Le Tadjikistan et l’Ouzbékistan – de quoi demain sera-t-il fait?

Depuis quelques temps, les relations entre ces deux républiques semblent se tendre, et il est difficile de savoir comment la situation pourrait évoluer par la suite. Sur le terrain, l’Ouzbékistan concentre son matériel militaire près de sa frontière avec le Tadjikistan, largement minée. Les autorités des deux Etats ont leur propre point de vue sur cette méfiance réciproque et les tensions qui en découlent. Superposée aux autres problèmes de la vallée du Ferghana (tensions inter-ethniques, trafic de drogue, pauvreté endémique), la détérioration des relations ouzbéko-tadjikes fait peser une lourde menace sur la sécurité de toute la région.

Cette situation est liée aussi bien à des différences culturelles anciennes qu’à des contentieux d’ordre historique et géopolitique que les évolutions post-soviétiques n’ont fait que renforcer. Tout d’abord, les Tadjiks sont Persans et font à ce titre partie du monde iranien. Les Ouzbeks sont Turques, comme la grande majorité des peuples centre-asiatiques. Bien qu’Ouzbeks et Tadjiks soient Sunnites, le contentieux ethnique est suffisamment important pour faire passer au second plan l’aspect religieux.

Pour autant, c’est bien au nom de la grandeur du passé islamique et de la culture persane que le Tadjikistan défend ses prétentions territoriales sur les villes de Boukhara et Samarkand. En effet, ces cités féeriques de “l’Eden oriental” ont été de grands centres politiques, culturels et religieux, en particulier durant le règne sômoni, aujourd’hui témoins de l’importance de cette dynastie dans le récit national (tadjik). Parallèlement, les Ouzbeks affirment le caractère turc de ces villes, en particulier de Samarkand, qui fut la capitale de l’Empire Timuride (de Tamerlan) au XIVème siècle. Tamerlan est en effet élevé au rang de héros nationaux en Ouzbékistan. L’histoire étant utilisée à des fins de construction identitaire dans les différents Etats d’Asie centrale, elle attise les rivalités par des interprétations du passé foisonnant et complexe de la région.

Mais la persistance des prétentions tadjiks contraste avec l’inégalité du rapport de force dans le face à face qui l’oppose à l’Ouzbékistan: le Tadjikistan compte à peine cinq millions d’habitants tandis que son PIB ne dépasse pas les 5,5 milliards de dollars (l’Etat le plus pauvre de la CEI avec le Kirghizstan). En comparaison, l’Ouzbékistan fait figure de “mastodonte” puisqu’avec plus de 30 millions d’habitants et un PIB de 47 milliards de dollars, il est l’Etat le plus peuplé de l’Asie centrale et le deuxième en termes de richesse nationale derrière le Kazakhstan.

ABC
Le pont au sud d’Ouzbékistan, construit par des personnes non identifiées, pourrait accoucher d’une catastrophe humanitaire pour les habitants du Tadjikistan. Ceux-ci soupçonnent les autorités de l’Ouzbékistan. Crédit : Source

De plus, sur le plan économique et de la gestion des ressources (en particulier hydrauliques), les intérêts des deux pays sont également divergents. Le Tadjikistan planifie de construire une centrale hydro-électrique sur la rivière Vakhsch (un affluent de l’Amou Darya). Si ce projet aboutit, la digue de la centrale serait la plus haute du monde et diminuerait drastiquement le débit de l’Amou Darya, vital pour l’industrie cotonnière et l’agriculture de l’Ouzbékistan. Mais cela permettrait au Tadjikistan de renforcer son indépendance énergétique en stimulant sa production électrique.

Or, l’Etat ouzbek ne permettrait pas que cela se fasse à son détriment. Ses forces militaires sont les plus nombreuses et les mieux entrainées de la région. L’Ouzbékistan est accusée par ses voisins tadjiks et kirghizes de mener une politique assez agressive contre leur Etat respectif. De plus, au vu des nombreux contentieux frontaliers qui opposent l’Ouzbékistan à ses deux petits voisins, les facteurs de conflits ne manquent pas. Les prétentions de l’Ouzbékistan au leadership régional ainsi que sa rivalité avec le Kazakhstan pour l’obtenir ne sont un secret pour personne. Le Tadjikistan pourrait un jour faire les frais de ce “désir de puissance” des dirigeants ouzbeks. La probabilité d’une guerre entre ces deux pays est une question remuée par certains experts.

Les présidents
Les présidents du Tadjikistan et d’Ouzbekistan – l’amitié en paroles? Crédit : Source

Evidemment, les risques sont réels. Mais le plus probable est que perdure une situation de conflit larvé doublée d’une opposition politique, économique et diplomatique. Tout d’abord parce que la communauté internationale, du fait du poids des intérêts russes et américains dans la région, empêcherait l’explosion d’un conflit interétatique. De surcroît au Nord d’un Afghanistan déjà durablement déstabilisé. Plus localement, les autres pays de la région soutiennent le Tadjikistan sur l’arène diplomatique, redoutant qu’en cas de concessions de ce dernier les appétits géopolitiques de l’Ouzbékistan ne grandissent encore plus.

Avec ces circonstances, une guerre dans un avenir proche entre l’Ouzbekistan et le Tadjikistan apparait peu probable – en attendant…

Une centrale hydroelectrique
Une centrale hydro-électrique Rogunskaya –  » et si tu n’existais pas… » Crédit : Source 

Aïdjan SARYGULOVA

Journaliste de Francekoul.com

Etudiante au département des relations internationales de l’Université Slave Kirghizo-Russe, Bichkek, Kirghizstan

Relu par Panpi ETCHEVERRY et Etienne COMBIER

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