Choukhrat Ganiev Gouverneur Province Ferghana Ouzbékistan Sokh

Les autorités ouzbèkes censurent les critiques à l’encontre du gouverneur de la province de Ferghana

Le 2 juin dernier, les autorités ouzbèkes ont censuré plusieurs articles de presse relayant les critiques des résidents du district de Sokh envers le gouverneur de la province de Ferghana, Choukhrat Ganiev. Ces critiques ont été formulées après les déclarations du gouverneur à propos de l’incident survenu à la frontière avec le Kirghizstan le 31 mai dernier. Choukhrat Ganiev, brutal et impopulaire, a plusieurs fois été publiquement désapprouvé par le président ouzbek Chavkat Mirzioïev, qui l’a néanmoins reconduit à son poste en janvier dernier.

« Erreur 404 ». Comme l’a rapporté le service en langue ouzbèke de la BBC le 3 juin dernier, plusieurs articles de presse se faisant l’écho des critiques à l’encontre du gouverneur (« hokim ») de la province de Ferghana, Choukhrat Ganiev, ont été supprimés d’au moins huit sites Internet ouzbeks. La disparition des articles, remplacés par un message d’erreur, touche plusieurs sites d’information très populaires en Ouzbékistan, comme Daryo.uz, Kun.uz, ou encore Xabar.uz.

Selon la BBC, des articles tels que « Les gens ne sont pas satisfaits de Ganiev » ou encore « Ganiev est de nouveau à l’honneur », publiés le 2 juin dernier, ne sont restés que quelques heures en ligne avant d’être effacés. Tous mentionnaient les critiques des habitants du district de Sokh envers le gouverneur, qu’ils accusent d’avoir proféré des menaces à leur égard. En effet, celui-ci aurait menacé d’emprisonner les participants aux violents affrontements s’étant produits à la frontière avec le Kirghizstan, le 31 mai dernier. Dans une conversation reproduite par le média ouzbek Gazeta.uz, Choukhrat Ganiev aurait également affirmé vouloir « rayer de la carte » l’un des villages ouzbeks impliqués dans le conflit.

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Le district de Sokh, totalement enclavé en territoire kirghiz, dépend administrativement de la province de Ferghana, sans y être rattaché géographiquement. Dans cette zone, la frontière entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan est mal délimitée, ce qui engendre des conflits sporadiques, souvent liés au problème de l’accès aux ressources en eau et en pâturages. Le 31 mai, un incident a ainsi éclaté à propos d’une source d’eau, avant de dégénérer violemment. Au cours des affrontements, trois maisons ont été brûlées, et plus de 200 personnes blessées de part et d’autre de la frontière. Toutefois, les autorités locales et gouvernementales des deux États ont rapidement tenu une série de négociations, mettant fin à l’incident.

La disparition des articles, un « problème technique » ?

Officiellement, les articles critiquant le gouverneur Choukhrat Ganiev n’ont pas été censurés. D’après la BBC, l’agence ouzbèke d’Information et des Communications de masse a ainsi affirmé ne pas avoir eu connaissance de la disparition des articles. « Nous n’y prêtons pas attention. Nous n’avons pas de responsable du service d’information pour le moment. Il n’a pas encore été nommé. De plus, notre spécialiste est en vacances », a répondu l’agence, visiblement gênée aux entournures. En outre, les médias concernés n’ont eux-mêmes pas ouvertement parlé de censure. Interrogé par la BBC, le rédacteur en chef de Daryo.uz, Mouhrim Azamkhodjaïev, a déclaré que la suppression des articles provenait « comme toujours, [d’]un problème technique ». Une thèse difficile à croire, au vu du nombre d’articles supprimés simultanément.

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En Ouzbékistan, le « problème technique » est en effet devenu l’excuse préférée des autorités pour masquer la censure, pourtant bien réelle depuis une quinzaine d’années. Si, comme l’a noté la BBC, la loi interdit la censure des médias, elle dispose également que la diffusion d’informations inexactes peut être limitée. Sous l’ancien président Islam Karimov, décédé en septembre 2016, le régime a grandement usé de sa capacité de blocage, particulièrement après les émeutes d’Andijan, en 2005. Le pays a alors sombré dans les classements internationaux sur la liberté de la presse, jusqu’à se trouver à la 169ème position sur 180 dans le classement 2017 établi par l’ONG Reporters sans frontières (RSF).

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Avec l’arrivée au pouvoir du président Chavkat Mirzioïev en décembre 2016, la presse a progressivement recouvré une plus grande liberté. Ainsi, en 2020, l’Ouzbékistan s’est hissé à la 156ème place sur 180 du classement établi par RSF, gagnant quatre places par rapport à l’année dernière. Toutefois, l’ONG note que la censure est loin d’avoir entièrement disparue. « Censure, surveillance et autocensure sont encore bien présentes, et le pouvoir conserve un large contrôle sur les médias », écrit RSF dans son bilan 2020. « Il n’est toujours pas question de critiquer le sommet du pouvoir », ajoute l’ONG. En clair, il existe toujours des lignes rouges à ne pas franchir, qui, dans le cas des critiques de la presse envers Choukhrat Ganiev, ont visiblement été outrepassées.

Les résidents du district de Sokh réclament la démission du gouverneur

Les critiques relayées par les médias ouzbeks ont pour la plupart été formulées par les résidents locaux les 31 mai et 1er juin derniers, lorsque le gouverneur Choukhrat Ganiev s’est rendu dans le district de Sokh pour faire baisser les tensions frontalières. Le 31 mai au soir, ce dernier a blâmé la population locale pour le conflit et a refusé de la soutenir, s’attirant les foudres des résidents. D’après Gazeta.uz, Choukhrat Ganiev aurait ainsi déclaré que « Sokh déshonore la province de Ferghana à travers l’Ouzbékistan » et traité les habitants de « gens ingrats ». Plusieurs villageois auraient alors jeté des pierres en direction du gouverneur pour manifester leur désapprobation, comme l’a rapporté le média russe spécialisé sur l’Asie centrale Fergana News.

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Le lendemain, Choukhrat Ganiev est revenu sur les lieux de l’incident en compagnie du Premier ministre ouzbek, Abdoulla Oripov, mandaté par Chavkat Mirzioïev pour rencontrer les habitants et négocier avec une délégation gouvernementale kirghize. Selon Gazeta.uz, au cours de l’échange entre la foule et le Premier ministre, plusieurs personnes ont crié  « Allez-vous en ! » et « Que Ganiev parte ! », lorsque ce dernier a été invité à prendre la parole. « Le peuple n’a pas confiance dans le gouverneur actuel », a ainsi affirmé un résident, cité par Gazeta.uz.

Le 2 juin, le service de presse du gouvernement de la province de Ferghana a refusé d’admettre que le mécontentement envers le gouverneur était répandu dans la population. « 70 000 personnes vivent dans le district de Sokh. Les cris d’une ou deux personnes ne peuvent être considérés comme l’opinion de toute la nation », a souligné le chef du service de presse, Mouhammadjon Obidov, interrogé par Gazeta.uz. « Les gouverneurs estimés ont aussi leurs détracteurs », a-t-il ajouté. Ce dernier semble donc ignorer que, selon un sondage réalisé sur la messagerie Telegram et relayé par Fergana News en octobre 2019, Choukhrat Ganiev arrivait en tête des gouverneurs ouzbeks les plus impopulaires, avec 63 % d’opinions défavorables.

Choukhrat Ganiev, un « directeur de ferme collective » brutal et critiqué

Depuis sa nomination à la tête de la province de Ferghana en 2011, Choukhrat Ganiev s’est trouvé à de nombreuses reprises sous les projecteurs, en raison de son comportement agressif et de ses déclarations à l’emporte-pièce. La liste des faits qui lui sont reprochés, compilée par Fergana News en octobre dernier, est longue. En novembre 2016, il a par exemple insulté un fermier handicapé âgé de 70 ans, avant d’injurier, en janvier 2018, des citoyens endeuillés par un accident de bus. En septembre 2019, Choukhrat Ganiev s’en est pris aux barbes et foulards islamiques, multipliant les menaces et intimant l’ordre aux habitants de « respecter le gouverneur ».

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En août 2019, dans le cadre d’une affaire de destructions d’habitations dans la ville de Richtan, l’incompétence du gouverneur a été sévèrement condamnée par le président Chavkat Mirzioïev. « Vous déshonorez l’Ouzbékistan dans le monde entier […]. Vous êtes [un] traître. Pouvons-nous faire de grandes choses avec vous ? Jamais. Parce que j’ai même peur de vous confier quelque chose. Vous n’avez pas de connaissances, vous n’avez pas lu de livres », l’a ainsi accusé le président, selon des propos rapportés par Kun.uz. L’année précédente, Chavkat Mirzioïev avait déjà violemment critiqué le gouverneur. « Pourquoi suis-je insatisfait du hokim de la région de Ferghana ? Désolé, mais il me rappelle un directeur de ferme collective. Je ne peux pas mener de réformes avec une telle personne », avait-il alors déclaré, déjà cité par Kun.uz.

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Pourtant, les remarques acerbes du président ne l’ont pas empêché de publier un décret reconduisant Choukhrat Ganiev à la tête de la province de Ferghana en janvier dernier. Le gouverneur de la province de Khorezm, Farhod Ermanov, également très critiqué, a lui aussi été reconduit à son poste. En outre, selon Fergana News, Choukhrat Ganiev s’est vu remettre deux distinctions prestigieuses pour services rendus en 2019, par décret présidentiel. Ainsi, si Chavkat Mirzioïev possède la liberté de critiquer un gouverneur considéré comme « insubmersible » par Fergana News, il n’a jusqu’à présent pris aucune mesure à son encontre. Ce paradoxe explique sans doute pourquoi les autorités ont censuré les articles de presse soulignant un peu trop l’impopularité de Choukhrat Ganiev auprès de ses propres administrés.

 Quentin Couvreur
Rédacteur pour Novastan

Relu par Anne Marvau

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Le 2 juin dernier, les autorités ouzbèkes ont censuré des articles ayant relayé les critiques des habitants du district de Sokh à l’encontre du gouverneur de la province de Ferghana, Choukhrat Ganiev (illustration).
Madina Nourmanova/Repost.uz
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