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Gazprom en Ouzbékistan : enjeux politiques ou intérêts économiques russes ?

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Nombre d’observateurs voient la reprise des achats de gaz ouzbek par le géant russe de l’énergie Gazprom comme le signe d’un habile jeu politique de la Russie en Asie centrale. D’autres n’y voient que de simples intérêts économiques. Analyse. 

Novastan reprend et traduit ici un article d’Araï Abdoullina initialement paru sur 365info.kz.

Gazprom a conclu un contrat d’achat de gaz naturel de cinq ans avec l’Ouzbékistan. C’est un événement particulier car, même si l’entreprise russe est présente sur le sol ouzbek depuis 2003, elle n’achetait du gaz que sur la base de contrats d’un an. Ce revirement annonce un changement de grande ampleur dans les relations entre les deux pays.

Plusieurs experts apportent des explications à ce changement d’attitude radical de la part du pays le plus fermé d’Asie centrale.

Les anciennes routes renaissent de leurs cendres

Une reprise des exportations de pétrole russe vers l’Ouzbékistan a récemment été annoncée malgré la dette immense que l’Ouzbékistan accuse vis-à-vis du producteur russe de pétrole LUKOIL. Des économistes kazakhs pensent que cette mesure, non-rentable pour la Russie, est une manœuvre politique visant à améliorer les relations bilatérales entre la Russie et l’Ouzbékistan.

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Toutefois, dans le cas de Gazprom, la situation est moins simple qu’il n’y paraît. Puisque ce choix de Gazprom fait renaître un axe soviétique, certains experts soutiennent que cette nouvelle mesure sert à protéger un front économique.

« Du temps de l’URSS, le gaz ouzbek était primordial », affirme l’économiste Almas Tchoukin. « Tout le système d’approvisionnement était calculé en prenant en compte l’utilisation du gaz venant d’Ouzbékistan. Cinq milliards de mètres cubes de gaz, cela pèse dans la balance, que ce soit au niveau du volume ou du prix. »

« Il faut prendre un autre élément en considération », analyse-t-il. « Si Gazprom est présent depuis longtemps en Ouzbékistan, les tentatives de collaboration entre Gazprom et l’Ouzbékistan ont été vaines ces vingt dernières années, Tachkent s’efforçant de mener une politique isolationniste et indépendante. »

« L’Ouzbékistan a bien coopéré avec LUKOIL dans le secteur pétrolier afin de forer des puits. Mais Tachkent avait alors besoin de LUKOIL. Par contre, la coopération avec Gazprom n’était pas indispensable, le système d’approvisionnement existant depuis longtemps. C’est ce qui explique, selon moi, pourquoi retrouve aujourd’hui place dans la liste des ‘‘amis de second rang’’. », conclut l’expert.

Gazprom

Usine Gazprom à Moscou

Un fil rouge : le pragmatisme

Amlas Tchoukin estime aussi que l’objectif de Gazprom en Ouzbékistan est de conclure des contrats fondés sur des échanges. Il serait donc inexact de conclure que la reprise des achats de gaz ouzbek par la Russie n’a qu’un aspect politique.

« Ce qui importe, ce n’est pas que le gaz ouzbek n’est pas exporté en Europe, ajoute Tchoukin, c’est l’efficacité des opérations de substitutions ; il faut extraire des millions de mètres cubes de gaz quelque part en Ouzbékistan pour le consommer tout près du point d’extraction en passant par des conduits vers les régions de Russie et du Kazakhstan les plus proches. »

 « La Russie vendra alors son gaz issu du Kazakhstan ou d’autres pays plus proches des marchés européen et chinois, précise l’économiste. Et tout le monde récolte les fruits de ce principe, parce qu’après tout, en Russie, il n’y pas de sites gaziers à chaque coin de rue. »

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« Prenons le cas des gazoducs qui partent de Sibérie occidentale : ils se dirigent vers l’Europe, pas directement vers la Sibérie méridionale et ils ne desservent pas Novossibirsk. Les raisons de ces initiatives ne sont donc pas uniquement politiques, elles sont aussi économiques. », explique-t-il.

De l’eau dans le gaz

La réémergence des anciens axes soviétiques soulèvent la question du rattachement des pays, aujourd’hui indépendants, aux réseaux gaziers et pétroliers. Certains analystes sont allés jusqu’à faire passer ce phénomène historique pour une dépendance économique.

Le politologue kazakh Dossym Satpaïev affirme que le problème principal, c’est la dépendance pétrolière, que ce soit pour la Russie ou le Kazakhstan. C’est pourquoi leur priorité est de se défaire de ce statut d’économies dépendantes des prix des matières premières.

« Le gazoduc utilisé pendant la période soviétique n’a pas été en service pendant de longues années », note Dossym Satpaïev. « Rétablir son fonctionnement, c’est possible, mais il faut de l’argent et les technologies nécessaires. Et c’est pourquoi il faudra passer par un swap. C’est une solution courante, d’ailleurs le Kazakhstan a opté pour cette option avec l’Iran. »

« Il ne faut pas non plus oublier que les pays d’Asie centrale peuvent livrer du gaz en Chine grâce à un gazoduc qui traverse le territoire kazakh », souligne-t-il. « Profitant de cet avantage, le Kazakhstan essaie de renforcer son rôle de pays de transit gazier entre plusieurs pays d’Asie centrale et la Chine. L’objectif d’Astana est de ne plus être dépendant d’un partenaire économique unique. »

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« On promet qu’à l’avenir, des axes alternatifs seront mis en place et qu’ils permettront au Kazakhstan de ne plus être dépendant des gazoducs russes pour assurer les livraisons de ressources énergétiques », poursuit-il. « La Russie mise trop sur les projets relatifs aux matières premières et investit moins dans les technologies et le capital humain. Sur ce point, le Kazakhstan lui ressemble. »

« La Russie dépend énormément de la conjoncture mondiale du marché du travail, il en va de même pour nous. Il faut absolument nous diversifier et investir activement dans le développement du capital humain et intellectuel. Et cette volonté doit se traduire dans les faits. », estime Dossym Satpaïev.

Gaz et pétrole à Boukhara

Entrée de la compagnie d’exploitation du pétrole et du gaz à Boukhara en Ouzbékistan

Le gaz ouzbek, les raisons d’un choix

Un économiste kazakh, Jaras Akhmetov, appuie l’avis de son collègue. Il souligne que la raison de ce choix en faveur du gaz ouzbek n’est pas politique. Il fait toutefois remarquer que le volume de matières premières ouzbèkes acheté par Gazprom n’est pas suffisant pour en tirer des profits économiques.

« Gazprom extrait environ trois cent cinquante milliards de mètres cubes de gaz par an », remarque Jaras Akhmetov. « Cent cinquante à cent soixante milliards sont destinés à l’exportation chaque année. Dans ce contexte, cinq milliards, c’est une goutte d’eau dans l’océan. »

« Mais je pense que le prix joue un rôle crucial », note-t-il. « Gazprom a toujours joui d’une position relativement forte en Ouzbékistan, elle exploite plusieurs gisements dans le Karakalpakstan et dans la région de la mer d’Aral. De plus, Gazprom a toujours acheté du gaz ouzbek, rien de neuf sous le soleil. Et les contrats sont toujours renouvelés. L’entreprise achète du gaz à l’Ouzbékistan, au Turkménistan et au Kazakhstan. »

« En définitive, conclut Jaras Akhmetov, toutes ces allusions à des investissements économiques servant un dessein politique ne sont que des tentatives de trouver une raison philosophique profonde à une situation banale. »

Araï Abdoullina

Traduit du russe par Thomas Rondeaux pour Novastan

Ioulia Klemenova, ingénieure forage en OuzbékistanUNDP in Europe and Central Asia
Usine Gazprom à Moscougreg westfall
Entrée de la compagnie d’exploitation du pétrole et du gaz à Boukhara en OuzbékistanSludge G,
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