaux projets

Parmi les documents signés au cours de la visite présidentielle, on retrouve un accord d’exploration géologique. La Turquie va prospecter deux régions d’Ouzbékistan, dans les zones à haut potentiel métallifère de Khourob, Aïdym-Djetymtaou et Sarytaousk, afin d’y trouver de l’or et des métaux rares.

La région de Khourob est située dans la Province de Djizak, au cœur des montagnes du Nourataou septentrional. Les entreprises turques espèrent y trouver de l’or. La Province de Navoï compte quant à elle deux autres gisements. Enfin, la prospection aurifère se poursuivra à Aïdym-Djetymtaou, dans les monts Boukantaou.

Le site de Sarytaousk constitue le projet le plus prometteur des monts Tourbaï. Selon les estimations, son sol serait riche de pas moins de 75 tonnes d’or, 24 000 tonnes de molybdène et 740 000 tonnes de tungstène.

Coût total du projet, calculé sur trois ans : cinq millions de dollars. Ankara va investir cette somme de manière progressive, en fonction du résultat de la prospection géologique.

Un autre document devrait être examiné au cours de cette visite présidentielle : un accord de « protection des droits des travailleurs-migrants et de leurs familles », qui devrait réguler les droits des migrants tant ouzbeks que turcs et de leurs familles. Les partenaires se sont également mis d’accord pour contrôler au maximum les flux migratoires et pour coopérer en matière de répression des formes de travail illégales.

Cet accord était attendu par des milliers de migrants ouzbeks qui, une fois arrivés en Turquie, doivent travailler dans des conditions quasiment illégales et sans la moindre protection législative.

Par ailleurs, en mars dernier, l’Ouzbékistan a procédé au tout premier envoi organisé de travailleurs-migrants vers la Turquie, comme le prévoyait un accord conclu entre l’Agence pour la Migration extérieure de main-d’œuvre ouzbèke et l’entreprise turque Tayga group.

Enfin, les structures financières de la République d’Ouzbékistan ne sont pas en reste. Deux banques nationales, la Banque nationale d’Ouzbékistan et « Assaka », ont signé un accord de crédit, pour un montant d’environ 270 millions de dollars, avec la banque turque Eksimbank visant à résoudre les obstacles communs à leur développement. Ces fonds seront alloués au financement de contrats permettant d’acquérir des produits et des équipements turcs.

Un sentiment patriotique exacerbé

La visite d’Erdoğan est également l’occasion pour chacun des deux partenaires de se poser, pour la première fois de manière aussi explicite, en faveur d’une coopération en matière de défense, d’industrie et de questions militaires.

Les deux États ont ainsi intensifié leur coopération militaire grâce à un programme commun et à un échange d’expérience en la matière, qui vont contribuer à garantir la paix et la stabilité dans la région.

Ils se sont par ailleurs prononcés en faveur d’un nouveau renforcement de la coopération militaire et de défense, une intensification des échanges d’expérience dans le domaine de la formation militaire ainsi qu’une participation bilatérale de leurs forces armées dans le cadre de programmes d’études ou de manœuvres.

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Une rumeur, apparue il y a près d’un an, selon laquelle Tachkent et Ankara mettraient conjointement au point un véhicule blindé, a suscité une vive réaction du Ministère ouzbek de l’Armement, qui l’a tout d’abord propagée avant de faire marche arrière et de la réfuter.

Autour de la visite

La mission du président Erdoğan coïncide avec un événement de politique intérieure majeur, à savoir la désignation officielle par Mirziyoïev du nouveau Khokim (équivalent de maire) de Tachkent, Djakhongir Abidovitch Artikkhodjaïev. Le lieu de l’annonce, le forum d’affaires turco-ouzbek, n’a pas été choisi par hasard. Le nouveau Khokim, chef d’entreprise, jouit en outre d’une solide expérience de travail avec les investisseurs turcs dans le cadre de projets d’envergure.

Lire aussi sur Novastan : Un homme d’affaires ouzbek devient maire de Tachkent  

Enfin, les deux premières dames, et tout particulièrement l’épouse du président ouzbek, Ziroatkhon Mirziyoïev, ont profité de la rencontre de leurs conjoints pour se mettre en lumière. De nombreux médias spécialisés dans la mode ont pu, à plusieurs reprises, apprécier son bon goût et son style sobre mais d’une rare élégance.

Traduit du russe par Pierre-François Hubert

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Le président ouzbek Chavkat Mirzioïev (à gauche) a reçu son homologue turc Recep Tayyip Erdogan pendant 3 jours.
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