Le président de l'Ouzbékistan, Chavkat Mirzioïev, et son épouse, Ziorat, devant le Taj Mahal durant la visite d'Etat du président ouzbek en Inde

Le président ouzbek en Inde : vers un rapprochement stratégique de New Dehli en Asie centrale

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La première visite d’Etat du président ouzbek Chavkat Mirzioïev en Inde a mis l’accent sur la coopération sécuritaire entre les deux pays autour de l’Afghanistan. La visite est également le moyen pour New Dehli de montrer ses ambitions économique et géopolitique en Asie centrale, dans un contexte de compétition, notamment avec la Chine et le Pakistan.

Pour sa première visite d’Etat en Inde les 30 septembre et 1er octobre dernier, Chavkat Mirzioïev n’a pas chômé. Avec son épouse Ziorat Mirzioïeva, le président ouzbek a commencé sa visite en Inde par le Taj Mahal, monument emblématique de l’Inde construit sous la dynastie moghole, elle-même issue de la dynastie de Tamerlan qui a fondé son empire autour de l’actuel Ouzbékistan. Le Taj Mahal est ainsi présenté dans les musées ouzbeks comme un monument ouzbek, et lors de la visite comme le symbole des relations historiques entre l’Inde et l’Ouzbékistan d’après le communiqué officiel ouzbek.

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La visite du président ouzbek suit le déplacement de la ministre des Affaires étrangères indiennes, Sushma Swaraj, en août dernier en Asie centrale. Depuis ce voyage centrasiatique de la ministre indienne, Chavkat Mirzioïev est le premier chef d’Etat de la région à se rendre en Inde. C’est d’ailleurs son premier voyage en Inde depuis qu’il a pris ses fonctions de président d’Ouzbékistan en 2016, l’occasion de démontrer que le rapprochement stratégique de l’Ouzbékistan et de l’Inde est « une de ses priorités ».

Trois milliards de dollars de contrats

Lors d’un forum d’investissement bilatéral tenu à New Dehli pendant la visite, les entreprises indiennes et ouzbèkes ont pu se rencontrer et signer une cinquantaine de contrats pour une valeur totale de trois milliards de dollars. Le montant cumulé de ces contrats montre l’ambition indienne vis-à-vis de l’Ouzbékistan et de l’Asie centrale en général.

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Parmi les différents secteurs mis à l’honneur, celui des nouvelles technologies est important. Les ministres des Nouvelles technologies des deux pays, Ravi Shankar Prasad et Chourat Sadikov, ont signé un accord pour favoriser la coopération entre Tachkent et New Delhi dans le domaine. Le ministre du Commerce et de l’Industrie indien Suresh Prabhu a quant à lui appelé à intégrer l’Ouzbékistan à la « Silicon route ». Il s’agit d’une route que l’Inde veut développer dans le sillon de ses projets commerciaux de Route de la soie, avec la particularité que la Silicon route sera dédiée aux nouvelles technologies. Avec ce projet, l’Inde vise à concurrencer les projets économiques chinois en Asie centrale, et en premier lieu les Nouvelles routes de la Soie, en s’appuyant sur un secteur où l’Inde est forte. L’Ouzbékistan, s’est d’ailleurs, sous l’impulsion de son président, attelé à rattraper son retard dans ce domaine avec des politiques ambitieuses, notamment autour de la légalisation des cryptomonnaies.

La sécurité régionale sur la table

Un autre sujet grandement discuté durant le voyage de Chavkat Mirzioïev en Inde a été la résolution du conflit afghan. En mars dernier, la déclaration de Tachkent appelait à une négociation immédiate du gouvernement afghan avec les Talibans, sans préconditions.

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Sur le front de la défense, les deux parties ont convenu de travailler en étroite collaboration pour élargir et renforcer les liens en matière de défense ainsi que la coopération entre leurs industries, a indiqué le communiqué officiel. Les deux parties ont également appelé à la finalisation rapide de la Convention globale sur le terrorisme international. L’Ouzbékistan va installer un service de défense dans son ambassade à New Delhi. Notant l’importance d’un environnement régional sûr pour le développement et la prospérité, les deux parties ont convenu de travailler en étroite collaboration pour faire face aux menaces et aux défis qui pèsent sur la sécurité nationale et régionale.

Narenda Modi a déclaré qu’un Afghanistan stable, démocratique, inclusif et prospère était bénéfique pour tous. « Les deux pays ont décidé d’entretenir des contacts réguliers à cet égard« , a-t-il déclaré. Chavkat Mirzioïev a affirmé, fidèle à la conférence de Tachkent de mars dernier, que « l’opinion commune » des deux pays était « qu’il n’y a pas de solution militaire à ce problème. Le seul moyen de parvenir à la paix est un dialogue politique entre le gouvernement afghan et l’opposition« .

L’Afghanistan au cœur des discussions

La stabilité de l’Afghanistan est essentielle pour les deux pays. Pour l’Ouzbékistan, c’est un moyen de sécuriser sa frontière sud, mais aussi de couper une base arrière aux mouvements islamistes qui ont pu menacer le pays, notamment le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO), aujourd’hui affilié à Daech. Un Afghanistan instable reste une menace pour Tachkent. Pour New Delhi, la menace est toute aussi importante, l’Afghanistan pouvant être une base arrière pour les mouvements islamistes insurgés hostiles à l’Inde, mais aussi pour les services de renseignements pakistanais, l’ISI.

De plus, dans ses projets commerciaux comme le North-South Transport Corridor ou le gazoduc TAPI (Turkménistan, Afghanistan, Pakistan, Inde), New Delhi a tout intérêt à voir l’Afghanistan pacifié. On peut d’ailleurs rappeler que les Talibans se sont montrés favorables au TAPI, et d’une manière générale, à la coopération internationale, ce qui accentue l’intérêt pour l’Inde et l’Ouzbékistan de favoriser le dialogue. En revanche, le groupe insurgé n’a montré aucune volonté de négocier avec le gouvernement, son objectif étant de reconquérir l’intégralité du pouvoir. Si cela venait à arriver, il n’est pas exclu que leur pouvoir taliban soit reconnu à la fois par Tachkent et par New Delhi, si les conditions ouzbèkes et indiennes sont respectées.

Un voyage pour célébrer les liens historiques autour du Taj Mahal

Sur le plan culturel, Tachkent a également des plans pour le cinéma indien : l’Ouzbékistan pourrait être une future destination pour les décors des films de l’industrie de Bollywood, première industrie cinématographique au monde. De fait, les pays qui accueillent les tournages des films de Bollywood voient une augmentation du tourisme indien, et l’Ouzbékistan espère ainsi profiter de la notoriété de l’industrie cinématographique indienne pour développer son tourisme.

Un film indien a d’ailleurs pour la première fois été tourné cette année entre Boukhara, Samarcande et Tachkent, « HoiChoi Unlimited ». Le film devrait être le premier d’une longue série selon la volonté des autorités ouzbèkes et indiennes.

Le multilatéralisme ouzbek bientôt à l’épreuve ?

Plus largement, depuis l’arrivée au pouvoir de Chavkat Mirzioïev en décembre 2016, l’Ouzbékistan s’est ouvert aux partenaires naturels qu’il pourrait avoir. Si le régime d’Islam Karimov était largement isolé diplomatiquement, Chavkat Mirzioïev s’est rapproché des voisins tadjiks et kirghiz, de la Turquie et désormais avec l’Inde. Pourtant, cela pourrait attiser quelques rivalités diplomatiques. Le 29 septembre, juste avant le voyage de Chavkat Mirzioïev en Inde, l’ambassadeur ouzbek au Pakistan et le ministre des Affaires Religieuses pakistanais Pir Noor ul Haq Qadri ont déclaré vouloir développer le tourisme religieux entre les deux pays. Si Tachkent se rapproche de New Delhi, elle ne compte pas se couper trop vite d’Islamabad.

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Un autre acteur majeur régional est la Chine. Si la vision chinoise diffère peu de celles de l’Inde ou de l’Ouzbékistan quant à la question afghane, Pékin risque de voir d’un mauvais œil le rapprochement commercial indo-ouzbek, qui entre potentiellement en rivalité avec le projet de Nouvelle route de la soie. Un rapprochement trop grand de l’Ouzbékistan avec l’Inde pourrait à terme avoir de mauvaises conséquences sur les relations pakistano-ouzbèkes et sino-ouzbèkes. Et l’Inde ne compte pas en rester là en Asie centrale : les 7 et 8 octobre prochains, le président indien va se rendre au Tadjikistan.

Thomas Ciboulet
Rédacteur pour Novastan

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