rubâb afghan Yunus Radjabi

Le rubâb afghan, un héritage musical malmené

Instrument très populaire dans l'Asie centrale depuis la fin du XVIIIe siècle, le rubâb afghan a été adapté au répertoire soviétique, perdant une partie de sa tradition. Mais le rubâb n'a pas dit son dernier mot.

Le rubâb afghan est  l’un des instruments les plus répandus en Asie centrale. Luth originaire du Pachtounistan, région située entre le sud de l'actuel Afghanistan et le nord du Pakistan, on le rencontre sous cette même appellation en Afghanistan, en Ouzbékistan, au Tadjikistan, au Badakhshan, au Baloutchistan, au Pakistan et au Cachemire. Présent en Inde jusqu'à la fin du XIXe siècle, il sera transformé afin d'être adapté à la musique hindoustanie ; l'instrument modifié porte le nom de "sarod".

Rubab explication

De nos jours, 4 types de rubâb afghan sont présents en Asie centrale (Ouzbékistan et Tadjikistan) :

Le mot "rabâb", "robâb" ou "rubâb", d'origine arabe, désigne en Orient un instrument à cordes frottées. Mais à partir du XIVe siècle, il est aussi employé en Asie pour désigner un luth à cordes pincées. Ce luth est dit monoxyle du fait qu'il est construit à partir d'une seule pièce de bois évidée. La caisse de résonnance (creusée) est recouverte d'un parchemin qui joue le rôle de table d'harmonie.

Apparu au XVIIIe siècle

Plus tard, vers le XVIIIe siècle, apparaît au Pachtounistan un autre luth monoxyle appelé de nos jours : "rubâb afghan". Ce luth est constitué de trois cavités sur sa longueur, peut être le vestige d'un ancien instrument à cordes frottées ? Il est monté de nos jours de trois cordes mélodiques et de 6 à 15 cordes sympathiques. Les cordes sympathiques ne sont pas directement jouées par le musicien, elles vibrent par sympathie, d'où leur nom.

Sur le manche sont accrochées quatre frettes en nylon. Les frettes permettent de jouer des notes fixes, c'est ce que l'on appelle communément à la guitare "des barrettes". A une certaine époque en Afghanistan, les deux cordes mélodiques aiguës étaient doublées, la basse était constituée d'une seule corde. Les double-cordes donnaient un timbre particulier et une dynamique à l'instrument.

Il semblerait que ce soit la population pachtoune qui ait joué le rôle de vecteur dans la diffusion de ce luth d'Asie. L'histoire nous raconte qu'il est arrivé en Inde avec les invasions successives de ces populations. Même chose à Hérat (Afghanistan), où l'instrument est encore associé aux invasions pachtounes du XVIIIe siècle. En Ouzbékistan, il semblerait que ce soit des marchands pachtounes qui l'aient transporté jusque dans le cœur de l'Émirat de Boukhara.

Musiciens indiens à Boukhara 1880

Ce serait ensuite entre les mains de musiciens boukhariotes qu'il aurait poursuivit sa progression jusque dans les régions de Samarkand et de Douchanbé, la capitale du Tadjikistan. Le rubâb afghan de l'ancien Émirat de Boukhara a pratiquement conservé sa forme originelle, certains musiciens collaient sur le manche une dizaine de frettes supplémentaires pour pouvoir jouer plus facilement les notes aiguës.

Au début des années 1930, l'URSS veut "reconstruire" l'instrument

Au début des années 1930, l'Union Soviétique lance un programme de "reconstruction" des instruments de musique en Ouzbékistan et au Tadjikistan, l'objectif était de faire en sorte que ces instruments puissent interpréter de la musique classique occidentale. Sous la direction d'Achot Ivanovich Petrosyants, plusieurs "luthiers", dont certains n'avaient aucune expérience dans ce domaine, sont réunis au conservatoire national de Tachkent pour "réinventer" ces instruments. La première modification sur ces instruments portait sur les intervalles.

La musique ouzbèke était constituée de 17 intervalles, c'est-à-dire qu'il y avait 17 notes dans l'octave. En Occident nous n'en avons que 12 (do, do#, ré, ré#, mi, fa, fa#, sol, sol#, la, la#, si). Ces 5 intervalles participaient à l'identité musicale ouzbèke, mais ils devaient surprendre les oreilles d'occidentaux habituées aux 12 demi-tons. Certains de ces instruments furent ensuite déclinés dans les quatre registres : soprano, ténor, baryton et basse. Ces déclinaisons ont ainsi permis de créer de petites formations, à l'image du "quatuor", ainsi que de plus grands tel que l'orchestre symphonique.

Un processus dénaturant

Le rubâb afghan, joué jusque là dans l'ancien Émirat de Boukhara et par la population boukhariote émigrée à Tachkent, n'a pas échappé à ce processus dénaturant pour la culture centrasiatique. Totalement méconnaissable, cet instrument hybride portait malgré tout le nom d’afghansky rubâb, "rubâb afghan". Ce nouveau rubâb afghan, que nous nommerons rubâb de Petrosyants pour éviter toute confusion, est constitué d'un manche similaire à celui d'une guitare et monté de 19 frettes fixes. Son corps, moins volumineux et assemblé de différentes parties, ne permet plus la présence de cordes sympathiques ; ce qui dénature complètement son timbre.

Il est monté de deux double-cordes pour les aiguës et d'une simple-corde pour la basse. Tout comme les autres instruments "réinventés" le rubâb de Petrosyants est enseigné dans les structures institutionnelles ouzbèkes et tadjikes que sont les conservatoires et les écoles de musique.

Les Tadjiks nomment le rubâb de Petrosyants "rubâb du Badakhshan", ce qui porte à confusion parce qu'il y a déjà un autre rubâb du Badakhshan. Ce dernier rubâb est affilié au concept de "reconstruction" initié par les luthiers du conservatoire de Tachkent. L'instrument a une forme similaire au model originel, il est monté de quatre à cinq frettes mobiles dans le haut du manche et, selon les modèles, de 14 frettes fixes en métal sur le reste du manche.

On note la présence d'au moins six cordes sympathiques. Il est monté de deux double-cordes pour les aiguës et d'une simple-corde pour la basse. La fabrication de l'instrument est différente de l'original ; il n'est plus monoxyle mais assemblé de plusieurs pièces. Ce rubâb est actuellement joué que par la population du Pamir, ce qui lui a valu le nom de "rubâb du Badakhshan".

Un instrument devenu rare

Le rubâb du Badakhshan était apprécié de la population tadjike, il y a même eu à la fin des années 1940 un ensemble exclusivement féminin qui jouait de ce rubâb. De nos jours, le rubâb du Badakhshan n'est plus autant pratiqué que dans le passé, et les musiciens lui préfèrent le rubâb afghan originel. Ils sont d'ailleurs prêts à dépenser une grosse somme (1000 dollars) pour s’en procurer un. Est-ce un phénomène de mode, ou est-ce réellement pour la qualité timbrique ? Il est vrai que le rubâb afghan a un timbre particulier, mais le rubâb du Badakhshan n'a rien à lui envier. Il ne faut pas confondre non plus le rubâb du Badakhshan avec le rubâb du Pamir, un autre rubâb mais cette fois bicave et sans corde sympathique.

Il y à Boukhara un rubâb similaire au rubâb du Badakhshan. Cet autre rubâb participe lui aussi de cette volonté de "reconstruction". Avant d'arrivée à la forme finale du rubâb de Petrosyants, les luthiers ont réalisé plusieurs prototypes avant de trouver celui qui convienne aux exigences de la musique classique occidentale. C'est donc l'un de ces prototypes que le luthier boukhariote Karomat Akhmedovitch Mukimov, dit Karomat Aka, fabrique. Karomat Aka a travaillé plusieurs années aux côtés de Petrosyants, c'est avec lui qu'il a appris la lutherie.

Ecole musique Boukhara 1930

Le rubâb de Boukhara est donc très proche du rubâb « officiel », la forme du corps est très similaire, le nombre de cordes mélodiques est identique au rubâb de Petrosyants (deux double-cordes pour les aiguës et une simple-corde pour la basse). En revanche il est monté de 13 cordes sympathiques et toutes les frettes sont en plastique. Otabek Mukimov, le plus jeune fils de Karomat Aka, fabrique lui aussi, entre autres instruments, ce type de rubâb. Malheureusement, tout comme son père ces rubâbs ne trouvent pas d'acquéreurs et ils restent suspendus au mur de leur atelier.

Le rubâb, instrument adaptable à n'importe quel répertoire

L'étude de la pratique du rubâb afghan en Asie centrale montre que les populations de ces différents pays ont toujours cherché à adapter l'instrument à leur répertoire, même si pour cela, – comme ce fût le cas du rubâb de Petrosyants – il fallait le dénaturer. Les musiciens de Boukhara on fait le choix de placer des frettes supplémentaires pour pouvoir interpréter des pièces du shashmaqom. Littéralement six (shash) places, ou états – émotionnels – (maqom), le shashmaqom est la musique de la cour des trois royaumes de la Transoxiane (Khorezm, Émirat de Boukhara et Kokand). Ils ont fait le choix de garder le principe des doubles-corde.

Au Tadjikistan, les musiciens ont fait soit le choix de garder les doubles-cordes, soit de monter leur instrument de 4 simples cordes, ce qui permet considérablement d'augmenter la tessiture et ainsi faciliter le jeu sur les notes aiguës. Le rubâb de Petrosyants est le parfait exemple pour illustrer cette volonté d'élargir les répertoires. En Afghanistan, il est dit que c'est le grand Maitre du rubâb Mohammad Omar qui aurait retiré les double-cordes et ainsi imité le jeu du sarod. Mohammad Omar était très inspiré par la musique classique du Nord de l’Inde.

Début de popularité en Occident

Le rubâb afghan commence à être populaire en Occident, on peut l'entendre en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en France, en Grèce, en Italie, en Pologne, mais aussi aux Etats Unis et en Australie. L'instrument est joué par des musiciens afghans immigrés à l'étranger, c'est le cas par exemple de Homayoun Sakhi de Californie, de Daud Khan Sadozai de Cologne, ou encore Ghulam Mohamad Hussain nouvellement arrivé à Francfort pour échapper aux Talibans qui le persécutaient à cause de sa pratique du rubâb afghan. Il est aussi joué par d'excellents musiciens occidentaux comme l'espagnol Efren Lopez ou encore le franco-japonais Kengo Saito.

En Europe, le nombre de musiciens désireux de jouer du rubâb afghan originel ne cesse d'augmenter. Malheureusement il est très difficile de trouver un instrument. On serait tenté de se tourner vers des luthiers afghans, mais suite au passage des Talibans, ils ne sont plus aussi nombreux. De plus, ce serait sans compter les problèmes de communication et d'exportation. Bien qu'il y ait plus de luthiers au Pakistan, il est tout aussi difficile de s'en procurer.

Quant aux luthiers ouzbeks et tadjiks, ils ne savent plus faire le rubâb originel et leurs instruments hybrides n'intéressent pas les européens. Face à cette pénurie, certains musiciens européens n'ont pas hésité à restaurer des antiquités, avec l'aide de luthiers expérimentés, ils ont ressuscité d'incroyables rubâbs. L’aventure de cet instrument reste donc loin d’être terminée.

Sylvain Roy
Doctorant au Centre de Recherche en Ethnomusicologie (CREM)



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