Le poète ouzbek de langue tadjike qui a béni Chavkat Mirzioïev

Hayat Nemat, écrivain et chercheur de langue tadjike venu d’Ouzbékistan, raconte comment les relations ouzbéko-tadjikes seraient susceptibles de changer suite à la mort d’Islam Karimov. Il a quitté Samarcande pour s’installer au Tadjikistan afin d’y publier une monographie scientifique. Dans une interview, il parle de son livre et de ses souvenirs concernant le principal candidat au poste de Président de l’Ouzbékistan, Chavkat Mirzioïev.

La rédaction de Novastan, sur la base d’une interview parue sur Asia-PLUS, vous propose de découvrir le parcours d’une personnalité atypique attachée à la renaissance de bonnes relations entre l’Ouzbékistan et le Tadjkistan.

Il  paraît que vous connaissez personnellement Chavkat Mirziyoyev. Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?

 Chavkat Miramonovitch Mirzioïev était gouverneur de la province de Samarcande. Un beau jour, juste avant de devenir Premier ministre, il est venu me rendre visite. J’étais dans mon bureau, au centre culturel tadjik de Samarcande, quand il est entré. Il m’a annoncé : « Je suis venu pour que vous me bénissiez, récitez-moi la fatiha. » J’ai été très surpris et lui ai répondu  : « Chavkat Miromonovitch, adressez-vous plutôt aux sommités religieuses de la mosquée de l’imam Al-Boukhari. » Il a rétorqué : « Non, je vous respecte beaucoup, je vous connais bien, et j’aimerais que vous me bénissiez. »

Je l’ai béni. Et, le lendemain, il devenait Premier ministre…

Mirzioïev est un homme cultivé et plein de bon sens. A l’époque, il m’avait promis son aide à tout moment. Mais ce n’est pas dans mon caractère de demander de l’aide, je n’en ai pas besoin.

On dit de lui que c’est une personne inflexible…

C’est un dirigeant centrasiatique typique. Dans les Républiques de l’ex-URSS, tous les dirigeants qui ont commencé au niveau local pour finir au sommet sont inflexibles. Il n’existe pas de dirigeant qui ne soit pas dur avec le peuple. Le peuple a besoin d’être tenu par une main de fer. Ici, la démocratie n’existe pas et n’existera probablement pas avant au moins 200 ans. Nous avons un mode de pensée servile. Tous les peuples d’Asie centrale, y compris les Kazakhs, ont vécu sous l’égide du féodalisme durant des millénaires.

Par exemple, chez nous, on dit que le Président est un tsar. Le fait même de ne pas faire la distinction entre un Président et un tsar est bien la preuve de notre mode de pensée féodal et servile. Même nos scientifiques, en s’adressant au chef de l’État, lui disent : « Vous êtes notre tsar. » Le Président dirige un État démocratique, tandis que le tsar, ou le roi, dirige un État féodal. Comment les confondre ? On apprend aux enfants dès le plus jeune âge à  être serviles afin qu’ils ne s’opposent à rien en grandissant. Et c’est dangereux.

Vous avez longtemps vécu en Ouzbékistan, mais vous connaissez bien le Tadjikistan. Pourquoi, selon vous, les relations sont-elles si tendues entre les deux pays ?

Je vis toujours en Ouzbékistan, mais, depuis 1973, je me rends régulièrement à Douchanbé. J’ai, comme on dit, un pied dans chaque pays.

Jusqu’en 1992, ou même 1996, tout se passait bien, les relations étaient normales. Les représentants de la littérature et de l’art du Tadjikistan venaient souvent nous voir. Il y a même eu une décade de la culture tadjike en Ouzbékistan. Mais à compter des événements de février 1990 (des émeutes au Tadjikistan ont fait 18 morts entre le 12 et le 24 février, puis l’état d’urgence a été décrété par Douchanbé), les relations se sont brusquement dégradées. À ce moment-là, j’arrivais de Samarcande pour participer à un meeting. J’y ai eu des propos forts et douloureux parce que la situation avait beaucoup d’influence sur nous…

Dans les décombres tadjikes après la guerre civile

Puis la guerre civile a commencé. Au Tadjikistan, les gens se tiraient dessus physiquement et, en Ouzbékistan, on nous tuait moralement. La guerre civile tadjike a eu une influence catastrophique sur nous, les Tadjiks d’Ouzbékistan. Presque toutes les écoles tadjikes ont fermé. Tous les livres publiés au Tadjikistan en langue tadjike ont été retirés des bibliothèques, y compris le Shâh Nâmeh, du poète Ferdowsi et le recueil de ghazals (poèmes) de Hafez, Saadi et Djami. De deux à deux millions et demi d’exemplaires ont été détruits ! Voilà ce à quoi nous a mené la guerre civile au Tadjikistan. Puis il est devenu impossible de se rendre d’un pays à l’autre sans visa…

Avec l’arrivée au pouvoir en Ouzbékistan d’un nouveau dirigeant, on espère bien sûr un réchauffement des relations. Pour commencer, ne serait-ce que la suppression de ces visas et le renouvellement de la décade de la culture et de l’art. Les Tadjiks, aussi bien que les Ouzbeks, rêvent de cela depuis longtemps.

Quels sont vos relations avec le pouvoir en Ouzbékistan aujourd’hui ?

Elles sont inexistantes. Je ne communique pas avec les hommes politiques.

Pourquoi avoir choisi de publier votre livre à Douchanbé ? Pourquoi pas à Samarcande ou à Tachkent ?

J’ai écrit ce livre spécialement pour les Tadjiks. J’y démontre, d’un point de vue scientifique, la différence entre la langue tadjike et le farsi (iranien). Le livre comporte 440 pages, avec près de 1500 mots, aphorismes tadjiks d’Asie centrale, principalement de Samarcande, utilisés par le grand poète Rumi. La plupart de ces mots et aphorismes, d’ailleurs, sont prononcés au quotidien par les habitants de Samarcande.

Mon livre est une réponse aux questions actuelles sur la langue tadjike. Aujourd’hui, certains « connaisseurs » de la langue utilisent les mots à l’iranienne. Il est devenu à la mode d’imiter le farsi iranien, de répéter leurs mots comme des perroquets. Ils pensent que cela montre leur grande connaissance de la langue. Mon livre insiste justement sur la pureté de notre variante du farsi, le tadjik. Il parle de son potentiel, de sa richesse et de sa beauté.

Une maison d’édition a reçu mon livre en 2012 et promis de l’imprimer avant la fin de la même année, mais j’attends toujours. Je ne connais pas vraiment leurs raisons, probablement un manque d’argent. C’est en tout cas ce que m’ont dit, l’an dernier, des gens travaillant au ministère de la culture. Mais, vous savez, je ne leur en veux pas. Pourquoi leur en vouloir ? Je n’ai toujours pas, à ce jour, de recueil de poésies.

La ville de Samarcande en Ouzbékistan

Qu’en est-il de l’intelligentsia tadjike à Samarcande?

Samarcande est une République dans la République. C’est la seule ville d’Ouzbékistan où vivent et travaillent quinze membres de l’Union des écrivains du Tadjikistan. En 2000, une cellule de l’Union des écrivains du Tadjikistan y a même été créée. A Boukhara, il ne reste que l’écrivain Asad Gulzoda. J’ai demandé au Président tadjik Emomali Rakhmon l’autorisation d’ajouter de nouveaux membres à l’Union des écrivains du Tadjikistan et il a accepté. Le poète tadjik Askar Hakim a affirmé que les œuvres des poètes et écrivains tadjiks de Samarcande valaient celles des autres écrivains contemporains tadjiks. D’un seul coup, dix écrivains ont été acceptés dans l’Union qui compte aujourd’hui plus de 200 membres. Leurs œuvres apparaissent dans des journaux locaux qui publient exclusivement en langue tadjike.

Concernant la publication des livres, comme partout, quand il y a de l’argent, on peut imprimer. Quand il n’y en a pas, on ne peut pas. Une simple équation économique.

Pourquoi Douchanbé ne publie pas mon livre, je n’en sais rien. Quant à Tachkent, il m’y est interdit d’y publier depuis 1999. La raison ? Ils pensent que je suis fasciste. Mais ce n’est pas le cas. Une expertise de mes poèmes a même été menée et elle a montré qu’ils ne sont ni fascistes ni contraires à la Constitution. Mais ils considèrent tout de même que j’ai une vision subjective des relations interethniques.

Le poète ouzbek Erkin Vohidov a dit de vous : « Des peuples frères de sang ne peuvent pas être séparés. Toute personne faisant preuve de sagesse le sait bien. Les poètes, les écrivains, les représentants de l’art et de la culture le sentent tout particulièrement. L’un des possesseurs de cette sagesse est le poète samarcandais Hayat Nemat ».

J’ai rencontré Erkin Vohidov en 1973, il a toujours eu de la sympathie pour moi et m’a même recommandé pour le poste de représentant de la branche samarcandaise de l’Union des écrivains d’Ouzbékistan. J’écris parfois en ouzbek et j’ai traduit plusieurs poèmes dans cette langue. Je suis fier de dire que ma connaissance de la langue ouzbèke est probablement meilleure que celle de n’importe quel spécialiste ou linguiste ouzbek.

J’ai aussi écrit quelques mukhammas. C’est un genre de poésie orientale dans laquelle chaque strophe est composée de cinq vers, les trois premiers étant de l’auteur et les deux derniers, des citations d’une autre poésie. Son interprétation dépend des vers de l’autre poète. Un jour, il m’a même fait remarquer : « Hayat, votre poème est si beau que mes deux vers s’y sont fondus ! »

Feuille d'automne

À l’âge de quatre ans, vous avez chuté et votre colonne vertébrale s’est brisée. Vous êtes resté alité à l’hôpital pendant neuf ans et n’avez jamais remarché…

Je tiens à peine assis dans mon fauteuil roulant. Mais j’ai atteint un âge avancé, j’ai aujourd’hui 74 ans. L’une de mes poésies, Feuille d’automne, résume bien la façon dont je perçois ma propre vie.


Novembre. Je vis au quatrième étage de l’hôtel Tachkent, à Moscou. J’observe la rue, accoudé à la rambarde. Un fort vent souffle, il pleut. Des feuilles dorées sur le sol, les pieds des passants s’enfoncent dans la boue, plongent dans les flaques. Mais une feuille tremble sur une branche, ne se détache pas. Juste une, et c’est tout. Je la regarde et je pense : mais c’est moi ! Sa tige est desséchée, comme mes jambes, mais elle résiste à la nature, au vent féroce, à la pluie froide. Que veut-elle ? Elle sait qu’elle ne tiendra pas longtemps – elle va se détacher, tomber au sol, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. Les jours lui sont comptés. J’écris : le chaud et le froid se disputent le pouvoir. L’hiver dit : ça suffit, maintenant je suis le chef. Et la feuille se bat pour vivre jusqu’à la première neige, pour tomber sur une neige pure et non dans la boue. Et elle s’adresse à Dieu. Chacun doit mourir pur et innocent.


Article traduit du russe par Alexia Choffat pour Novastan

Chavkat Mirzioïev, Président provisoire de l’Ouzbékistan
Kremlin.ru
Dans les décombres tadjikes après la guerre civile
Brian Harrington Spier
La ville de Samarcande en Ouzbékistan
Arlan Zwegers
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