Photo extraite de la série américaine Chernobyl

La série « Chernobyl » contraint les autorités ouzbèkes à justifier la construction d’une centrale nucléaire

La série à succès américaine « Chernobyl », qui relate la catastrophe nucléaire en Ukraine, arrive à un moment inopportun pour le pouvoir ouzbek. Le pays amorce en effet la construction de sa première centrale nucléaire. Les autorités tentent de minimiser l’impact de la série afin de rallier l’opinion publique à leur cause.

Novastan reprend et traduit un article publié par le média spécialisé sur l’Asie centrale Fergana News.

Depuis que l’Ouzbékistan a lancé son projet de centrale nucléaire en juillet 2018, la société est divisée entre partisans et opposants au développement de cette énergie dans le pays le plus peuplé d’Asie centrale. Les premiers voient la centrale nucléaire comme une perspective de progrès technologiques et de retombées économiques. Les seconds déplorent au contraire un risque de catastrophe environnementale et de vol à grande échelle.

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En mai dernier, ce différend a pris un tour inattendu. La diffusion en avant-première par la chaîne américaine HBO de sa série « Chernobyl » a déclenché une nouvelle vague de scepticisme vis-à-vis de la future centrale nucléaire ouzbèke.

Un sujet épineux

La série en cinq épisodes relate la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl et la manière dont les scientifiques et les fonctionnaires soviétiques ont tenté de gérer la crise qui a suivi. Elle a obtenu d’élogieuses critiques et a été accueillie avec enthousiasme par les téléspectateurs, y compris en Russie. Pour élaborer la série, les auteurs ont étudié avec soin des documents soviétiques tels que les notes du chimiste Valeri Legassov. Ce dernier a joué un rôle important au sein de la commission gouvernementale chargée d’atténuer les conséquences de l’accident.

Le quatrième groupe électrogène de Tchernobyl

« À ceux qui sont favorables à la construction de la centrale nucléaire en Ouzbékistan, je recommande vivement de regarder la nouvelle série de HBO, « Chernobyl ». On vous dit que les réacteurs modernes sont absolument fiables. Les concepteurs du réacteur RBMK-1000 [le réacteur de Tchernobyl, ndlr] aussi en étaient persuadés et il leur a fallu plus de 24h avant d’admettre qu’un accident avait pu se produire », a alerté le journaliste ouzbek Nikita Makarenko sur sa page Facebook.

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Sur les réseaux sociaux, d’autres internautes ont émis des doutes quant au fait que l’industrie nucléaire ait réalisé des progrès significatifs depuis Tchernobyl. « La catastrophe est survenue en 1986. À ce moment-là, l’Union soviétique avait une décennie de retard sur l’Occident dans le domaine de l’énergie nucléaire civile. Puis la Perestroïka a commencé. Après ça, dans les années 1990, les recherches scientifiques sont restées au point mort. Ce n’est qu’au tournant du millénaire que l’ingénierie des machines a connu une ascension. Mais des « managers efficaces » de Rosatom et de Rostec sont ensuite arrivés et je ne crois plus vraiment à la science russe désormais », a déclaré Malik Karimov, l’un des dirigeants de la chaîne de supermarchés Korzinka.uz. « Par conséquent, comme auparavant, je vous remercie mais nous n’avons pas besoin de votre centrale nucléaire. »

La contre-attaque de l’agence « Uzatom »

En réponse aux posts de blogueurs populaires, l’agence nationale ouzbèke en charge de la construction de la centrale, Uzatom, a publié un long article dans lequel elle explique que les craintes suscitées par la série sont sans fondement. Pour Uzatom, parler de Tchernobyl « continue d’être rentable », cela « permet de faire de l’audience ». Une déclaration critiquée par les réalisateurs.

L’agence estime qu’il faut suivre l’exemple de l’Ukraine et de la Biélorussie, pays les plus touchés par la catastrophe, qui développent pourtant aujourd’hui leur ingénierie nucléaire. En Biélorussie, un premier réacteur est en construction, en Ukraine la production d’électricité d’origine nucléaire s’élève déjà à 55%. L’article fait également référence au Japon dont les autorités, après l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima en 2011, ont arrêté les 54 réacteurs nucléaires du pays afin de mener des inspections et des modernisations. Début 2019, seuls neuf d’entre eux ont été relancés. Cette précision n’apparaît pas dans l’article d’Uzatom, qui explique simplement que l’arrêt des réacteurs japonais avait été tout à fait planifié, en vue d’innovations.

Il est par ailleurs reproché aux blogueurs de dramatiser et de ne pas agir concrètement. Il leur est conseillé de « s’intéresser au sujet au moins par le biais d’internet » avant d’en parler. Selon Uzatom, partout dans le monde, l’énergie nucléaire est en cours de développement : de nouvelles centrales recourant à la technologie russe sont construites en Finlande, en Hongrie, en Turquie et en Égypte, rappellent les auteurs de l’article. Pourtant, la société russe Rosatom avait assuré il y a deux ans que le marché mondial de la construction de centrales nucléaires était en déclin et qu’elle-même n’aurait bientôt plus les moyens de construire de nouveaux réacteurs à l’étranger.

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L’agence ouzbèke, une étude de la société d’analyse Deloitte à l’appui, met également en avant les avantages économiques de l’énergie atomique. Selon cette étude, l’industrie nucléaire contribue à l’économie de l’Union européenne à hauteur de 500 milliards d’euros et emploie plus d’1,1 million de personnes. Uzatom, se référant au rapport de l’Agence internationale de l’énergie, précise par ailleurs que la récession nucléaire compliquera la lutte contre le réchauffement climatique. Car mettre fin au nucléaire impliquerait un recours accru aux centrales électriques qui fonctionnent aux combustibles fossiles.

Maquette figurant l'implantation de centrales nucléaires en Ouzbékistan.

Sur les réseaux sociaux, certains ont jugé cet article d’Uzatom peu convaincant et comparé son style à la propagande soviétique. Une partie importante de la population soutient cependant toujours la construction de la centrale, estimant que cela permettra de pallier les pénuries d’énergie dans les régions et contribuera à développer le potentiel scientifique du pays.

L’Ouzbékistan, plus enthousiaste que ses voisins vis-à-vis de l’aide russe

Certains observateurs comparent le débat ouzbek à celui qui se tient au Kazakhstan. Les autorités kazakhes ont exprimé leur volonté de se doter d’une centrale nucléaire dès 1997 mais en sont encore à l’élaboration de la documentation préliminaire du projet. En avril dernier, lors de la visite du président kazakh, alors par interim, Kassym-Jomart Tokaïev en Russie, Vladimir Poutine a proposé de construire une centrale nucléaire utilisant les technologies russes au Kazakhstan. La proposition est restée sans réponse. Le ministère de l’Énergie kazakh avait par ailleurs indiqué, avant la rencontre, que si la construction de la centrale était actée, le contractant ne serait choisi que par appel d’offres international. Et ce, quelles que soient les relations du pays avec les partenaires potentiels.

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Au regard de la prudence kazakhe, certains Ouzbeks considèrent d’autant plus risquée la rapidité avec laquelle leur pays, aidé par la Russie, met en œuvre son projet nucléaire. L’absence d’appel d’offres, les emprunts russes pour la construction, les campagnes d’information développées par les spécialistes de Rosatom, tout cela est perçu comme une opportunité pour la Russie d’étendre son influence en Ouzbékistan. Le fait que la société Rosatom construise la centrale nucléaire conformément à la règlementation russe ne pourra qu’inquiéter davantage les réfractaires.

Un projet de décret présidentiel en ce sens a en effet été élaboré par le Comité d’État pour la sécurité industrielle de l’Ouzbékistan. Il stipule que le choix d’un site nucléaire, la conception, la construction et la garantie du fonctionnement de la centrale devront être menés selon les normes et règles russes. Cette législation prévaudra jusqu’à ce que la république ouzbèke adopte ses propres normes en la matière.

Un rapport de force délicat entre Rosatom et les pays accueillant la technologie russe

Pour Alexander Ouvarov, rédacteur en chef du site web russe Atominfo.ru, appliquer les normes russes permet de gagner du temps dans la construction de la centrale nucléaire. Or perdre du temps à adapter la règlementation n’a, selon lui, aucun sens. Car d’un pays à l’autre, les textes en la matière sont très proches : tous ont pour socle commun les recommandations de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

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La société russe Rosatom assiste généralement les pays dans lesquels une première centrale nucléaire est construite : elle met alors en place son propre cadre réglementaire. Mais se plier aux normes de la Russie ne bénéficie pas toujours à la société russe qui intervient à l’étranger. En Biélorussie par exemple, le ministère des Situations d’urgence du pays a pris une nouvelle disposition alors que la construction de la centrale était déjà lancée. La question s’est alors posée de remettre toute la documentation du projet à jour, afin que celle-ci soit conforme à la nouvelle position adoptée.

Pour Rosatom, il reste malgré tout préférable de s’appuyer sur le cadre réglementaire russe. Dans les pays ayant déjà recours à l’énergie nucléaire, le processus d’harmonisation est difficile. En Finlande, où Rosatom a signé un contrat pour la construction d’une centrale nucléaire en 2013, le régulateur local n’a toujours pas délivré de licence pour la construction, qui aurait dû commencer en 2018.

En Ouzbékistan, la construction de la centrale, sous supervision russe, en est à ses débuts, l’agence Uzatom a elle-même été créée il y a moins d’un an. Il lui sera difficile de convaincre les plus sceptiques de la nécessité de ce chantier à l’heure où même les experts n’ont aucune certitude quant à l’avenir de l’énergie nucléaire dans le monde. Le dernier rapport de l’AIEA présente deux scénarios antagonistes pour le secteur. L’un positif, l’autre négatif : la production mondiale d’énergie nucléaire pourrait augmenter de 42% à l’horizon 2030 ou, au contraire, diminuer de 12%.

Traduit du russe par Manon Mazuir

Édité par Agathe Cherki

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La série américaine « Chernobyl » relate la catastrophe nucléaire de 1986.
Fergana – HBO
Le quatrième groupe électrogène de Tchernobyl.
Fergana – Archives
Implantation de centrales nucléaires en Ouzbékistan. Photo : Rosatom.
Fergana – Rosatom
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