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Le qoshnay, un instrument en péril

L’un des instruments les plus mystérieux de la musique ouzbèke, le qoshnay, est menacé de disparition. Sylvain Roy, spécialiste de la musique traditionnelle d’Asie centrale, nous narre l’histoire de cet instrument au son unique.

Le qoshnay est une petite clarinette double d'une vingtaine de centimètre de long, fabriquée dans deux tubes de roseau percés de sept trous de jeu rectangulaires. Les deux tubes sont parfaitement symétriques et les anches scrupuleusement identiques afin d’obtenir le timbre spécifique du qoshnay. C'est d'ailleurs à cette symétrie que fait référence le terme qosh, que l'on traduit en français par jumeau, et le terme nay qui caractérise la famille des instruments à vent. Le qoshnay peut jouer 16 notes (tessiture de deux octaves) : de Ré, à Ré2. La cordelette qui siège à la base des anches permet d'en affiner l'accord, et le petit pompon assure l'étanchéité entre les deux tuyaux".

Le timbre du qoshnay est unique et peut être rapproché de la voix humaine. Cette ressemblance offre au qoshnay une place privilégiée dans les ensembles de musique du Khorezm, l’une des douze provinces d’Ouzbékistan. L’instrument accompagne la ligne du chant, souligne les notes, les prolonge ou en reprend le chant sous forme de réponse.

L'histoire du qoshnay reste une énigme. A une période incertaine, le qoshnay refait son apparition dans  la ville de Kokand, dans le Fergana. C'est ici que commence son histoire, dont le récit nous a été conté par deux musiciens : Shavkat Matyakubov et son oncle Matrasul Matyakubov.

 

Vers 1950, la compagnie de théâtre de la région du Khorezm, à l'ouest de l'Ouzbékistan, se rendait dans la région de Fergana, à l'est du pays, pour rencontrer ses homologues du théâtre de Kokand. La compagnie du Khorezm s'était déplacée avec Kurbonboy Babajanov, son régisseur. Le rôle de Kurbonboy Babajanov était de préparer le plateau du théâtre de Kokand pour la représentation de sa compagnie. C'est là que débute l'histoire. Alors qu'il est absorbé par son ouvrage, Kurbonboy entend un chant plaintif produit par une voix étrange. Curieux, il se met à suivre cette voix qui finit par le conduire devant la porte entre ouverte d'une petite pièce dans laquelle se trouve un homme de grande taille portant une moustache tout aussi impressionante. Ce colosse ne peut pas avoir une voix aussi aiguë et mélodieuse. Ce que Kurbonboy Babajanov n’a pas pu distinguer au premier coup d'œil, en raison de cette imposante moustache, c’est l'instrument que tient ce musicien. A la deuxième observation, le régisseur distingue les deux petits roseaux que Akhmadjon Umukhzoqov tient entre les mains.

Ce fut la première rencontre entre Kurbonboy Babajanov et Akhmadjon Umukhzoqov. Ce dernier, musicien de la troupe de théâtre de Kokand, accompagnait au son du qoshnay les représentations des acteurs. Kurbonboy Babajanov, subjugué par le timbre de l’instrument, fit dès lors tout son possible pour écouter  Akhmadjon Umukhzoqov à chaque fois qu’il jouait. Une amitié ne tarda pas à s’installer entre les deux hommes et Akhmadjon Umukhzoqov accepta de lui enseigner son instrument. Kurbonboy Babajanov resta trois mois de plus à Kokand pour apprendre le qoshnay. A son retour dans le Khorezm, il essaya d'intégrer des ensembles traditionnels. Malheureusement, il ne trouva pas sa place ; comparé aux autres instruments de l’orchestre, le qoshnay possède un volume sonore trop élevé qui couvre le jeu des autres instruments (tanbur, dotar, tar, etc.). Toutes ces rencontres se soldaient donc par le même constat : l’instrument est trop bruyant !

Jusqu'au jour où Kurbonboy Babajanov fit la rencontre de Komiljon Otanioyozov, le chanteur vedette de cette époque. Komiljon Otanioyozov appréciait lui aussi la ressemblance du qoshnay avec la voix humaine. Il invita Kurbonboy Babajanov à faire un essai en duo. A cette époque, il n’y avait pas encore de système d'amplification. Aussi, il était difficile pour les musiciens de se faire entendre lors ses grandes fêtes ou cérémonies toy qui réunissaient parfois jusqu'à 1000 personnes. Mais cela ne gêna notre petit instrument bruyant, qui s'était trouvé une place au côté de la voix puissante de Komiljon Otanioyozov. Le duo qoshnay et voix, que l'on retrouve dans la musique du Khorezm, venait de naître. L’emploi actuel de systèmes d'amplification et les progrès dans la maîtrise de l'instrument font que le qoshnay se retrouve aux côtés d’autres instruments

Akhmadjon Umukhzoqov a été le plus ancien joueur de qoshnay connu. On ne sait pas si l'instrument était déjà joué dans la région du Fergana avant lui. Akhmadjon Umukhzoqov est mort en emportant ce secret. Toutefois, lors de fouilles archéologiques dans le Surandaria, un instrument similaire au qoshnay aurait été découvert dans un sarcophage vieux de 2500 ans.

 

Bien que le qoshnay soit un instrument fabuleux, il n'en est pas moins en voie de disparition. Les causes sont multiples.

La première, qui est la plus importante, est d'ordre esthétique et économique. On remarque depuis une vingtaine d'année que les instruments traditionnels sont progressivement remplacés par des appareils électroniques. L'influence négative de l'Occident, porteuse d’une hégémonie culturelle significative, se vérifie aussi dans la musique des pays centre-asiatiques où les appareils électroniques, comme en Europe, commencent à remplacer progressivement les musiciens.

La seconde raison et d'ordre écologique et technique. Il est triste de constater l'impact direct du contrôle du réseau hydraulique dans le pays. Les systèmes de canalisation mis en place sur le territoire pour alimenter en eau les champs de coton ont réduit la présence de roseau répondant aux besoins des facteurs (confectionneurs) de qoshnay. Il devient très difficile de trouver un roseau possédant un entre nœud supérieur à 20 centimètres. Le facteur Bahodir Bobodjanov de Samarkand est souvent obligé de percer des nœuds pour obtenir la longueur nécessaire. Par ailleurs, la qualité du roseau n'est plus la même. Ces deux problèmes rendent les instruments difficiles à jouer, ce qui déplait aux nouveaux apprentis. Pour remédier à cette pénurie de roseau de qualité, le facteur Mirzasharif Mirbaratov de Tachkent importait le matériau depuis le Tadjikistan.

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La dernière raison, liée aux précédentes, est d'ordre de la connaissance. Après le décès en 2009 de Mirzasharif Mirbaratov, il ne resterait plus que deux facteurs dans tout le pays : son fils, basé lui aussi à Tachkent, et Bahodir Bobodjanov. Si le fils de Mirzasharif Mirbaratov a appris avec son père comment fabriquer des qoshnays, Bahodir Bobodjanov est autodidacte. C'est par l'observation et la persévérance qu'il s'est taillé une réputation jusqu'au Tadjikistan. 

On sera étonné de voir les similitudes entre le qoshnay et les autres clarinettes méditerranéennes. On pourrait même être tenté de dire que l'origine du qoshnay serait méditerranéenne, mais nous n'avons aucun élément pour appuyer cette idée.

Sylvain Roy
Doctorant au Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM)

 

P.S : Je n'aurai jamais pu écrire cet article sans l'aide précieuse de mon ami Shavkat Matyakubov.



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Shavkat Matyakubov
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