Arrestation Hizb ut-Tahrir Ouzbékistan Terrorisme Sécurité

Les autorités ouzbèkes arrêtent des membres supposés de l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir

Le 28 mai dernier, plusieurs membres supposés de l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir ont été arrêtés dans la province de Ferghana, en Ouzbékistan. Ce mouvement est interdit par les autorités ouzbèkes, qui mènent des campagnes de répression à l’encontre des groupes islamistes depuis plus de vingt ans. Toutefois, le gouvernement est accusé d’utiliser la menace de l’extrémisme islamiste pour cibler et arrêter les opposants au régime.

En Ouzbékistan, l’islam politique suscite toujours autant l’hostilité et la méfiance du gouvernement. Le 28 mai dernier, le ministère de l’Intérieur a annoncé avoir arrêté plusieurs membres de l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir, dans la province de Ferghana. Ce groupe, interdit en Ouzbékistan, est qualifié de « terroriste » par les autorités. Les personnes arrêtées, dont le nombre exact n’a pas été révélé, sont d’anciens détenus, déjà condamnés pour leur appartenance au Hizb ut-Tahrir. Des poursuites ont été engagées à leur encontre, et la police enquête pour identifier leurs liens avec d’autres membres de l’organisation dans les provinces d’Andijan, de Namangan et de Sourkhan-Daria, ainsi que dans la capitale Tachkent.

Selon le ministère, les détenus n’ont pas délaissé leur idéologie lors de leur premier séjour en prison. « Malgré le soutien social, juridique et moral que [les membres du Hizb ut-Tahrir] ont reçu, ils ont poursuivi leur propagande illégale avec des personnes partageant les mêmes idées en diffusant des idées et de la littérature au sein de la population », accuse le communiqué officiel. « Des documents extrémistes ont été trouvés aux adresses résidentielles des détenus, qui ont été saisis de manière procédurale en présence de témoins », affirme le ministère, qui y voit une preuve de la volonté de l’organisation de « reconstituer ses rangs ».

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Ces derniers mois, les forces de sécurité ouzbèkes ont lancé plusieurs opérations de répression contre le Hizb ut-Tahrir. Ainsi, le 16 octobre dernier, le ministère de l’Intérieur avait déclaré avoir arrêté des membres de l’organisation dans les provinces d’Andijan, de Namangan et de Ferghana. Les mots employés dans le communiqué publié après ces arrestations sont étrangement similaires aux termes utilisés dans le communiqué du 28 mai dernier, le ministère accusant déjà le groupe d’avoir voulu « reconstituer ses rangs ».

Le Hizb ut-Tahrir, organisation islamiste bannie en Asie centrale

Fondé en 1953 à Jérusalem par le théologien Taqiuddin al-Nabhani, le Hizb ut-Tahrir (« Parti de la Libération ») est une organisation politique islamiste qui vise à restaurer le califat, seul garant de l’unité de la communauté des croyants, et à imposer la loi islamique (charia). Toutefois, selon un rapport de la spécialiste américano-turque Zeyno Baran, si le Hizb ut-Tahrir « partage les mêmes objectifs politiques que des groupes terroristes » tels qu’Al-Qaïda, il s’en distingue par son approche généralement non violente. En effet, l’implication directe du mouvement dans des activités terroristes n’a jamais pu être démontrée.

Depuis le Moyen-Orient, le Hizb ut-Tahrir s’est progressivement diffusé en Asie centrale, notamment à la suite de l’intervention américaine en Afghanistan, à partir de 2001. L’Ouzbékistan, pays le plus peuplé de la région avec ses 33 millions d’habitants, est rapidement devenu le lieu de la « principale bataille idéologique sur l’avenir de la région », comme le notait Zeyno Baran en 2004. Adversaire résolu du gouvernement ouzbek et particulièrement de l’ancien président Islam Karimov, décédé en 2016, le groupe aurait pu compter jusqu’à plusieurs dizaines de milliers de membres en Ouzbékistan au milieu des années 2000.

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En septembre 2016, la Cour suprême ouzbèke a inclus le Hizb ut-Tahrir sur sa liste des organisations interdites en Ouzbékistan. De plus, selon Radio Ozodlik, la branche ouzbèke du média américain Radio Free Europe, le Comité des Affaires religieuses a placé en décembre 2019 sur sa liste des publications bannies tous les contenus liés au mouvement. Néanmoins, l’Ouzbékistan n’est pas le seul pays à avoir pris de telles décisions. Ainsi, dans la région, le Hizb ut-Tahrir est également interdit au Kirghizstan, au Kazakhstan, au Tadjikistan et en Russie.

Vingt ans de répression

À la fin des années 1990, le gouvernement ouzbek s’est engagé dans une sévère répression contre les membres présumés du Hizb ut-Tahrir. Le 16 février 1999, une série d’explosions fait 9 morts dans la capitale Tachkent, tandis que le président Islam Karimov en réchappe miraculeusement. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Zakir Almatov, attribue immédiatement la responsabilité de l’attentat aux islamistes, justifiant ainsi la répression qui s’abat sur l’organisation.

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En juillet 1999, des attentats-suicides sont perpétrés à Tachkent et sont successivement revendiqués par trois groupes islamistes, dont le Hizb ut-Tahrir. Le porte-parole du mouvement, basé à Londres, nie pourtant toute implication, ce qui n’empêche pas les autorités de mener une série d’arrestations dans les milieux islamistes. La même année, le chef présumé du Hizb ut-Tahrir en Ouzbékistan, Hafizullo Nasyrov, est arrêté, avant d’être condamné à 20 ans de prison.

Au printemps et à l’été 2004, de nouveaux attentats font plus de 40 morts à Tachkent et à Boukhara. Comme l’a rapporté le média français Libération à l’époque, les autorités accusent très rapidement le « terrorisme international » d’être derrière ces attaques et pointent du doigt le Hizb ut-Tahrir. Pourtant, l’implication de l’organisation islamiste n’a jamais pu être établie avec certitude, malgré les affirmations du gouvernement ouzbek. Les attentats de 2004 enclenchent un nouveau cycle de répression, qui dure jusqu’à la mort d’Islam Karimov, en août 2016.

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En septembre 2017, le successeur d’Islam Karimov à la présidence, Chavkat Mirzioïev, annonce que 16 000 noms sur 17 000 sont rayés des listes de personnes suspectées d’extrémisme religieux. D’après le média américain Eurasianet, le président souhaite alors réhabiliter ceux qui se sont « écartés du droit chemin ». Mais, en dépit de cette ouverture initiale, Chavkat Mirzioïev n’altère pas fondamentalement la politique d’Islam Karimov à l’égard des islamistes, et les campagnes d’arrestations continuent.

Le gouvernement ouzbek accusé d’abus

En outre, la politique des autorités ouzbèkes à l’égard des groupes islamistes est dénoncée par plusieurs organisations des droits de l’Homme, qui considèrent que le gouvernement utilise ce prétexte pour réprimer ses opposants. Ainsi, en janvier 2019, l’ONG américaine de promotion de la démocratie Freedom House a affirmé que l’ancien président Islam Karimov « exploitait la lutte contre le terrorisme pour justifier des arrestations massives de musulmans pratiquants », considérés comme potentiellement hostiles à son pouvoir, en les accusant d’appartenir à des groupes islamistes comme le Hizb ut-Tahrir.

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Depuis que Chavkat Mirzioïev a accédé au pouvoir, la situation ne s’est pas radicalement améliorée, le gouvernement renforçant même certaines restrictions imposées aux communautés religieuses. « Des centaines d’Ouzbeks restent emprisonnés pour de vagues accusations d’extrémisme, et les responsables de l’application des lois continuent à arrêter systématiquement les personnes soupçonnées d’appartenir à des groupes religieux non enregistrés », soulignait Freedom House en 2019. Ainsi, comme l’a rapporté le média centrasiatique indépendant Centre-1 en juillet 2018, 5 personnes ont été condamnées par la justice pour leur liens supposés avec le Hizb ut-Tahrir, bien que les accusés aient affirmé que leurs aveux avaient été obtenus sous la torture.

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Dans son rapport annuel publié en avril dernier, la Commission des États-Unis sur la liberté religieuse dans le monde a noté que les conditions de liberté religieuse en Ouzbékistan s’amélioraient. Toutefois, ces légers progrès ne suffisent pas à cacher des problèmes persistants. « Certains incidents survenus en 2019 ont renforcé les inquiétudes selon lesquelles le gouvernement continuait de restreindre la pratique religieuse musulmane non conforme à l’interprétation de l’islam prescrite par l’État », ont constaté les auteurs du rapport.

D’après la commission, entre 1 500 et 5 000 personnes serait toujours détenues à cause de leurs croyances et pratiques religieuses. « Selon les militants des droits de l’Homme en Ouzbékistan, bon nombre des prisonniers ont été condamnés pour appartenance réelle ou fabriquée à l’organisation islamiste Hizb ut-Tahrir, qui est interdite en Ouzbékistan », a souligné la commission. Cependant, peu auraient réellement commis des faits de violence, comme l’ont dénoncé les auteurs du rapport. Les affirmations du ministère de l’Intérieur du 28 mai dernier doivent donc être prises avec une certaine prudence.

Quentin Couvreur
Rédacteur pour Novastan

Relu par Aline Cordier Simonneau

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Le 28 mai, le ministère de l’Intérieur ouzbek a annoncé avoir arrêté plusieurs membres supposés du groupe islamiste Hizb ut-Tahrir, interdit en Ouzbékistan.
Service de presse du ministère de l'Intérieur ouzbek
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